HISTOIRE DE VAMPIRES 5 * 6
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HISTOIRE DE VAMPIRES
Nouvelle par Henry BELZAC
5
J'avais terminé mon dîner solitaire et le cigare aux lèvres, je promenais mes pas de long en large sur le sable de la terrasse, qu'un souffle de brise nocturne refroidissait? Pour la vingtième fois depuis deux heures, je passais et repassais dans mon esprit les incidents de la journée, sans trouver une solution qui me satisfit. Impatienté je jetai mon cigare : « A quoi bon, pensai-je, me tracasser davantage ? J'ai beau mettre ma cervelle à la torture, d'une histoire aussi absurde, il est impossible d'extraire une idée raisonnable. Il est l'heure de se reposer. La nuit sans doute me portera conseil »
Je montai ans ma chambre et me mis promptement au lit ; mais la bougie soufflée, le sommeil que je souhaitais ne vint pas. Dans l'obscurité, mon énervement, loin de s'apaiser, augmentait ; le silence et les ténèbres exaltaient mon imagination, et y faisaient surgir de véritables fantômes. La figure lamentable de la pauvre fille s'évoquait avec une telle intensité que je croyais la voir réellement et presque la toucher. Vainement je m'efforçais de chasser le spectre ; il revenait sans cesse ; et la compassion qu'il m'inspirait éveillait en moi des scrupules aigus. J'entendais la malheureuse me dire : « Je n'ai espoir qu'en vous » et cette confiance qu'elle m'avait témoignée, m'attendrissait et me navrait. Je sentais que, si elle mourait sans que j'eusse rien fait pour la sauver, un remords cuisant me poursuivrait. Mais que pouvais-je faire ? Devais-je écouter ces histoires invraisemblables ? Comment pouvais-je croire à ces personnages de cauchemar et luter contre ce vampire que, sans doute, mon imagination malade enfantait ?
Las de chercher en vain le sommeil, je rallumai ma bougie et me levai. La fraicheur de la nuit espérais-je, calmerait ma fièvre et tranquilliserait mes nerfs. J'ouvris ma fenêtre et allai m'accouder sur le balcon qui surplombait à pic et dominait la vallée endormie.
La nuit s'étalait maintenant calme, profonde, impénétrable. La masse d'ombre qui tombait d'un ciel sans lune, s'amoncelait au loin sur la terre invisible. même le scintillement tremblant des étoiles était amorti et terni par les exhalaisons de brume qui se dégageaient des rives humides. Sous ce voile funèbre, la vallée ensevelie gisait, muette et morte. Rien de distinct ne se voyait, rien de perceptible ne s'entendait. Pourtant, on avait le sentiment, plus que la sensation, que quelque chose se mouvait dans cette immobilité, bruissait dans ce silence, luisait dans ces ténèbres ; c'était le fleuve qui continuait à dérouler perpétuellement le serpent sans fin de ses lots, se traînant dans la tranquillité de cette nature inerte et impassible.
A quelque distance au-dessous de moi, une lumière, une seule, perçait la nappe d'ombre sur la campagne. Instinctivement cette lueur, l'unique point visite à l'horizon, fixa mon regard ; plus rouge que jaune, elle paraissait être la flamme d'un feu ou d'une torche plutôt que d'une lampe ou d'une bougie. Je m'efforçai d'en déterminer la situation et ma curiosité redoubla, quand je constatai qu'elle venait de la direction du Fief-aux-Moines. Subitement toutes les légendes qu'évoquait ce lien sinistre me revinrent à l'esprit. Les préjugés populaires qui accusaient le Bohémien de se livrer, pendant la nuit, à des pratiques abominables, avaient-ils donc quelque fondement réel ? Pourquoi se mettait-il au travail à cette heure ou personne ne veillait ? Quelle besogne suspecte élaborait-il dans cette obscurité et dans cette solitude ? Un désir violent me venait de voir et de savoir. J'allai dans mon cabinet, je m'emparai d'une lunette d'astronomie, et je revins la braquer sur cette lumière mystérieuse
Mes présomptions ne m'avaient pas trompé. La lueur sortait bien de l'ancienne chapelle. Avec ma longue- vue, je distinguai sur la muraille deux ombres, une silhouette d'homme et une silhouette de femme se reflétaient démesurément agrandies, et leurs gestes énormes montraient la violence d'une scène de drame. La femme, les mains jointes suppliait. L'homme discutait vivement ; il allait, venait, se croisait les bras, agitait le poing. La femme se cachant la tête entre les mains, parut secouée d'un sanglot. Il voulut s'approcher d'elle et elle eut un mouvement de répulsion. Il tourna le dos pour s'en aller. Mais elle se redressa et le toucha à l'épaule. Alors, il la saisi par le bras, il l'entraîna et les deux ombres disparurent. Vainement je scrutais avidement ce que j'apercevais de l'intérieur de la chapelle ; la scène se continuait hors de l'atteinte de mes regards. Quelques minutes passèrent. Puis un cri de femmes, un cri aigu, perçant, atroce, un hurlement de douleur et de détresse traversa l'espace. Cet appel désespéré me remua jusqu'aux entrailles. Je n'en pouvais douter ; à quelques portées de fusil de moi, on assassinai, on torturait, au moins une femme. Je me sentis pas le courage de persister dans mon rôle d’observateurs. J'abandonnai ma longue-vue, je rentrai dans ma chambre, je passai à la hâte quelques vêtements et, mettant un revolver dans ma poche, je m'élançai hors de mon habitation.
La distance à vol d'oiseau, ne dépassait pas sept ou huit cents mètres, mais la route, contournant la hauteur escarpée, où s'élevait mon habitation, doublait au moins l'étape. Je voulus abréger et je m'engageai dans un sentier de chèvres, qui serpentait, en lacets très raides, sur le flanc de la colline. Malgré les obstacles les pierres roulaient sur lesquelles je trébuchais, les buissons qui me fouettaient le visage ; j'atteignis enfin le sol uni de la vallée, mais malgré ma diligence, vingt minutes s'étaient écoulées quand j'atteignis l'enclos.
Le profil de l'ancienne chapelle se détachait en vigueur sur le fond obscur de l'horizon. Aucune clarté ne sortait des fenêtres ; aucun bruit ne s'échappait de son enceinte. J'avais beau ouvrir les yeux et prêter l'oreille ; la lumière était éteinte et les cris avait cessé. Je poussais plus avant ; je franchis une brèche ouverte dans le mur du cimetière et, à travers les buissons de ronces, je me frayai un chemin jusqu'au porche. Une porte mal jointe qu'encadrait une cloison de débris de moellons le fermait. Tout haletant, j'appliquai successivement mon regard et mon ouïe aux fissures des planches ; je sondai les ténèbres entassées sous les arceaux de l'antique voûte ; rien ne bougeait. Je quittai l'entrée, je tournai autour de l'édifice. Tout restait noir, silencieux, immobile. Je me consultai. La surexcitation de mon émotion et de ma course était tombée. Je frissonnais malgré moi. Cette solitude lugubre m'emplissait du sentiment de mon impuissance et de mon inutilité. Que pouvais-je faire d'ailleurs ? Le crime, si crime il y avait, était accompli la victime avait disparu et l'assassin s'était mis en sûreté. Les traces s'il en restait, ne pouvaient se découvrir qu'au grand jour. Mieux valait attendre le lever du soleil. J'écoutais encore quelques instants, puis, comme rien ne se manifestait, je repris à pas plus lents le chemin de mon habitation.
6
L'aiguille de ma pendule marquait deux heures du matin, lorsque je rentrai de cette expédition nocturne. Dormir n'eût été impossible. Je n'y songeai même pas. Je plongeai ma tête dans une cuvette d'eau pour faire disparaître un commencement de névralgie. Je procédai le plus lentement que je pus, à ma toilette. Puis je rallumai un cigare, et poussant un fauteuil sur mon balcon, j'attendis, confortablement installé, les premières clartés de l'aurore.
Après deux ou trois heures de patience, une lueur grise se glissa dans la vallée et peu à peu l'imprégna toute entière d'une teinte terne et indécise. C'était moins un éclaircissement du ciel que l'enlèvement successif des couches d'ombres qui chargeaient le sol. Sur le fond de brume, des reliefs de hauteurs, de maisons, de bouquets d'arbres s'estompèrent d'abord en masse sombres, puis les formes s'accentuèrent et enfin les silhouettes se précisèrent nettement. Les lignes de paysages se dessinaient comme une gravure que le pinceau du peintre n'a pas encore coloriés. Soudain derrière la crête obscure du levant, apparut le sommet convexe d'un globe écarlate qui s'élève graduellement comme un immense ballon de flamme. Dès que la moitié de l'astre eut dépassé l'horizon un éclat de rayons embrassés en jaillit subitement, empourpra le haut des collines, rougit les eaux du fleuve et, s'abaissant dans les coins obscurs de la vallée, fit resplendir la verdure des prairies, la blancheur des maisons, le jaune roussi des chaumes.
C'était le moment de reprendre mes recherches. Je quittai mon fauteuil, je gagnai la porte de ma demeure et, descendant vers le village, je m'arrêtai devant la maison du garde champêtre. Il fut vite debout à mon appel. Je le mis au courant en quelques mots des événements de la nuit et, sans plus tarder, nous nous engageâmes de compagnie sur le chemin de Fief-aux-Moines.
Quinze ou vingt minutes de marche rapide nous amenèrent près des murs lézardés de l'enclos. Je fis halte et, avant d'aller plus loin, j'explorai soigneusement les alentours. Un examen attentif se révéla rien qui pût paraître suspect. Les lieux gardaient leur aspect accoutumé, et aucune trace de pas ne se marquait sur le sol trop sec et trop foulé.
Nous franchîmes une des brèches et nous suivîmes un sentier battu qui conduisait directement au porche. J'appelai. Je frappai. Personne ne répondit. J'ordonnai au garde champêtre d'enfoncer la porte. Un pieu appuyé sur une grosse pierre, forma levier. Nous en introduisîmes le bout sous le battant et forçâmes vigoureusement. La mauvaise serrure qui le maintenait ne résista guère. Aux premières secousses un craquement se fit entendre ; le pêne sauta hors de la gâche et nous pénétrâmes dans l'édifice.
L'intérieur de la chapelle pouvait mesurer soixante pieds de long sur vingt cinq ou trente de large. Six piliers en pierre dure soutenait les arceaux entrecroisés d'une nef unique, dont l'extrémité s'arrondissaient en abside. Quatre hautes fenêtres en ogive laissaient pénétrer librement l'air et la lumière à travers leurs vitraux brisés. Le gros œuvre subsistait presque intact ; seulement les dalles noires et blanches du paysage manquaient presque toutes, l'ornementation s'était effritée et le sol inégal disparaissait sous une litière sordide de plâtras, de verres cassés de débris de toute sorte, que l'humidité et l'usure du temps avaient détachés des croisées et des voûtes. Cette partie du sanctuaire nue et vide, restait dans l'état de délabrement pût un siècle d'abandon l'avait mise, mais à l'endroit de l'abside commençait, une cloison de paille tressée formait l'accès du chœur et cachai sans doute le réduit que s'y était aménagé le Bohémien.
Je traversai la nef sans m'y attarder plus longtemps. J'écartai une grossière portière de chaume et je restai un moment interdit devant l'étrange réceptacle de sorcellerie qui s'offrir soudain à mes regards.
Les murailles du chœur, jusqu'à hauteur d'homme étaient enduites d'une coudre de goudron, qui les enveloppait comme une tenture funèbre, et sur cette décoration lugubre étaient appliqués en guise d'ornements, des objets plus lugubres encore. Sur le pourtour, une douzaine de grands oiseaux de nuit, chats-huants, chouettes ou effraies, déployaient leurs ailes crucifiées , et, dans les intervalles, des guirlandes de chauves-souris, symétriquement clouées figurant des signes cabalistiques, formait ça et là des cercles, des triangles, des croix de Saint André. Je ne vis ni sièges ni meubles, mais des ossements humains, accumulés ans un coin, mélangeaient un tas de formes hideuses ; des fémurs, des tibias, des vertèbres, des carcasses à jour où des côtes manquaient, des crânes dont les orbites vides et les mâchoires décharnées grimaçaient. Un grand fourneau que surmontait un soufflet de forge, occupait l'angle opposé. Autour s'étalait tout un attirail d'alchimiste ; des alambics, des cornues, des pinces, des cuillers, des creusets, un mortier avec son pilon, des flacons de toutes sortes ou transparaissaient des liquides bruns, noirs, rouges, jaunes ou verts. Des paquets de plantes, de la ciguë, de la sabine, de la belladone, de la valériane séchaient le long des murs. Au centre du chœur se dressaient centre les débris de l'autel ; une table de pierre disjointes sur laquelle, au lieu du tabernacle et de cierges, un squelette tout entier s'allongeait.
Le premier moment de surprise passée, je me mis en devoir de poursuivre mes recherches. Derrière le chœur, une petite porte que je n'avais pas remarquée tout d'abord, me conduisait dans l'ancienne sacristie. Un matelas un vieux poêle en fonte, quelque ustensiles de ménage indiquaient que là était le domicile particulier du Bohémien ; mais la pièce était vide. Je fouillai les moindres recoins. Je sondai les murs, j'explorai minutieusement le sol. Je scrutai du bout de ma canne, le monceau d'ossements. Je ne trouvai rien qui pût me renseigner sur la scène que j'avais entrevue, où me mettre sur la piste de ses acteurs.
Quoique l'objet principal de ma perquisition n'eût pas été atteint, l'aspect de ce repaire m'édifiait suffisamment sur le genre d'industrie auquel le Bohémien se livrait. Si les légendes de sorts jetés ou de maléfices pratiqués ne relevaient que de la crédulité populaire, en revanche, je ne pouvais guère douter des sinistres besognes qui s'accomplissaient dans cet atelier de sorcellerie. J'y voyais se glisser quand la nuit était close, toux ceux dont les mauvais desseins n'osaient se manifester au grand jour ; le paysan qui veut satisfaire sa rancune contre un voisin détesté, les héritiers dont la convoitise se asse d'étendre, la femme qu'un mari gênant embarrasse, la fille séduite désireuse de prévenir un scandale; ; toutes les mauvaises haines, toutes les passions coupables, tous les projets inavouables, dont le sorcier du village est le confident, le conseiller et l'artisan.
Le retour du garde champêtre que j'avais envoyé pratiquer une reconnaissance extérieure dans l'enceinte du vieux cimetière, interrompit mes réflexions. Il n'avait découvert aucune piste du fugitif et se rapportait aucun renseignement dont je puisse profiter. Je lui ordonnai de réparer la serrure et tout remettre en place, et de garder le silence de notre perquisition. Si le Bohémien avait abandonné le pays, je souhaitais de bon cœur qu'il allât se faire prendre ailleurs. Mais s'il revenait y continuer, un jour ou l'autre, son ténébreux métier, je me proposais de le surveiller ,n de le surprendre et de mettre fin à toutes ces manœuvres de la sorcellerie.
(A SUIVRE LE 10 DECEMBRE)
REVUE NOS LOISIRS DU 9 FEVRIER 1908