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LE GLAS DE NOEL

7 Juillet 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

LE GLAS DE NOEL

Nouvelle par E. CENROC

 

C'était la nuit de Noël, une nuit d'épouvante et de tempête, tel qu'on en voit plus que dans les vieilles légendes des côtes bretonnes parlant mort et revenants.

Le vent s'engouffrait en sifflant dans les criques, et la mer, hurlant au démon, lançait à la lune placide apparition entre deux nuages d'encre, des nuages d'écume. Les mouettes voletaient ça et là sur le crête des vagues et grisées de tumulte, d'embruns, étourdies par tout ce tourbillon de choses poussaient leurs cris stridents et répétés ; les mauves et les courlis y répondaient par des cris plus stridents encore. Parfois le bruit de la mer, amplifié démesurément par l'écho des grottes et des anses couvrait tout ; elle semblait monter à l'assaut de la falaise, plus hurlante, plus hideuse et les vagues après les vagues, avec fracas venaient comme des béliers heurter le dur granit pour retomber brisées, pulvérisées.

Au loin, deux ou trois lueurs intermittentes comme les derniers clignements d'yeux d'un mourant qui renonce à la lutte signalant les écueils et les passes traitresses dont sont parsemées les côtes du Trégorrois.

La neige avait cessé de tomber il y avait deux heures à peine et, grâce à la mi-clarté qu'elle répandais, on pouvait voir, malgré l'obscurité la vieille tour d'Ar Diaoul (le Diable) surgir du sol au sommet de la pointe d'Ar Mèn. La lune aidant par intervalles on la distinguait toute, démantelée, au bord de la falaise à pic, surplombant l'abime d'une centaine de mètres. Construire selon les vieux du pays par les Danois des Northmans dont elle était le repaire, elle servait maintenant d'asile aux douaniers.

Comme un bruit de cloches au loin du côté de Denn-lann-Traoul ; la messe de minuit sans doute à moins que ce ne soit la mer ?

A ce moment, une lueur apparut à un tournant de l'étroite sente qui longe la falaise et deux ombres de profilèrent sur la neige. Des fidèles en ce lieu ? Non, mais deux douaniers qui, chargés de procéder à une descente dans la grotte des courlis, repaire redouté de contrebandiers, s'étaient vus contraints par la mer montante de chercher un refuge provisoire dans la tour, en attendant que le reflux leur permit de continuer leurs recherches.

La porte mal fermée battait au vent. Ils entrèrent ; celui qui portait la lanterne l'éleva un peu pour voir à l'intérieur. Personne. Des murs nus ; une toiture faite de mottes de terre et de broussailles, à mi-hauteur de la tour ; une lucarne du côté de la mer fermée par le volet de bois ; au milieu, une sorte de dolmen antique servant de able, avec deux grosses pierres pour escabeaux e, du côté opposé à la fenêtre, une couche de goémon et de varech, étendue sur le sol.

La porte refermée derrière eux, ils eurent un soupir de soulagement.

— Tout de même, Yann, dit le plus grand des deux d'une voix mâle, il fait meilleur ici que dans cette satanée grotte des Courlis que le diable emporte.

— Oh ! Oui donc, Goulven, et dire qu'il y en a qui s'amusent bien cette nuit et qui se chauffent — sans songer que d'autres gèlent — auprès d'une grosse bûche en flamme ou d'une flambée d'ajoncs qui pétille, occupés à manger des crêpes, à taquiner les filles et à boire du bon cidre !...

Dehors la tempête redoublait et brusquement la lucarne s'ouvrit ; un air froid s'engouffra dans la pièce avec l'immense et effroyable clameur des choses. La lanterne ouverte s'était éteinte.

Toujours au loin comme un bruit de cloches semblant monter pour bouffées de l'abîme, le son vibrait, triste comme un glas !... La messe de minuit ?...

— Frère, dit Goulven, d'une voix lente un peu troublée, tout en refermant le volet et rallumant la lanterne, il y en a qui meurent en mer, à cette heure.

Il y eut un long silence. Tous deux bien serrés dans leurs manteaux songeaient.

Frères, ils l'étaient de tous points. Autant qu'on en pouvait juger par la faible clarté qui tombait sur eux, ils se ressemblaient étrangement. Le même air d'énergie, le même regard francs et fier. Goulven l'aîné était seulement un peu plus grand, plus fort et sa moustache plus touffue ; vingt six ans à peine.

Braves tous deux, ils avaient obtenu la médaille militaire car la mort les avait frôlé de bien près ; un contrebandier de Créarc'h, le fameux Treilzec, sur le point d'être pris avait fait feu par deux fois et dame, ils étaient tombés l'un après l'autre, frappés à la poitrine. C'était Maud, la fille du meurtrier, qui les avait soignés; quand au vieux, il avait disparu.

La rafale avait passé. Le son des cloches bien que le volet fût fermé, venait plus vibrant, plus fort, jusqu'à eux. C'était du côté de Kerhouël maintenant. Dieu ! Comme cela ressemblait à un glas !

Ce fut Yann qui rompit le silence :

 

LE GLAS DE NOEL

 

— Tu as des fantômes dans l'esprit, Goulven et si tu continues, tu me feras rire comme la vieille « tante Fantec » avec ces histoires d'outre-tombe.

— Eh ! Eh ! Ne rit pas trop, Yann et souviens-toi de la nuit où le vieux Treil nous a mit à deux doigts de la mort. Nous étions venus ici avant d'agir ! Cette tour porte malheur à ceux qui en passent le seuil !... Oh !... Écoute alors les cloches de saint Rorch répondre à celle de Kerhouël. Quel tintement ! Ne dirait-on pas un glas qui sonne !

Je suis sûr que si la vieille tante était ici, elle dirait que c'est notre glas qui carillonne et nous prédirait une mort violente cette nuit.

— Tu as peur, frère ? Interrogea Yann en riant.

— Non, mais je commence à penser comme la vieille Fantec : « Ce dolmen, me dit-elle un jour, cette ancienne pierre à sacrifice, desséchée par les siècles a soif de sang. Elle porte malheur à tous ceux qui l'approchent ! »

— La vieille radote, te dis-je. Tu ne voudrait cependant pas rester dehors par un temps pareil ! Et puis Maud la fille du vieux Treil' m'a donné cette amulette contre les sortilèges ; et il tira de sa poche un portrait de jeune fille qu'il approcha de la lumière. C'est son portrait à elle.... Mais qu'as-tu ?

Goulven avait pâlit.

— Elle me l'a donné aussi, murmura-t-il, et il tira de sa poche le même portrait que Yann ; elle me l'a donné en m'avouant qu'elle m'aimait.

— Moi de même ! S'écria avec une angoisse terrible.

Ils se regardèrent.

A ce moment une nouvelle rafale enfonça la porte et de nouveau la lanterne s'éteignit, tandis que la clameur de la mer battant son plein, clameur devenue encore plus immense, plus affreuse, emplissait la pièce et que, montant toujours de l'abîme, le glas funèbre les enveloppait de son carillon éperdu semblant sonner à la fois à Penn-Iann-Traoul, Kerhouël, Saint Rorch, le Créarc'h, le Créarc'h surtout.

Ils frissonnèrent tous deux !... Une mauvaise pensée venait à leur esprit. L'un d'eux était de trop, c’était si facile, dans la nuit, dans cette solitude... Mais non, ils étaient frères... Et cependant...

Ils hésitaient, pâles, immobiles, entendant avec angoisse s'élever, au dessus du bouillonnement formidable des éléments en furie, le carillon vibrant, la glas lugubre sonnant partout à toute volée... Il leur semblait que c'était la mort qui passait.

La mer avait des élans terribles et semblait vouloir en sa fureur, escalader la tour. La falaise résonnait et tremblait.

Lequel des deux faiblirait dans la lutte ? La tête basse , mais farouche; ils allaient s'enlacer pour une mortelle et dernière étreinte, quand du côté des Courlis, l'appel de trompe des contrebandiers résonna. Sans un mot, ils s'élancèrent dans la nuit, le vent, les embruns. Devant eux un homme fuyait vers les terres, ils étaient sur ses traces. Prisonnier !... Non d'un brusque crochet, le fugitif se lança vers la tour, comme pris d'une résolution désespérée. Son avance diminuait. Les douaniers entendaient déjà son souffle, haletant mais à mesure qu'il devenait plus distinct, le glas de l'abîme devenais plus effroyable, plus précipité, aussi plus haletant.

La tour était à quelques pas.

Le gouffre un pas plus loin.

Tout à coup, l'homme s'arrêta net et repoussant violemment ses deux poursuivants vers le gouffre il ricana :

— Le vieux Treilzec vous dit adieu et vous bénit.

N seul corps tournoya dans le vide avec un grand cri, celui de Yann... Goulven avait résisté. D'un bond il fut sur l'homme, le terrassa et, dans un élan le précipita à la suite de son frère.

Puis, il resta seul au bout du promontoire, songea à son frère mort, à Maud, dont il venait de tuer le père, à la tour maudite, il revis leur vieille mère à tous deux, Yann et sa main, qui essuyant une larme qui allait couler, frôla la croix d'honneur sur sa poitrine ; alors, brusquement comme attiré en bas par les cadavres, comme happé par a mer qui s'élançait vers lui, tandis que le glas funèbre emplissait ses oreilles, il plongea à son tour dans le noir horrible.

Et là-bas, loin de la côte, tandis que les carillons joyeux se répondaient et se mêlaient, chantant Noël à pleine voix, on aurait pu voir se diriger vers l'église du Créarc'h, Maud, toute souriante et rougissante au bras d'un autre douanier.

 

REVUE NOS LOISIRS DU 22 DÉCEMBRE 1907

 

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