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LE SERGOT

19 Janvier 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

 

L E      S E R G O T

Nouvelle par Charles FOLEY

Un jour, au Vachette je regardais béatement sur la cuiller en travers, mon morceau de sucre fondre, s’égoutter s'étirer dans l'absinthe en sirupeuses spirales, quand mon voisin de table fixa min attention par plusieurs élans coupés d'hésitation. En dépit de ses cinquante ou cinquante deux ans, c'était encore, pauvrement mais proprement vêtu, un solide gaillard, au teint hâlé, aux cheveux en brosse grise, avec des yeux d'une douceur dormante dont semblaient s'indigner ses grosses moustaches, soufflées, gonflées, esbroufées d'importance. Il n'y tint plus et, se penchant vers moi, esquissant le salut miliaire, il demanda :

— Monsieur, je crois bien vous reconnaître ; vous êtes étudiant, carabin, n'est-ce pas ?

J'avais vu ce visage-là, mais où ? Je répliquai circonspect.

— Oui, monsieur, je suis carabin. Pourquoi ?

Sa voix rude s'embarrassa :

— Oh ! Pour rien... Seulement moi les étudiants, les carabins surtout j'aime ça, c'est mon faible ; je viens prendre l'apéritif ici rien que pour en voir.

— Il eut une toux d'émotion dont se fâchèrent ses grosses moustaches, puis il reprit, le regard brouillé de mélancolie : — Et pourtant, de les aimer, ça m'a porter malheur.

Il avala son vermouth d'une lampée pour noyer le malheur puis, la langue dégraissée, tournant franchement ses yeux bleus vers les miens il me demanda :

— Comme ça, vous ne me reconnaissez pas ?... Voyons chercher un peu... un sergent de ville ?... Le grand sergent du Boulmiche et de la rue Soufflot ?

— J'y suis, le père Larouspette !

— Enfin ça y est tout de même ! — fit-il à l'aise, décidé dans un rire bon enfant dont s’esbroufèrent de plus en plus ses grosses moustaches — Ah ! Bon Dieu de bon Dieu ! C'est pas que j'aie de la rancune mais ce qu'il en fallait une sainte Vierge de patience avec vous autres, les carabins !

— Hum ! De la patience ? Pas tant que ça vous ne portiez pas votre sobriquet pour rien ; vous rouspétiez tout le temps : « Circulez !... Travention !...Césverbal !... Fiche de bloc ! »

— C’est le métier qui veut ça ; faut contentez les chefs. Puis avec des intrépides comme vous, si on ne montre pas les dents on est mangé d'avance. Mais dans moi, oh ! Là là ! Ce que je rigolais de vos trucs ! J'en rigolais à faire craquer mon ceinturon ! Et la preuve malgré tous mes jurons, qu'on faisait bon ménage, c'est que jamais — ça jamais ! — je n'ai flanqué un seul de vous dedans !

— Oui, c'est vrai.

— Ça peut vous paraître bête, mais — parole ! — je vous gobais. Y en avait un surtout, un petit gringalet de Marseille qui ne pouvait jamais entrer son béret sur sa tignasse, qui portait des cravates pareilles à des ficelles et qu'avait la barbiche, les cheveux, les sourcils noirs comme si on y avait roulé tout le poil dans le charbon.

 

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— C'était Zecca !

— Oui Zecca, c'est ce nom-là ! Eh bien ce Zecca là, je vous fiche mon billet que fallait l'avoir à l’œil et tout le temps ! Une fois sorti de l'école et lâché sur le Boulmiche, il faisait les quatre cent dix neuf coups ; bousculait les passants, interpellait les femmes, huait les fiacres, rossait les chiens, renversait les tables des cafés, arrachait les sonnettes, secouait la tôle des urinoirs ; même une fois il nous a retourné la baraque aux journaux avec la femme dedans ; elle n'aurait pas été de service qu'on se serait tordu ! Un casse-coup, quoi ! Un gosse qu'avait le boucan et le chahut dans le ventre ! Eh bien, monsieur, regardez comme on est drôle tout de même ; plus qu'il me connaît du turbin et plus que je le gobais ! Moi, je comprends la jeunesse comme ça ! Aussi, quand les vacances venaient, il me manquait ce Zecca-là. Le Boulmiche était triste et désert, une allée de cimetière. J'avais plus rien à faire. Je regrettais le monôme ; vrai, le monôme m'amusait ; c'est le cas de dire qu'on ne connaît pas son repos. Lui revenu, il recommençait son truc. Si on avait voulu, on l'aurait bien conduit au pose vingt fois par jour, on n'aurait fait que ça ! Parfois le tapage de ce Zecca devenait tout de même trop fort. Alors j'enflais la voix, je gonflais ma moustache et je lui fichais la frousse ; on avait vingt quatre heures de repos... et il ne m'en voulais pas. La nuit quand il me rencontrait et qu'on ne le voyait pas, il me serrait la main. Même un soir où on s'est retrouvé dans un estaminet de la rive droite, on a fait un piquet. Il m'a gagné et, malgré ça, c'est lui qui a voulu payer le vermouth. Vous me direz que c'est peu de chose, mais y a tant de préjugés maintenant contre la police, que ce peu de chose-là ne s'oublie pas.

Il allait s'attarder démesurément en ses souvenirs. Je le ramenai au fait :

— Mais en quoi toit cela vous a-t-il porté malheur ?

— J'y arrive ! J'y arrive ! Faut croire que notre Zecca faisait plus de besogne sur le trottoir qu'à l'École, car il y avait bien six ans que je le voyais au quartier quand survinrent les affaires avec M. Lozé. Plus d'heures de factions ou de repos ; en service tout le temps. Ça chauffait de plus en plus au quartier, on levait les pavés on abattait les kiosques, on tordait les réverbères, on mettait les tramways sur le flanc. Tant et tant qu'on nous concentra tous à la caserne de a Cité. Un vrai fourbi arabe ; le quartier consigné comme pour les bleus ; des paillasses et des sacs humides où on se couchait tout habillé ; pas de quoi manger mais des cantines partout et, tant qu'on en REVUE NOS LOISIRS DU 1er MARS 1908voulait, de l'eau-de-vie, et à l’œil, et de la roide ! On piaffait, on se rongeait ; on ne demandait qu'une chose ; s'empoigner une bonne fois et en finir, rentrer chez soi, ôter ses bottes et reprendre le ranplanplan de tous les jours. Je ne suis pas porté sur la gueule, mais j'ai bu avec tous les autres par pur embêtement. J'étais même encore à la cantine quand un camaro vint me dire que notre escouade aller marcher. Le temps de m'astiquer un brin et je descends à l'appel. « Par file à gauche...vant... marche » Nous v'là dehors.

Passé le pont Saint Michel on entend une rumeur quasi pareil à de l'eau dans une écluse et, entre les képis, je vois que ça grouille tout noir. On nous met au pas accéléré, puis au pas de gymnastique, puis on crie aussitôt de tirer le sabre et de charger. Je ne m'explique pas comment je me trouve poussé, jeté en pleine bousculade. Un coup de poing m'enlève mon képi, un coup de canne me fait sonner la tête — de quoi rester mort si j’avais pas le crâne dur. Mon eau-de-vie prend feu, le sang me monte aux narines. Je lève mon sabre … et qu'est-ce que je vois devant moi ? Mon Zecca, mon Zecca fou de rage, une face de chandelle avec de la mousse aux lèvres, et meuglant comme une vache. Il se jette sur l'agent qu'était à côté de moi, il l'agrippe à la gorge et tous deux roulent par terre. Le copain me crie : « Quoi que t'attends ? Tape donc dessus, sacrée gourde ! » je ne pouvais pas. Je comprenais bien que mon devoir c'était d'assommer ce Zecca pour dégager le collègue ; mais je vous dis, je ne pouvais pas ; mon sabre pesait quinze cents et j'avais le bras cassé ; le sang m'avait crevé le cœur d'écrabouiller un type qui me tapait dans la main, qu'avait fait la partie et payé le vermouth. Alors je dis au copain: « T'es d'une force à te débrouiller tout seul. Je connais ce carabin-là ; je ne marche pas sur ceux que je connais ! »

Après un gros soupir le sergent continua :

— De retour, le soir même au rapport sur la plainte du copain. Je fus cassé avec un sale motif. Vingt quatre ans de service effacés, rayés net, d'un seul coup, par leurs petites pattes de mouches !

Ici, devant l'immense détresse de ses yeux bleus, tes grosses moustaches, gonflées de vent, n'eurent plus d'aplomb de mentir et de regimber ; elles perdirent courage et retombèrent soulignant d'un affaissement piteux le tremblement de la voix :

— Là, monsieur, entre nous, quoi que ça pouvait leur faire que j'assomme les autres plutôt que celui-là ? Si j'avais pas cogné, je comprends, mais j'ai cogné tant que j'ai pu ! Maintenant on ne sait jamais le vrai fond des choses ; notre gouvernement à tant besoin d'argent... et moi, j'étais si près... si près d'avoir ma retraite !

 

                                                                                      REVUE NOS LOISIRS DU 1er MARS 1908

 

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