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LE DENICHEUR D'AIGLES

8 Décembre 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

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LE DENICHEUR D'AIGLES

De même que les grands fauves disparaissent peu à peu devant l'homme, de même les grands oiseaux rapaces, dont la force et la voracité sont légendaires, se font de plus en plus rares. Cependant l'aigle se rencontre encore de temps en temps en France comme en témoigne la dramatique aventure que nous racontons ici.

 

Le petit bourg d'Orival, entre Elbeuf la cité des draps et Rouen, la cité des cotons est un des coins les plus ravissants de la Normandie. Il allonge sur la rive droite de la Seine son unique file de maisonnettes basses, couvertes de tuiles, étroitement resserrées entre d'imposante falaises et la nappe tranquille du fleuve. Orival est aimé des artistes, des poètes, des amoureux, des rêveurs. C'est là qu'on trouve sur des coteaux aux couleurs vibrantes les premières violettes ; c'est là que les plus frais ombrages accueillent les promeneurs désireux de solitude. Veut-on du pittoresque grandiose ? On grimpe par un sentier abrupt et rocailleux, au sommet de la muraille de craie qui indique les limites préhistoriques de l'ancienne mer de France. Car autrefois là où se dressent les cheminées des usines elbeuviennes, s'étalait avant le déluge un océan peuplé de monstres. De ce poste élevé on découvre à l'infini des horizons enchanteurs, un cirque majestueux de forêts, d'opulentes prairies, des moissons moirées d'émeraude par la brise et surtout les méandres argentées de la Seine qui égrènent à l'infini leur chapelet d'îlots taillés en amande.

Quelque chose de sauvage est resté dans ce décor comme pour rappeler aux hommes qui le contemplent la grande obscure es origines. Entre toutes, la Roche-du-Pignon cause une impression troublante soit qu'on la regarde de la route qui en contourne les assises, soit qu'on ait eu l'audace de les gravir. C'est une sorte de donjon, une tour éclatante de blancheur, massive et légère qui s'élance entre deux versants gazonnés et domine les plus hauts contreforts avoisinants. Du côté de la Seine, elle offre une surface verticale et lisse, sans la moindre aspérité qui puisse en permettre l'escalade. De l'autre côté préservé de la polissure des pluies et des vents, quelques saillies calcaires ou siliceuses, quelques touffes d'herbe s la rendre accessible aux excursionnistes qui ne craignent pas le vertige. Les seuls habitants de la Roche-de-Pignon sont les oiseaux de proie, émouchets et faucons dont le vol rapide et calme la cerne d'un fin tourbillon. Ces animaux établis de tous temps dans les trous de la falaise vivent là en pleine sécurité, on ne leur a fait la chasse tant leurs retraites sont inaccessibles. Il faudrait pouvoir s'élever soi-même dans les ais, se livrer à la plus téméraire gymnastiques pour atteindre jusqu'à leur repaire.

Or, il y a quelque vingt ans, je me trouvais en vacances non loin d'Orival. Une ménagerie était installée dans le bourg où l'on voyait entre un minable dromadaire et de tristes lions pelés, un magnifique couple d'aigles royaux ? Je ne me laissais pas d'admirer dans leur cage les deux superbes bêtes dont l’œil immobile suivait à travers les lucarnes de la tente, le passage des pigeons et des moineaux grisés de liberté. Ils étaient vraiment beaux et terribles, avec leurs corps trapus, portés sur des pattes robustes que terminaient des doigts courts et nerveux et armés de griffes puissantes ; avec leurs grosses têtes bien emplumées, avec leurs yeux brillants enfoncés sous l'arcade sourcilière, avec leurs formidables becs crochus ornés sur la mandibule supérieure d'une sorte de feston pâle et recouvert à la base d'une cire dans laquelle s'ouvraient les narines. Confus de s'être laissé capturer, ils restaient insolents et immobiles sur leurs perchoirs et la curiosité de la foule semblait les faire souffrir dans leur orgueil d'anciens rois des airs.

Tant que la ménagerie resta campée dans Orival j'en fus le visiteur assidu. Mais certain après-midi lorsque j'arrivai devant la cage des deux « rapaces » je la trouvai vide. Dans l'établissement tout était en rumeur. J'appris qu'un employé, congédié un peu brutalement , avait pour se venger ouvert les portes de la prison des fauves. Immédiatement soupçonné et arrêté par les gendarmes, il racontait sans honte ce dont il paraissait très glorieux.

C'était à la tombée du jour. Il s'était approché de la cage. Les animaux habitués à le voir leur apporter leur pâture, n'avaient fait aucun brut. Il avait soulevé la herse grillée qui servait de porte.

— Le plus drôle expliqua-t-il, c'est que d'abord il ne voulait rien savoir ces deux clients-là. Ils restaient ans leur coin comme deux empaillés. Vrai il y a des animaux qui sont vraiment bête. Il a fallu que je les pousses avec un bâton, ni plus ni moins que si c'était des oies ou des dindons. Enfin ils se sont décidés à sortir. J'avais soulevé le bas de la tente. Les voilà dehors. Alors je vous garanti ça n'as pas été long. Ils se sont regardés. Ils ont ouvert le bec, ils ont allongé le cou et puis frroutt !... clap !... clap!... clap !... les voilà partis.

— De quel côté ?

— Par là. Et l'homme désignait la Roche-aux-Pignons. Mais si vous croyez qu'ils vous y auraient attendu... Ah ! Bien oui ! Cours après !

Le patron, navré, car avec ses aigles il perdait la meilleure de ses attractions, promit une récompense à qui le ferait rentrer en possession de ses pensionnaires. Il espérait que les animaux auxquels il avait fait rogner les ailes au début de leur captivité n'auraient pu voler loin et que, peut-être épuisés, ils se seraient abattus en chemin. Mais les gamins du pays alléchés par l'appât des sous, organisèrent en vain des battues. Toutes les recherches furent inutiles et le directeur, mélancolique, plia bagage et s'éloigna.

L'année suivante, quand il revint à Orival vers la fin du printemps, je ne vis plus, autour de la Roche-du-Pignon trace de faucons ni d'émouchets. J'en exprimai ma surprise à Mathurin, un petit paysan, mon frère de lait, âgé de treize ans et qui était mon inséparable compagnon d'escalade.

— E'j'sais point qui qui leur a pris, me répondit-il dans son langage rude et direct. Ils ont f... le camp l's uns après l's autres. Tiens, c'est vers el temps où l's aigles es'sont sauvés de la ménagerie, tu sais ben. Même que d'puis c'temps -là y a rudement des lapins qui manqueront dans les clapies et des poules qu'on ne voit plus dans les poulaillers. On dit qu'c'est des ch'minaux mais j'ai m'n'idée la-d'sus.

Je te priai de me le communiquer.

— Eh ! Ben, dit-il m'est avis qu'on pourrait ben être les deux aigles de l'aut' année.

Et il m'expliqua que, s'étant mis parfois le soir à l'affût, il avait cru distinguer, vers la Roche-aux-Pignon de grandes ombres silencieuses qui planaient autour de la falaise. Sans doute, ce terrible voisinage avait intimidé les autres habitants de la Roche qui avaient déguerpi. Et c'est à la même cause qu'il fallait attribuer les nombreuses disparitions de rongeurs qui désolaient les gens d'Orival.

Romanesque comme on l'est à treize ans, je n'hésitai pont à admettre l'hypothèse de Mathurin. Cela l'encouragea à aller plus loin dans la voie des confidences.

— Même que si ça t'disait murmura-t-il en me sondant d'un regard oblique, y aurait p't'être un beau coup à risquer.

— Oh ! Dis-moi quoi ! Mon vieux Mathurin.

— J'sommes à la saison des couvées... Y aurait rien d'impossible, à ce qu'ils aient ait des p'tits... poussins, quoi !

— Des aiglons.

— C'est ça... Queq' tu penserais s'qu'on arrivait à dénicher une paire d'aiglons ?... Crois-tu qu'on « dégoterait » après un coup pareil... Sans compter quon trouverait ben queq'amateur pour en donner un bon prix.

Cette perspective me séduit infiniment, moins sensible au gain qu'à la gloire, je vis l surtout, comme le disait Mathurin un moyen de « dégoter » c'est-à-dire d'être pour tous un « copain » un objet d'admiration et d'envie.

A partir de ce jour Thuringe et moi n'eûmes plus d'yeux et de jarrets que pour la Roche-des-Pignons. Sans cesse, à toute heure nous l'épiions, on ne rencontré que nous dans le pays. Au bout d'une semaine, notre supposition était devenue certitude. C'était bien un couple d'aigles royaux qui nichait là maintenant. A l'aide d'une longue vue, nous les aperçûmes qui, par le crépuscule, quittaient leur aire et partaient à la chasse. Nous vîmes même un jour l'un d'eux, le mâle sans dote, regagner son trou portant dans ses serres une masse inerte ou très influencé par mes lectures d'écoliers, je voulus reconnaître un nouveau-né, mais que Mathurin m'affirma d'être un simple agnelet. Et Mathurin avait la vue plus perçante que moi et l'imagination moins fantaisiste.

Autant que nous pouvions en juger le nid de « nos » aigles se trouvait à dix mètres environ au-dessus de l'arête supérieure de la Roche. Impossible d'accéder là autrement qu'en se laissant glisser au bout d'une corde. Bah ! Qu'à cela ne tienne ! « A vaincre sans péril, un triomphe sans gloire »

Le plan de l'expédition fut arrêté. Une péniche amarrée à la rive fournit une corde solide faite de trois « torons » en hélice. Nous emportâmes crampons de fer, un marteau et nos couteaux.

Le difficile était d'assujettir le filin à l'extrémité duquel l'un de nous se balancerait tout à l’heure. Un arbre, poussé fortuitement au bord e l'abîme nous en fournit le moyen. La corde fut fixée au tronc et nous tirâmes à la courte paille qui serait le dénicheur. Je fus désigné par le sort. M'étant plusieurs fois ceinturonné avec la corde, mon marteau dans une main, mes crampons dans l'autre, mon couteau entre les dents — comme un vrai corsaire — je descendis plutôt ému, je l'avoue dans le vide. Je tournais sur moi-même. Je perdais l'équilibre. J'avais le vertige ce n'était pas aussi drôle que je l'avais supposé. Mathurin laissé « filer » de la corde et devait s'arrêter à mon premier cri. Deux cris devaient lui donner l'ordre de me remonter.

Au bout de quelques secondes qui me parurent plutôt longues, je vis devant moi un trou sombre.

— Stop !... m'écriai-je.

Au frémissement de la corde qui se tordit et vibra, je sentis que Mathurin la fixait solidement à l'arbre de support. Mais je n'eus pas le loisir de faire d'autres constatations. Une double trombe jaillit du trou en face duquel je pendais. Instinctivement le saisis mon couteau et, me protégeant la face du bras gauche replié, je tapai, frénétiquement de la main droite au hasard, je sentis ne résistance sous ma lame et mes doigts s'engluèrent d'une tiède viscosité.

— Hourah ! Bien touché !

J'avais ouvert les yeux et je voyais un de mes adversaires tomber, le cou saignant, sous mes pies d'une chute verticale, jusqu'au bas de la Roche où il s'écrasa. L'autre avait disparu. Comme je me demandais où il était passé, j'entendis des cris d'effroi puis une galopade. Mathurin, le lâche, attaqué par le survivant, fuyait à belles jambes. Cela me déconcerta quelque peu, puis :

— Bah ! Pensai-je ! Il abattra l'autre à coups de cailloux et il reviendra.

Et je me mis en mesure de saisir les aiglons, car il y en avait dans l'aire abandonnée par les parents. J'entendis leurs piaillements de détresse.

Mais en reportant les yeux de haut en bas vers le trou, j'aperçus une chose qui me glaça d'épouvante ; en gesticulant avec mon couteau, j'avais effleuré la corde donc deux « torons » étaient tranchés. Un simple fil, épais de moins d'un centimètre me tenait suspendus dans le vide. Je compris toute l'horreur de ma situation. Impossible de me hisser moi-même. Le moindre mouvement aurait achevé de rompre mon frêle soutien. Mes cris désespérés restèrent sans échos. Je vis le dernier « toron » céder lentement, les brindilles de chanvre qui le composaient cédèrent en craquant, millimètre par millimètre il s'amincit. J'eus encore la force de pousser un appel déchirant, je sentis la corde céder et je m'évanouis.

Quand je revins à moi, j'étais couché dans mon lit. A mon chevet mon père et ma mère, un peu plus loin Mathurin et deux hommes que je ne connaissais pas. C'est eux qui m'avaient sauvé d'une mort affreuse. Ils étaient en trin de ramasser des escargots de falaise quand les cris de mon camarade avaient attiré leur attention. Ils l'avaient vu, menacé de près par un oiseau gigantesque que leur approche même n'avait pas mis en fuite. Mal lui en avait pris car un coup de grosse pierre ils l'avaient abattu l'œil fracassé. Puis suivant Mathurin qui pleurait à chaudes larmes, ils avaient couru au sommet de la Roche et s'étaient rendu compte de ma situation désespérée. L'un de ces braves gens n'avait pas hésité descendre dans l'abîme et, m'avait-il dit lui-même et je le crois sans peine, littéralement cueilli au vol.

Mes parents furent, je crois plus malades que moi lorsqu'ils aperçurent le danger que j'avais couru quant à moi remis sur pied et dès que je pus déjouer leur surveillance, j'allais chercher le cadavre de l'aigle que mon couteau avait abattu. Mais il était dit que je ne retirerais aucun bénéfice de ma témérité. A la place de ma victime s'était abattue, je ne vis que des ossements déjà blanchis et quelques plumes épargnées par le vent.

                                                                                                                  REVUE NOS LOISIRS DU 16 FEVRIER 1908

 

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