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LE DEVOIR

27 Novembre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

L E D E V O I R

Nouvelle par Jean MADELINE

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Sur un sentier des Alpes dans les environs de Briançon, un homme marché d'un pas leste et vigoureux. Il était jeune, bien découplé et paraissait avoir une grande habitude de ces sentiers de montagne à peine tracés et jetés sur les précipices comme des passerelles aériennes. Autour de lui des sommets dénudés, s'élevaient dominant les vallées profondes où peinait la lointaine humanité. Le massif du Pelvoux dressait ces cimes neigeuses dans les hauteurs de l'horizon.

Dans la vaste solitude l'homme marchait.

Était-ce un chasseur ? Il ne portait point d'arme apparente. Un contrebandier ? Il n'était chargé d'aucun ballot sauf un léger sac attaché aux épaules et qui paraissait contenir son bagage. Était-ce un touriste amoureux de la montagne ? Il semblait insensible aux beautés du panorama qui s'étendait autour de lui.

Tout en marchant l'homme songeait :

Tout va bien, excellente journée. J'ai là dans mon portefeuille des notes, des croquis et des relevés topographiques qui vont être joliment apprécié de mes chefs. S'ils ne sont pas satisfait de ce que je leur apporte, c'est qu'ils seront difficiles... et malgré deux ou trois alertes, tout s'est très bien passé. J'ai pu dépister les regards méfiants, éviter des rencontres dangereuses. Personne n'a soupçonné en moi le lieutenant Giordano de l'armée italienne en mission... indiscrète parmi les postes de frontières et les forts avancés des Alpes françaises. Espérons que j'arriverai sans encombre au bout de mon voyage.

Il se rappelait les paroles que lui avait dites au moment de son départ le général chef du service des renseignements :

Lieutenant Giordano nous comptons sur vous. Vous êtes habile vous êtes courageux et prudent. Mettez cette habilité, cette prudence et ce courage au service de la patrie.

Il allait montrer à son retour au général qu'il avait mérité cette confiance.

Il alluma une cigarette, joyeusement et sifflota un air rapporté au café concert de Turin.

Cela évoqua devant son souvenir les camarades, les soirées de plaisir et certaines petites amies pas farouches qu'il avait hâte de retrouver.

Car en somme, se dit-il, tout n'est pas drôle dans le métier d'espion. Et il m'a fallu tout le sentiment de mon devoir pour résister, l'autre soir aux jolis yeux tendre de l'hôtelière chez qui je m'étais arrêté pour une nuit. Mais un espion n'est plus un homme. Il ne doit pas avoir une défaillance. Il ne doit pas s'abandonner une minute. Rien ne doit l'émouvoir. Pourtant je la regrette, la jolie hôtesse aux yeux câlins.

Il lança une bouffée de fumée.

Baste ! Ans quelques jours je serai de retour à Turin.

Turin, le théâtre, les dîners en tête à tête dans certains restaurants de la Crocetta, la promenade à la musique où les belles dames lancent un regard velouté au jeune officier qui passe, sanglé dans son uniforme.

Pour l'instant, l'abîme s'ouvrait de toutes parts sous lui. Dans les immenses profondeurs les vallées s'éclairaient où s'assombrissaient par de bizarres jeux de lumière. Il escaladait les roches difficiles qui ne portait pas trace de pas humains. La roue qui passe au col d'Izoard était à quelque distance. Mais il avait soin de s'en tenir écarté.

Sur une sorte de petite terrasse surplombante au bord des rochers, il s'arrêta.

Examinons un peu les alentours.

Il déplia ses cartes.

Eh là ! Attention !... Je dois être dans les environs d'un pose militaire. Ouvre l’œil mon garçon. C'est ici qu'il faut voir en restant invisible.

Et il étudia les moyens de se glisser près de ce poste, d'en établir la situation exacte, la force, la défense, les communications sans être découvert. Il sourit de plaisir devant les difficultés et les périls de l'entreprise. Ce jeu de souplesse de ruse où devait se déployer toute l'habilité d'un esprit délié et d'un corps serpentant, plaisait à sa nature d'italien.

Alors n'existant plus que par les yeux, il se mit en chemin vers le poste.

 

Ξ Ξ

 

Soudain comme il suivait une étroite corniche le lieutenant Giordano s'arrêta brusquement . Ses yeux à l'affût qui inspectaient et fouillaient chaque repli de l'horizon, venaient d'apercevoir sous la corniche dans une dégringolade de rochers, une forme étendue qui n'était pas une pierre sombre ni un tronc d'arbre déraciné. A n'en pas douter, c'était un homme, le corps d'un homme. Un accident de montagne, une terrible chute, l'agonie de tout témoin, de tout secours. Et c'était lui Giordano qui découvrait ce malheureux.

Il y a ans la montagne comme sur l'Océan la solidarité des solitudes. Une fraternité plus large rapproche les hommes qui s'y rencontrent au milieu de la nature déserte et hostile ; et le devoir de s'entraider apparaît, impérieux. Le lieutenant Giordano subit avec force ce sentiment. A la vue de ce corps happé par la montagne, saisi dans une mâchoire de rocher, toute son humanité tressaillit et il se dit :

Il faut que je descende vers lui pour lui porter secours.

Mais aussitôt après ce premier mouvement instinctif, il se appelle pourquoi il était là, ce qu'il était venu y faire, les intérêts spéciaux dont il était porteur et quelle nécessité il y avait pour lui de demeurer inaperçu, loin de toute rencontre et de toute aventure. Avait-il le droit de s'arrêter sur sa route et de compromettre par un acte, même généreux, même obligation en d'autres circonstances, le secret de son passage auquel étaient attachés non seulement sa sécurité personnelle, mais le succès de sa mission ?

Je ne risque pas grand chose à essayer de secourir ce malheureux. Car il est peu probable qu'après cette chute terrible celui-là puisse être dangereux pour mon incognito. La forme humaine que j'ai sous les yeux ne doit plus être qu'un cadavre.

Il eut vraiment ce mauvais désir de se trouver qu'un cadavre. Il espéra que l'homme était mort.

Rassuré par cette pensée, il se laissa glisser vers lui le long des roches pour s'en convaincre, pour mettre sa conscience en repos.

Elle ne l'était pas tout à fait. Car, même mort, cet homme avait une famille, des amis, des compagnons qui devaient l'attendre, ou qui, ne le voyant pas revenir, déjà peut-être le cherchaient. Et la neige arriverait bientôt et recouvrirait le cadavre, ou bien une avalanche l'entraînerait au fond de quelque abîme qui ne le rendrait jamais. N'y avait-il pas un devoir à remplir envers les angoisses et la douleur de ceux qui attendaient le disparu, en arrachant à la montagne la dépouille de sa victime et ne se faisant pas le complice de son tragique secret ?

Tout en se livrant à ces discussions intérieures, Giordano parvint dans le creux de rocher où le corps de l'homme avait été arrêté ans sa chute et restait suspendu au-dessus de l'abîme. C'était un jeune homme assez élégamment vêtu. Sans doute un voyageur, un touriste, un amoureux de la montagne pour qui celle-ci avait été une maîtresse perfide et cruelle. Il avait dû s'égarer dans ces parages solitaires. Giordano se pencha vers lui avec une grande émotion. Mais cette émotion venait de sa crainte que cet homme ne fut encore vivant.

Le corps restait inerte. Dans le visage blême et saignant, les yeux étaient clos. Giordano respira. Décidément il allait partir. Tant pis pour les alarmes inconnues. Pourtant un scrupule retient l'officier une minute encore. Il pensa auparavant à chercher sur le cadavre une carte, quelque pièce indiquant son nom et son identité. Peut-être pourra-t-il ainsi par la suite, lorsqu'il serait entrer en Italie, faire savoir à ceux qui attendaient ce voyageur, les circonstances de sa fin. Oui, oui, il fallait faire cela, et puis il reprendrait sa route secrète. Il étendit le bras vers l'homme. Et soudain, la main de l'homme remua.

Giordano bondit brusquement en arrière, secoué par un affreux frisson. Cette main avait remué. Mais avait-il bien vu ? N'avait-il pas été trompé par son émotion ? Il se pencha encore.

Alors, lentement, terriblement, l'homme ouvrit les yeux et le regarda.

L'homme regardait le lieutenant Giordano. Et devant ce sauveteur apparu, ses yeux étaient pleins de détresse, d'espoir et de supplications.

Le lieutenant Giordano reculait devant ce regard comme devant un effrayant fantôme.

Vivant ! C'était un vivant qui était là qui implorait son aide et qui attendait de lui son salut !

Giordano explora vainement l'horizon. Aussi loin que ses yeux pouvaient apercevoir. Il n'y avait pas trace d'un être humain. La route du col d'Izoard était écartée et invisible. Personne ne passerait ici. S'il abandonnait cet homme, c'était à une mort solitaire et atroce qu'il le condamnait sans secours.

Mais pour le sauver il n'avait qu'un moyen ; aller chercher du secours au poste militaire voisin qui était le seul endroit où il pût en trouver.

Le pose militaire dont il devait à tout prix éviter d'être aperçu !

Pouvait-il aller se jeter volontairement dans la gueule du loup, se faire découvrir, interroger, reconnaître ?

Il songeait aux papiers terribles qu'il portait sur lui, à la hâte qu'il devait accomplir coûte que coûte, aux paroles du général :

Nous comptons sur vous, lieutenant Giordano.

Que faire ? L'humanité et la patrie se disputaient a conscience. Lequel était le plus sacré, le devoir national ou le devoir humain ?

Non, décidément il ne s'appartenait pas. S'il avait le droit de se perdre lui-même, il n'avait pas celui de sacrifier sa mission.

Oh ! Ce regard ouvert sur lui, ces yeux implorants qui le fixaient !

Un espion n'est plus un homme. Rien ne doit l'arrêter. Rien ne doit l'émouvoir.

Mais s'il était resté indifférent aux regards tendres de l'hôtesse, pouvait-il demeurer insensible aux yeux suppliants du blessé ?

Pouvait-il passer en trahissant l'espoir de ce malheureux qui attendait de lui le salut ?

Un gémissement monta vers lui. Une voix faible crier :

A l'aide !

Alors le lieutenant Giordano dit :

Je vous demande pardon, mon général.

En quittant les sentiers cachés par où se glissait l'espion pour surprendre les adversaires, il courut résolument par la grande route humaine, vers le poste, pour y trouver des hommes.

 

REVUE NOS LOISIRS DU 5 JUILLET 1908

 

 

 

 

 

 

 

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