MOINEAUX SANS NID N° 101
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101 – VALERIE A L'OEUVRE
La femme de chambre accourut, suivie d’Alice.
— Monsieur à besoin de quelque chose ? Demanda la première des deux femmes.
— Mademoiselle se sent mal, expliqua Robert, très effrayé en désignant Valérie qui, blanche comme un linge, s’appuyait contre le mur, les mains sur son cœur, les paupières clauses
Alice la fixa, ironique et méprisante.
— Quelle comédienne ! Dit-elle, tandis que la femme de chambre, s’empressait auprès de Valérie qui la repoussa doucement, puis éclata en violents sanglots.
Ces larmes la soulagèrent de l’oppression qui l’étouffait et elle respira plus librement.
— Tu vois ! C’est déjà fini ! Remarqua froidement Alice.
Ne parvenant pas encore à retenir ses pleurs, Valérie se dirigea vers la porte de l’atelier.
— Attends ... Ne t’en vas pas ! Supplia le peintre.
Mais Valérie atteignait le seuil de la pièce ; pourtant, elle s’arrêta brusquement, se retourna et articula avec effort :
— Donne-moi le papier, j’en ai besoin.
— Tout de suite, Valérie. Excuse-moi, j’ai été très cruel murmura Robert plein de remords, imaginant soudain ce que la jeune femme devait souffrir si, réellement elle était innocente.
— Le papier ! Réclama-t-elle de nouveau.
— Ecoute-moi un instant, je t’en conjure, Valérie ! Nous ne pouvons nous séparer ainsi ; je ...
— Le papier ! Répéta-t-elle avec un accent qui n’admettait aucune réplique.
— Je te supplie Valérie, d’oublier mes méchantes paroles, implorai Robert.
— Je veux cette déclaration ! Donnez-la moi sur le champ.
Alors le peintre s’installa de nouveau à son bureau, prit son stylo et signa le papier sur lequel il venait de copier le testament ainsi que le reçu par lequel il reconnaissait que ledit testament lui avait été remis.
Valérie s’essuya les yeux, se ressaisit et lut très attentivement les deux papiers du commencement à la fin.
— Bien, dit-elle finalement.
Et, sans rien ajouter, elle quitta la pièce, digne et fière, sans adresser un seul regard à ceux qui l’entouraient. Poussé par un élan irrésistible, Robert s’élança derrière elle, mais Alice lui barre le passage.
— Es-tu fou ? Où veux-tu donc aller ? Ne comprends-tu pas qu’elle t’a joué une véritable comédie ? Ironisa-t-elle avec mépris.
— Non, tu te trompes, Alice, protesta-t-il énergiquement, essayant de l’écarter, elle est innocente ! Laisse-moi passer !
Tu tiens donc absolument à te couvrir de ridicule ? Reprocha-t-elle furieuse. Oublies-tu qu’un de mes frères est mort par sa faute ?
— Tais-toi ! S’exclama-t-il, hors de lui. Je suis peut-être ridicule mais j’ai confiance en cette femme. Je l’aime, entends-tu ? Et je l’aimerai toujours !
— Alors, c’est moi qui suis une intrigante ? Questionna-t-elle d’une voix sourde et rageuse. C’est moi qui la calomnie, n’est-ce pas ?
— Je n’ai pas voulu dire cela. Je crois à un mystère indéchiffrable. Mais Valérie est bonne, et je finirai bien par tout éclaircir.
— Tu veux produire ce testament ? Demanda Alice, inquiète.
— Il le faut.
— Mais ton frère sera arrêté !
— Il l’a bien cherché ! Et qu’y puis-je ? Je dois respecter et exécuter les dernières volontés de mon ami. Tu sais qu’il m’accordait toute sa confiance.
Alice réalisa la fermeté de cette décision et se jeta à ses pieds.
— Pour l’amour de Dieu, Robert ! Supplia-t-elle, aie pitié de moi ! Ce serait le déshonneur pour mon nom !
— Je n’y puis rien, répliqua-t-il sourdement.
— Alors, tout ce que j’ai fait pour cet enfant ne compter donc pas ? Insista-t-elle effrayée. Je lui céderai toute ma part et même celle qui me reviendra de Jacques s’il le faut, mais épargne-moi une telle honte !
— Pardonne-moi ; je suis navré, mais je ne puis l’éviter.
— Ne sais-tu pas que j’en mourrai ? Je préfère me tuer ! Ce qui nous est arrivé ne le suffit donc pas ? Me vois-tu pas qu’elle veut profiter à présent de ce testament et accaparer, si elle le peut, la fortune de cet enfant ?
— Je l’ai pensé également, reconnut Robert, mais quelque chose en elle me persuade de sa loyauté et de sa droiture.
— Alors, Guy ne serait pas le fils de mon pauvre oncle ? Reprit ironiquement Alice. Pourtant, tu ne peux en douter. C’est toi qui l’as retrouvé avec l’aide de ce policier privé chargé des recherches. Et ce que nous a dit Anna coïncide, à la lettre avec ce que vous avait confié l’oncle Julien.
— C’est juste ... Approuva Robert.
— Et tu veux encore croire à ce que raconte cette misérable ? Poursuivit la perfide Alice, sentant qu’elle venait, de nouveau, d’ébranler la confiance de Robert. Allons, ce n’est vraiment pas admissible d’un homme comme toi !
Déconcerté, il se passa une main sur le front.
— Je ... je l’admets, mais j’ai confiance en Valérie, malgré tout ce qui existe contre elle.
— Alors, conclut-elle, amèrement, tu es perdu et tu ne mérites pas l’amour que je te porte !
— Je suis ainsi et je n’y puis rien, murmura-t-il et j’ai mal agi en laissant partir Valérie. Je suis désespéré en imaginant ce qu’elle peut souffrir si elle est innocente. Je vais aller à sa recherche. Peut-être la retrouverai-je au commissariat de police, puisque tu as jugé bon de l’alerter !
— Robert ! S’écria-t-elle, épouvantée par cette décision, tu vas me perdre, te ridiculiser ! Et ...
— Je m’en moque ! Coupa-t-il avec énergie.
— Ne m’abandonne pas pour elle ! Sanglota-t-elle en se suspendant à son cou. Je t’aime, Robert ! Par pitié, ne me torture pas ainsi. Tu es fou !
— J’ai toute ma raison, protesta-t-il et je te promets que, si j’ai des preuves de sa culpabilité, tu seras ma femme. Mais laisse-moi au moins découvrir ces preuves.
— Alors, pars tout de suite, dit-elle en relâchant son étreinte, persuadée de la perte de sa rivale.
Robert quitta la pièce en courant et partit à la recherche de celle qu’il aimait. Chez la concierge, il apprit qu’après le départ de la visiteuse, deux hommes étaient arrivés et faisaient en ce moment, les cent pas devant l’immeuble ...
Montpellier les aperçut en sortant. Ils devaient certainement le connaître car, tout de suite, ils l’abordèrent en demandant :
— Nous voudrions parler à mademoiselle Labeille, Monsieur. Nous pensions qu’elle était chez vous, mais la concierge a dit qu’elle était partie.
— Oui, il y a déjà un moment qu’elle a quitté cette maison.
— Connaissez-vous son adresse ?
— Je l’ignore.
— Nous vous conseillons fortement de dire la vérité, Monsieur.
— Je vous affirme que je ne mens pas.
— Vous n’avez aucune idée de l’endroit où elle est ?
— Non.
Les deux policiers s’éloignèrent. Dès qu’ils furent hors de vue, Robert héla un taxi et prit la direction de Pantin, décidé à voir Mireille, certaine qu’elle connaissait l’adresse de Valérie.
Malgré sa douleur, la pauvre Valérie était fermement décidée à défendre les droits de Pierrot. Elle prit l’étrange résolution d’aller voir Anselme pour lui parler et agir ensuite selon les résultas obtenus au cours de cet entretien.
Elle frappa à la porte de la demeure des d’Evreux et ne se soucia nullement de l’indignation visible du valet de chambre en la voyant.
— Je ne sais si Monsieur le marquis acceptera de vous recevoir, répondit Grégoire à sa demande.
— Allez toujours le prévenir, ordonna sèchement Valérie. Nous verrons ensuite.
Le domestique obéit et revint presque aussitôt.
— Monsieur le marquis vous prie d’aller le trouver à la bibliothèque, dit-il au bout des lèvres.
Valérie ne se le fit pas répéter et rejoignit Anselme qu’elle trouva vieilli, changé comme s’il s’était écoulé des années depuis leur dernière entrevue.
— Vous, Emilie ! S’exclama-t-il en parvenant pas à cacher le trouble que lui procurait la présence de la jeune femme.
— Vous savez bien que je suis Valérie Labeille et non Emilie, corrigea-t-elle. J’ai cessé de jouer cette comédie.
— Vous le reconnaissez ?
— Oui, et je suis venu ici uniquement dans le but d’avoir la confirmation de ce que j’ai découvert, continua Valérie avec la plus grande franchise.
— Vous voulez dire que vous vous êtes jouée de moi ? reprit-il chagriné.
— Oui.
— Dans ce cas, nous n’avons plus rien à nous dire.
— Au contraire, nous avons à parler longuement ensemble, assura la jeune femme avec assurance, car votre liberté dépend de ce que je dévoilerai au juge. Si je lui apprends la vérité, personne ne pourra vous éviter la prison, à vie sans doute ! Il convient donc que vous vous entendiez avec moi.
— Que voulez-vous dire ? Et que me proposez-vous ? demanda-t-il étonné.
— Votre sauvegarde ou votre perte !
— Combien voulez-vous ? S’empressa-t-il de demander.
Valérie haussa les épaules, méprisante.
— Il n’est nullement question d’argent. Je ne suis pas vénale ... comme vous autres.
— Alors, de quoi s’agit-il ?
— C’est assez long à exposer, déclara-t-elle après un bref silence, et je vais commencer parla fin ; je possède le dernier testament olographe de votre oncle, Julien Delorme et ...
— Qu’est-ce que vous racontez là ? Interrompit le marquis au comble de la stupeur.
— La vérité ! Affirma Valérie avec le plus grand calme. Vous pouvez vous en assurer tout de suite, en allant le chercher dans le jardin, près du petit ban de pierre où vous l’aviez enfoui.
Anselme bondit hors de la pièce, courut au jardin, saisit une bêche et se dirigea vers l’endroit où il avait caché le précieux document ... Il ne tarda pas à être convaincu de la vérité des propos de la jeune femme.
— Je suis perdu ! Murmura-t-il frissonnant, une sueur glaciale lui baignant tout le corps.
Fou de rage et de désespoir, il rejoignit Valérie à la bibliothèque où elle était restée.
— Vous m’avez volé ! Hurla-t-il d’une voix vibrante de colère.
— En effet ! Mais je n’ai fait que reprendre ce que vous avez volé au fils de votre malheureux oncle ! Répliqua-t-elle froidement.
Il se tut, déconcerté, puis demanda après quelques secondes de réflexion :
— Combien voulez-vous pour me restituer ce document ?
— D’accord, il n’est plus en ma possession, et ...
— A qui l’avez-vous donc remis, malheureuse ? Interrompit Anselme, bégayant de frayeur.
— A Robert Montpellier, répondit-elle.
Le marquis la dévisagea comme s’il ne comprenait. Puis, une expression haineuse s’étendit sur son visage, et, serrant les poings, il hurla :
— Pourquoi vous dressez-vous contre moi ? Pourquoi cherchez-vous à me perdre ? Que me voulez-vous donc, enfin.
— Avant tout, essayez plutôt de vous repentir de vos mauvaises actions, conseilla sévèrement la jeune femme. Je vais révéler au juge d’instruction le nom du véritable héritier de Julien Delorme. Vous le confirmerez ; alors, je ferai une déposition en votre faveur lorsqu’on me demandera mon témoignage concernant la mort de votre frère.
— Vous me demandez l’impossible ! Gémit-il, car je ne sais rien ...
— Vous mentez ! Jeta-t-elle avec force, car vous et votre sœur, vous savez qui est Pierrot, le petit vendeur de journaux que j’aime comme mon propre enfant. Vous comprenez à présent, mon intervention, et la raison de la comédie que je vous ai jouée. ?
Anselme se laissa tomber dans un fauteuil.
— Pierrot et sa petite compagne, poursuivit-elle, Mireille, m’ont rapporté toutes les misères que vous leur avez fait subir.
— Je ne lui ai rien fait subir du tout ! Protesta le marquis. Cet enfant m’intéressait, et j’ai seulement cherché à lui assurer un bel avenir ...
— C’est faux ! Protesta Valérie, car Pierrot à surpris votre entretien avec ... Bref, il sait tout ! Reconnaissez donc qu’il est l’héritier légitime de votre oncle et je vous éviterai la prison en faisant une déclaration qui vous sera favorable.
— Et si je refuse ? Hasarda Anselme, livrée en proie à une rage impuissante.
— Vous ne ferez simplement que retarder la démonstration de cette preuve, car il ne me sera guère difficile, en montrant le testament de prouver que vous avez enlevé cet enfant.
— Eh bien ! S’écria le marquis, hors de lui, agissez comme vous l’entendez, et faites tout ce qu’il vous plaira contre moi. Il me restera toujours la possibilité de me faire sauter la cervelle.
— Prenez garde ! Menaça la jeune femme. Dès que je sortirai d’ici, j’irai trouver le juge d’instruction.
— Je m’en moque !
— Alors, adieu ! Répliqua-t-elle. Il ne me reste plus rien à vous dire.
Anselme n’avait rien exagéré : il aurait toujours le temps de disparaître avant d’être arrêté. En l’espace d’un dixième de seconde, il avait réalisé toutes les conséquences de cette menace et il préférait mourir plutôt que renonce sa fortune.
Quant à l’accusation cernant la mort de Jacques, s’il ne réussissait pas à prouver qu’il n’en était pas responsable, il en finirait avec la vie ...
— N’oubliez pas non plus, ajouta encore Valérie avant de franchir le seuil de la porte, que vous serez sévèrement puni pour le vol du testament !
— Je m’en moque ! Répliqua Anselme d’Evreux en tournant la tête. D’ailleurs je ne saisis pas ce que vous voulez dire ...
— Vous cherchez à tout faire retomber sur Jacques, n’est-ce pas ? Oh ! Il est assez naturel que vous cherchiez à vous défendre, mais je ne sais si vous y parviendrez.
— Je n’ai pas peur, et suis sûr, moi, que les tribunaux ne prêteront pas grande attention aux déclarations d’une femme sur qui pèsent de si lourdes accusations !
— C’est ce que nous verrons, Adieu !
- Adieu !
Une fois dans la rue, Valérie se dirigea vers la Préfecture de Police décidée à parler au magistrat chargé de l’enquête sur la mort de Jacques d’Evreux.
Cette visite surprit beaucoup le juge d’instruction qui attendait avec impatience le résulta t de l’autopsie. La déposition de l’unique témoin de cette scène si tragique, devait être du plus grand intérêt ... Tout, d’ailleurs, dépendait uniquement de cela.
Valérie était très émue, car elle avait conscience de la gravité de cette démarche dont dépendrait la liberté ou la condamnation d’un homme ...
— Je suis ravi de vous voir, dit le juge à Valérie. Ignorez-vous que nous vous recherchions justement pour venir témoigner ?
— Je n’en savais rien, Monsieur.
— Bien : Jurez de dire toute la vérité.
— Je le jure.
— Vous avez assisté à la dispute du marquis d’Evreux avec son frère ?
— Oui, Monsieur le juge, répondit sans hésiter la jeune femme.
— Alors, racontez-moi très exactement tout ce qui s’est passé.
— Je n’ignore pas la gravité de ma déposition, car, d’elle, peut dépendre la liberté ou la condamnation d’un homme. Aussi, Monsieur le juge, permettez-moi de bien réfléchir avant de commencer mon récit.
— Vous n’avez qu’à dire simplement la vérité, Madame. Ne vous embarrassez de rien d’autre.
— La vérité peut avoir diverses conséquences, selon les circonstances.
— C’est assez juste, convint le magistrat.
— Je vais donc commencer par rappeler les circonstances.
— Comme vous voudrez, mais, surtout, ne déformez rien.
— Soyez sans crainte, je ne dirai que la stricte vérité, affirma tranquillement la jeune femme, même si je dois parler de choses qui, au premier abord, peuvent paraître étrangères à ce qui s’est passé et qui, pourtant, en sont la cause essentielle.
— Vous savez certainement, Monsieur le juge que le marquis ainsi que son frère et sa sœur, viennent d’hériter récemment d’une fabuleuse fortune que leur a laissée leur oncle, Julien Delorme.
— Oui, je suis au courant, reconnut le magistrat.
— Je ne sais si vous connaissez aussi l’accusation formulée contre eux, concernant le vol d’un dernier testament olographe, dans lequel leur oncle désignait comme légataire universel son fils naturel dont il ignorait encore l’adresse.
— Je sais, je sais ... mais il s’agissait là une odieuse calomnie, répliqua sèchement le juge.
— Pas du tout, affirma énergiquement Valérie, et je vais vous l’expliquer tout de suite. Monsieur Julien Delorme, quelques jours avant sa mort, avait chargé son meilleur ami, monsieur Robert Montpellier, de rechercher cet enfant et de le protéger, car il se savait perdu.
— Monsieur Montpellier ne révéla l’existence de ce testament. Et puis, j’ai connu deux petits enfants, deux pauvres orphelins, gagnant péniblement leur vie dans la rue en vendant des journaux et des billets de loterie ...
— Je vous prie, Madame, de ne pas vous éloigner de notre sujet, coupa le représentant de la loi.
— J’y arrive, Monsieur le juge, car l’un de ces deux enfants, un petit garçon nommé Pierrot, m’a confié que le marquis l’avait enlevé pour le séquestrer loin de Paris, dans un pavillon de chasse lui appartenant.
— Comment pouvez-vous croire aux histoires rocambolesques d’un gamin, Madame ? Et puis, quel est donc l’âge de cet enfant ?
— Il doit avoir une dizaine d’année, répondit Valérie.
Elle lui rapporta ensuite l’odyssée de Pierrot, sans oublier un seul détail, racontant également la conversation que le petit avait surpris entre les deux frères.
— J’ai l’impression que c’est un véritable roman d’aventure ! S’écria le magistrat, incrédule.
— C’est pourtant la vérité, affirma de nouveau Valérie Labeille, et je vais vous le prouver par ce que j’ai encore à vous confier : l’enlèvement et la séquestration de cet enfant signifient bien que ces misérables connaissaient sa parenté avec Julien Delorme et qu’ils voulaient le faire disparaître pour éviter qu’un jour il vienne réclamer son patrimoine !
— Comment le savaient-ils ? Demanda le magistrat en fronçant les sourcils.
— Je l’ignore et l’unique chose que je puisse vous dire, c’est que leur oncle commit l’erreur de les charger de procéder aux recherches de son enfant. Je pense qu’ils ont dû obtenir un résultat satisfaisant et qu’ils ont tenu ensuite à le cacher ... Puis, sans doute pris de soupçon, Delorme en parla à quelqu’un d’autre, en l’occurrence à Monsieur Montpellier.
Le juge réfléchit un instant puis répondit :
— Vous avez raison ; continuez !
— Etant au courant de tout cela et de ce qui est arrivé à Pierrot, je décidai conseillée même par l’enfant, de m’introduire dans cette maison pour essayer de surprendre une conversation révélatrice ... Et à présent, Monsieur le juge, je dois vous parler également de moi.
En achevant de prononcer ces derniers mots, Valérie se leva, détacha de son cou une petite crois d’or, et déclara solennellement :
— Je jure devant Dieu et sur la mémoire de ma mère que les accusations portées contre moi sont fausses !... Que je n’ai jamais cessé d’être une femme honnête et loyale, que seule la fatalité c’est acharnée contre moi, et que je ne suis coupable d’aucuns des fautes que l’on m’attribue !
Frappé par cet accent d’indiscutable sincérité, le magistrat répondit :
— Nous tiendrons compte de ces affirmations en temps voulues. D’ailleurs, il n’y a pas eu de preuves retenues contre vous ... Mais cette question ne me regarde pas.
— Je vous le dis afin que vous puissiez me croire, malgré tout ce qui pèse sur moi, expliqua-t-elle avec beaucoup de calme.
— Cette affaire sera éclaircie plus tard, dit le juge d’instruction. Poursuivez votre récit, je vous en prie.
— Alors, continua la jeune femme, je réussis à être engagée chez le marquis et je ne tardai pas à me convaincre que tout ce que m’avait confié Pierrot était juste, car je surpris un entretien entre les deux frères, parlant justement de ce qui m’intéressait.
— Mais je voulais en savoir davantage et obtenir aussi une preuve tangible et décisive ; c’est pourquoi je demeurai dans cette maison.
— Est-il exact qu’ils se sont épris de vous tous les deux ? Questionna le magistrat en la fixant très attentivement. Et ... vous l’ont-ils dit ?
— Oui, Monsieur le juge, répondit sans hésiter Valérie.
— Quelle fut votre réaction ?
— Je suis restée chez eux uniquement à cause de Pierrot, expliqua la jeune femme. Jacques un jour essaya d’abuser de moi, mais son frère intervint à temps et ce fut depuis cet incident qu’ils cessèrent de s’entendre.
— Je suppose que vous avez, de votre côté, entretenu cette brouille, observant la moindre expression de ce beau visage comme pour y discerner un mensonge possible.
— Non, Monsieur le juge, répliqua-t-elle, ce ne fut nullement nécessaire car ces deux hommes s’étaient épris de moi au point de m’offrir leur nom, réalisant que je n’étais pas femme à céder à certaines propositions.
— Vous êtes-vous engagée avec l’un d’eux ? Questionna de nouveau l’homme de loi qui paraissait fort intéressé par cette histoire.
— Je ne leur ai jamais répondu que très évasivement, affirma Valérie, puis arriva le drame ...
— Monsieur Jacques étaient extrêmement énervé et accusait son frère de l’avoir poussé à accomplir des actes que sa conscience lui reprochait ... Au comble de la colère, il se jeta sur son frère, serrant les mains autour de son cou. Je parvins à les séparés, mais ils continuèrent à s’insulter jusqu’au moment où Jacques parla du passé, reprochant au marquis d’avoir séquestré des enfants à cause d’un testament. Ce fut alors que le marquis, craignant que Jacques ne révélât leur méfait devant moi, saisir un lourd chandelier d’argent et le lui lança à la tête.
Le magistrat eut un léger sursaut, mais, se dominant tout de suite, il la fixa droit dans les yeux et demanda :
— En êtes-vous bien sûre ?
— Oui, Monsieur le juge, tout s’est exactement passé comme je vous l’ai dit. Monsieur Jacques est alors tombé sur le parquet sans connaissance et les domestiques l’ont transporté dans sa chambre. Alors, je l’ai soigné sans m’éloigner une seule minute de son chevet.
— Bien des fois, je l’ai entendu délirer et tenir de terribles propos, se rapportant toujours à ce fameux héritage ... Un jour profitant d’une de mes courtes et indispensables absences, Jacques quitta son lit et voulut descendre au jardin, les domestiques accourus à temps, le forcèrent à se recoucher ... Son état s’aggrava, la fièvre augmenté ; il recommença à délirer de plus belle et ...
— Ceci n’offre aucun intérêt pour nous, interrompit le juge.
— Je n’ai pas encore parlé du plus important, s’empressa d’ajouter la jeune femme.
— Poursuivez donc, alors.
— Durant son délire, je l’entendis raconter qu’il avait aidé son frère à cacher le testament au pied du grand orne, au fond du jardin. J’attendis que la nuit fut très avancée pour y descendre et ...
— Vous avez fait cela ? S’exclama le magistrat de plus en plus intéresser.
— Mais oui, Monsieur le juge, je m’y suis rendue un peu avant l’aube. Seulement, le marquis m’y avait précédée. Je me dissimula donc derrière un buisson et le vis sortir du trou qu’il avait creusé dans la terre, une petite cassette qu’il alla enfouir un peu plus loin sous une bande de pierre.
— Dès qu’il fut parti, convaincue de n’avoir été vue par personne, j’attendis encore quelques minutes pour plus de sûreté, et m’empara à mon tour de la cassette.
— Une fois remontée dans ma chambre où je m’enfermai à double tour, je forçai la serrure et prie connaissance du testament manuscrit signé par Julien Delorme ainsi que par deux témoins : Robert Montpellier et une autre personne que je ne connais pas.
— Et vous possédez ce document ? Demanda le juge.
— Non, Monsieur le juge, répondit Valérie, je l’ai confié à monsieur robert Montpellier.
Elle ouvrit son sac et en retira une enveloppe qu’elle tendit à son interlocuteur.
— Voici le reçu remis par monsieur Montpellier avec la copie du testament, tous deux signés de sa main.
Le magistrat lut très attentivement les deux feuillets, puis les rendit à la jeune femme.
— Avez-vous quelque chose d’autre à ajouter, mademoiselle Labeille ?
— Oui, Monsieur le juge, je viens d’avoir un entretien avec le marquis d’Evreux il y a quelques instants, durant lequel je lui ai proposé un ... un accord.
— Ah ! Et lequel ?
— Je lui ai demande de reconnaître que Pierrot est bien le fils légitime de Julien Delorme et, en échange, je lui offrais de ne pas le charger dans ma déposition. Je sais que je me rendais coupable d’une faute très grave, mais je vous ai juré de dire toute la vérité et je m’exécute ... D’ailleurs, il a refusé ; je n’ai donc changé en rien le déroulement des événements.
Assez ému par ce qu’il venait d’entendre, le magistrat lui fit signer sa déclaration que le greffier avait tapée tandis qu’elle parlait.
Un instant plus tard, elle quittait le Palais de Justice, très émue par ce qu’elle venait de faire, mais toutefois assez satisfaite. Elle était sûre, à présent, que personne ne pouvait plus contester la parenté de Pierrot avec Julien Delorme.
Cependant, hélas, sa rupture avec Robert la torturait. Son immense amour pour lui, même sans espoir, était l’unique rayon de soleil qui éclairait sa triste vie, faite d’angoisses et de peines, et elle souffrait terriblement de le croire épris d’Alice, la perverse et perfide sœur d’Anselme.
Pour se distraire un peu de son chagrin, Valérie décida de rejoindre les deux enfants ; ils étaient, désormais son seul espoir, son unique tendresse.
— Si Pierrot est riche un jour, se disait-elle tout en marchant, quelqu’un s’occupera de ses intérêts et le séparera sûrement de moi ... Cela ne fait rien, pourtant, car cet enfant possède un cœur généreux et ne nous oubliera jamais, Mireille et moi ...Mais j’ai eu tant de désillusions déjà et la dernière a été si terrible ! Non, c’est impossible, Georges n’a pu dire des horreurs sur moi ! Quel incroyable mensonge ! Je devrais peut-être aller le voir pour éclaircir ce point ... Et puis, non ! Une explication entre lui et Robert serait inévitable et pourrait peut-être mal tourner ... Comment Robert peut-il affirmer ce qu’il m’a dit ?... Non, non, je ne puis le croire. Lequel des deux ment ?...Oh ! Tant pis ! Il faut absolument que je le sache. Je vais immédiatement aller voir Georges ...
( A SUIVRE LE 23 JANVIER )