LES DIAMANTS ARTIFICIELS
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LES DIAMANTS ARTIFICIELS
Chronique d'actualité
Les exploits de l'ingénieur Lemoine que les journaux appellent le « faiseur de diamants » comme l'histoire a appelé Warwick le « faiseur de rois » ravivent la curiosité du public à l'endroit des diamants artificiels.
A l'encontre de ce que disent les marchands, la question n'est pas sans intérêt. Il est surtout intéressant de savoir ce qui arriverait ans le cas où du creuset fumant d'un Lemoine, ou de tout autre chercheur hardi, sortiraient des diamants ayant la même composition chimique, le même indice de réfraction que les vrais en carbone pur.
D'abord y a-t-il raréfaction ou pléthore de diamants ? Eh bien, dussions-nous être maudit par tous les charbonniers de luxe, nous devons déclarer qu'il y a trop de diamants. Que les mines en encombrent le marché, et nous dirons à l'appui de cette assertion que deux Compagnies puissantes, la De Beers et la Premier Diamond Company, négocient avec ardeur pour limiter le rendement des mines.
Trop de diamants ! Les cours actuels sont artificiels comme les diamants de Lemoine ! Et, si l'industrie venait à en livrer d'autres, il est bien probable que les plus beaux solitaires ne descendraient pas d'un penny et que les Parisiennes continueraient de donner nombre de banknotes contre les petits astres naturels ou artificiels.
Ensuite, fabrique-t-on réellement des diamants ? Dans l'affaire Lemoine, M. Jackson, un banquier anglais, et lord Armstrong répondent catégoriquement oui.
Leur réponse prouve surabondamment qu'on découvre tous les jours l'Amérique.
Parbleu oui ! On fabrique le diamant, tout le monde en fabrique, ou plutôt tout le monde peut en fabriquer. Vous lecteurs, moi-même, pourvu que nous sachions nous y prendre... et ce n'est pas très malin. Mais avant de nous engager plus avant, vidons le chapitre des supercheries.
L'affaire Lemoine quelle que soit son issue, n'est pas sans précédant depuis Zocolino jusqu'à Cagliostro, depuis le XVe jusqu'au XVIIIe siècle, d'habiles prestidigitateurs, soit au moyen de creusets à double fond, soit par tout autre tour de passe-passe, ont converti des montagnes d'or en tout petits diamants ce qui, vraiment, ne vaut pas la peine d'être continué.
Mais il ne faut pas croire à la fraude tant qu'elle n'est pas prouvée, et nous n'avons qu'à examiner aussi succinctement que possible les méthodes employées par les hommes de science pour obtenir les petits cristaux octaédriques que la foule continue de croire la propriété exclusive de dame nature.
On pourra objecter que si vraiment on faisait ou plutôt on fabriquait artificiellement le diamant, des compagnies ne seraient déjà fondées, pour en alimenter le marché, et que nous aurions déjà des boutons de porte, des billes de billard en diamant.
Nous répondrons que ceux qui tiennent le marché du diamant sont assez puissants pour mettre en échec l'initiative la plus résolue, que la fabrication du rubis artificiel n'a pas altéré le cours du rubis à peu près naturel, voire même naturel. Que Berthelot qui avait donné à tout venant les moyens de fabrication à bas prix le nitrate artificiel, est mort sans avoir vu exploiter sa découverte, alors que des expéditions se forment pour découvrir de nouveaux gisements, et que des États s'égorgent pour conserver la propriété de ceux qui existent.
Tout cela revient à dire que contre certains intérêts et contre la routine, il n'y a qu'à désarmer et à marquer le pas.
La méthode classique de fabriquer le diamant est celle qui a rendu célèbre M. Moissan. Sa dernière expérience porta sur la fonte saturée de carbone. Après avoir fondu 150 grs de fonte au four électrique, il y introduisit du sulfure de fer. Puis après avoir refroidi brusquement la masse à l'aide de l'eau, afin d'obtenir la cristallisation sous pression, il soumit le lingot à un long traitement chimique ayant pour but d'isoler les cristaux de diamant.
Il aurait fallu voir M. Moisson à l’œuvre, impossible devant les rugissements du four électrique, supportant sans broncher, la brûlure de l'insupportable lueur qui fulgurait au moment du retrait de lingot. Au point de vue pratique l'expérience était nulle, étant donnée la consommation d'électricité et la pauvreté des résultats.
M. C. V. Burton, de Cambridge, prétendit non sans raison d'ailleurs, avoir produit des cristaux microscopiques qui présentent plusieurs des propriétés de diamant.
SIR William Crookes, examinant les résidus de la déflagration de la cordite en vase clos, découvrit avec les professeurs Bouney et Miers, des cristaux octaédriques, qui étaient des diamants, etc, etc. Nous n'exagérons donc rien en prétendant que tout le monde fait du diamant ou croit en faire. En tout cas avant de se prononcer sur le cas Lemoine, il faut admettre que les méthodes suivies par des hommes comme Moussan, Burton, Crookes etc peuvent être perfectionnées, et que rien ne s'oppose à ce qu'un jour un homme surgisse et nous dise : « Je fais mieux que la nature qui a produit le Régent, le Kho-i-Noor, le Grand Mogol, l'Orloff, le Shah, le Sancy, le Florentin et l'Étoile du Sud... » En effet. Qu'est-ce que le diamant ?
D'après plusieurs savants, le diamant provient du carbone produit par des matières organiques en décomposition.
Ainsi cette lumière incomparable, cette goutte de rosée solidifiée qui est l'emblème de la pureté absolue, n'est qu'un produit hideux de matières en décomposition.
M. de Chancourtois a assimilé la formation du diamant à celle du soufre cristallisé des sulfatabes et il dériverait alors d'émanations hydrocarburées. Lorsque l'hydrogène sulfuré arrive par les fissures, à travers les tufs spongieux des sulfatanes, au contact de l'air, l'oxygène se combine avec l'hydrogène, tandis qu'une partie du soufre devient libre et cristallise.
On peut isoler le carbone de diamant d'une manière analogue d'un hydrogène carboné, l'oxygène se combinant avec l'hydrogène pour former de l'eau laisserait une partie du carbone libre et favorable à la cristallisation. D'où le diamant !
Répétez l'expérience et vous ferez le diamant comme nature elle-même.
Maintenant laissez-moi vous avertir du danger que vous pouvez courir. On ne tarit pas sans risquer gros, la source vive où s'alimente la richesse humaine.
Trois découverte pourraient, si l'on s'y prenait garde — et fort heureusement, on y prend garde — mettre notre société en péril ; le diamant, les pierres précieuses et l'or artificiel.
Les pierres admirablement imitées n'ont eu qu'un succès de curiosité et nous dirons pourquoi. Le diamant est encore et sans doute pour longtemps dans les laboratoires. Quand à l'or, j'en ai vu fabriquer... mais il paraît qu'il vaut mieux n'en pas parler.
REVUE NOS LOISIRS DU 23 FEVRIER 1908