L'OURS par G. Courteline
Aujourd'hui à 14 heures n'oubliez pas de regarder les photos que je publie tous les lundis. Donnez-moi vos commentaires, d'avance je vous remercie.
L ' O U R S
Fantaisie par Georges COURTELINE
Le public s'intéresse toujours aux dessous et aux à côté du théâtre. Le monde des figurants comme celui des acteurs est l'objet de sa curiosité. Dans cette courte saynète, Georges Courteline, l'auteur de Boubouroche et de tant d’œuvres où la gaieté la plus franche se joint à l'observation la plus profonde souligne, avec sa verve habituelle, le comique des accessoires insuffisamment préparés et des figuration mal réglées.
SCENES PREMIERES
(Les coulisses du petit théâtre de l'Ambigu Dramatique)
LAPOTASSE,costumé en Brésilien farouche
Écoute-moi bien, Piégelé
PIÉGELÉ costumé en ours et tenant sa tête sous son bras
Je suis tatoué Lapotasse … (Se reprenant) Heu !... je suis tout ouïe, c'est-à-dire...
LAPOTASSE solennel
Grâce à mon intervention, te voici parvenu à la réalisation de tes vœux les plus chers tu es artiste ! Dans un instant tu auras paru devant ton souverain juge, le grand public parisien. Tu y auras paru, il est vrai, sous les traits modestes d'un ours, mais... — Piégelé, tu me portes sur les nerfs, à regarder ta tête au leu de m'écouter.
PIÉGELÉ
Je t'écoute, Lapotasse, je t'écoute.
LAPOTASSE
Je t'en suis obligé — … Mais dis-je, il n'y a pas de petits emplois, il n'y a que de petits acteurs. Médite cette vérité. Ceci posé, prête la plus attentive oreille aux instructions que tu vas recevoir de ton aîné, maître et ami... De tes débuts Piégelé une carrière tout entière dépend !... Mon Dieu que tu es agaçant de laisser tomber ta tête à chaque minute.
PIÉGELÉ
Ne te fâche pas, Lapotasse
LAPOTASSE
De tes débuts — j'insiste sur ce point essentiel — dépend une carrière tout entière. Donc... — Quand tu auras fini de débarbouiller ta tête avec le fond de ta culotte, tu me feras un sensible plaisir — ??? voici la situation ; tâche voir à ne pas te tromper. Je fais le Brésilien Hernandez ; toi tu fais l'ours que je dois tuer d'un coup de rifle. Très bien ; je suis en scène et je te dis : « Caramba »
PIÉGELÉ
Caramba !... C'est de l'espagnol !
LAPOTASSE très important
Ne t'inquiète pas de ça, ce n'est pas ton affaire. Est-ce que tu es compétent pour savoir si c'est de l'espagnol ? Non. Alors de quoi te mêles-tu ? (Haussement des épaules) C'est curieux, ce besoin de compéter sans savoir. D'abord les brésiliens sont des espèces d'Espagnols.
PIÉGELÉ
C'est juste. Continue.
LAPOTASSE
Bon ! Au même moment où je dis « Caramba !» toi tu rentres et tu imites l'ours. Sais-tu imiter l'ours ?
PIÉGELÉ
Oh ! Très bien
LAPOTASSE
Imite voir.
PIÉGELÉ imitant l'ours
« Paye tes dettes ! Paye tes dettes ! » Ah non ! Je confondais avec la caille ! L'ours c'est comme ça :(Imitant) Couic ! Couic ! Couic !
LAPOTASSE
Eh non ! Ce n'est pas comme ça ! Tu fais le cochon d'inde en ce moment. L'ours, voilà comment c'est (imitant) « Hou ! Hou ! Hou ! »
PIÉGELÉ
« Hou ! Hou ! Hou ! »
LAPOTASSE
Tu y es. Moi, là-dessus, qu'est-e que je fais ? Je te fous un coup de fusil
PIÉGELÉ inquiet
Pour de rire ?
LAPOTASSE
Naturellement pour de rire. Alors tu tombes mort et c'est tout. Tu as bien compris ?
PIÉGELÉ
Parbleu ! Me prends-tu pour un idiot ? — Ah ! Dis donc et si le fusil rate ?
LAPOTASSE
Le cas est prévu ; j'ai une arme à deux coups. Tu attendrais.
PIÉGELÉ
Entendu.
LAPOTASSE
Hé bien ! Attention, tiens-toi prêt ! Voici le moment de mon entrée.
PIÉGELÉ
Sois tranquille (a part) Je crois que je ne sera pas mal, dans l’ours. Je le sens, ce rôle, je le sens !
SCENE II
(La scène. Le décor représente une forêt vierge)
LAPOTASSE achevant son monologue
« Caramba »
(Entrée de l'ours. Mouvement dans la salle)
L'OURS
« Hou ! Hou ! Hou ! »
LAPOTASSE jouant
« Que vois-je, un ours !... A moi, mon bon rifle de Tolède ! »
(Il ajuste l'ours et presse du doit la gâchette. Le fusil rate. Rires dans la salle)
L'OURS
« Hou ! Hou ! »
LAPOTASSE improvisant
« Attends lâche animal ! Ah ! Tu crois me faire peur ! Peur à moi !... l'intrépide Hernandez ! »
(Il ajuste l'ours de nouveau)
« Meurs donc ! »
(Il presse la gâchette. Le fusil rate une seconde fois. Rires énormes dans le public)
L'OURS à part
Au diable ! Je ne sais que faire, moi. Ma foi tant pis (Haut) « Hou ! Hou ! Hou ! »
LAPOTASSE exaspéré et ne voulant pas manquer son effet
« Ah ! C'est ainsi ! Et mon arme fidèle me trahit à l'heure du danger »
(Il empoigne l’arme par le canon et assène sur la tête de l'ours un formidable coup de crosse)
—Meurs !
L'OURS
Sacré nom d'un chien de nom d'un chien ! Enfant de s... qui m'a mis un coup de crosse ! J'en ai la mâchoire et la gueule comme une tomate.
REVUE NOS LOISIRS DU 22 MARS 1908
