L'ORPHELIN
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L ' O R P H E L I N
Nouvelle par Jacques CONSTANT
— Est-ce vrai, papa, que je n'ai jamais eu de maman ?
Et l'enfant dans l'attente d'une réponse cessa d'aligner en bataille les minuscules soldats de plomb. L'intuition confuse d'aborder un sujet pénible, un problème interdit à son âge, mettait une profondeur précoce en l'eau des prunelles bleues.
Jean Chalvet surpris, avait froissé la feuille qu'il lisait et demeurait silencieux, en proie à des sentiments contradictoires. Comme une pierre au fond d'un étang, la question agitait en un remous grandissant tous les débris de son cœur ; toute la vase des mauvais souvenirs.
— Mais si, tu as eu une maman. Hélas !elle est morte depuis cinq ans.
Ah ! Non, elle n'était pas morte la gueuse ! Elle étalait en pleine lumière son existence de vice et de scandale. La semaine précédente, il l'avait croisée au Bois de Boulogne, nonchalamment appuyée aux coussins d'une victoria, dans une toilette éclatante qui attirait tous les regards ; elle avait cette allure provocante, ce demi-sourire des honnêtes femmes.
A la rancune furieuse qui l'avait assailli tout à coup, il avait mesuré la vitalité de cet amour que cinq ans de séparation n'avaient pas détruire.. ah ! Certes, bien peu de femmes pouvaient se vanter d'avoir été idolâtrées comme son Henriette !
La tête douloureuse, les tempes prises entre ses paumes, Jean Chalvet s'accouda à la fenêtre. En bas sur les trottoirs, un double flot sombre refluait du centre vers les hauteurs de Belleville. Mais il ne distinguait rien sur le vol gris de ses pensées.
Il évoquait d'onduleuse silhouette de la modiste, sa chevelure d'ocre, ses yeux de violette, sa voix prenante comme un soupir de violoncelle. Par quel philtre l'avait-elle enjôlé au point qu'elle lui parut tenir entre ses fines mains les trésor des extases et des félicités.
Tout le monde pourtant l'avait mis en garde contre elle a cause d'un tas de mauvais propos et surtout de ce poupon, issu d'on ne savait quelles œuvres et qu'elle avait en nourrice.
Mais la passion est aveugle. Une larme d'Henriette l'avait mieux convaincu que mille prudents avis, et il avait accepté sans contrôle l'histoire de séduction que la jeune fille lui avait contée. Le mariage conclu et un scrupule l'ayant empêché de légitimer ce fils d'inconnu, il n'avait pas voulu du moins qu'il souffrit de a bâtardise. Il l'avait retiré de nourrice, admis à son foyer et s'y était attaché d'autant plus aisément qu'il ressemblait à la mère.
Pour reconnaître tant de générosité , Mme Chalvet avait déserté un beau matin le domicile conjugal sans un mot d'excuse, laissant en gage le gênant marmot. Le ménage avait duré six mois.
Jean Chalvet frissonna. Une détresse infinie voûtait ses larges épaules. Malgré la tiédeur de ce soir de juillet, il avait l'impression d'une bruine glacée et pénétrante qui l'aurait criblé sans relâche.
Il ferma la croisée et considéra le blondinet penché sur un album de cartes postales.
Pauvre gosse ! Il n'était pas responsable de toute cette honte.
Des amis avaient conseillé à Jan de s'en débarrasser, de l'envoyer grossir le lamentable troupeau des assistés. Mais il avait refusé, touché dans sa gentillesse de l'enfant, et chérissait en lui sans vouloir l'avouer, l'image de la disparue.
Toute bonne action sans doute, porte en elle sa récompense, puisqu'il devait à ce gringalet de ne pas avoir jeté le manche après la cognée. En sa vie désemparée, un but désormais s'était précisé ; élever le petit Stéphane jusqu'à ce qu'il put suffire à ses besoins, en faire un honnête ouvrier comme son père adoptif.
Certes la tâche avait été ingrate. Son métier de monteur en bronze lui laissait peu de loisirs et ne lui permettait pas le luxe d'une servante. Il avait dû vaquer lui-même aux soins rebutants du ménage, s'occuper de menus détails où sa gauche tendresse ne pouvait suppléer, à la vigilance entendue d'une mère.
Mais Dieu merci ! Il existe encore de graves gens. Voisins, amis, fournisseurs même tout le monde avait rivalisé de complaisance. Maintenant l'effort le plus dur était accompli.
Plus tard quand le gamin serait devenu un homme, il saurait sans doute reconnaître tant d'affection désintéressée, tant de laborieux dévouement et panser les blessures mal cicatrisées du délaissé.
Un craquement de bottines, un frou-frou de soie, un coup de sonnette impérieux. Jean Charles sursauta. La porte ouverte, il eut un mouvement de recul et se frotta les yeux, craignant une hallucination.
Henriette ! Étais-ce bien Henriette ?
Tandis qu'il restait debout, agité d'un tremblement nerveux, l'apparition s'était tranquillement assise. Sur un coin de table, elle avait déposé sa trousse en or, son porte-cartes chiffré et d'un regard circulaire elle examinait avec un peu de pitié son ancien intérieur.
Des effets en désordre traînaient sur les chaises, une cravate voisinait avec une croûte de pain dur, une lampe sans abat-jour dressait un verre noirci par la fumée. Tout proclamant l'absence d'une main féminine.
— Viens me dire bonjour, mon petit Stéphane ! Comme tu es grand !
Interdit tout d'abord, l'enfant s'apprivoisait et s'était approché de la belle dame qui caressait les bouclettes blondes.
— Je ne vois pas l'utilité, dit sèchement le monteur de bronze, d'initier Stéphane à nos secrets.
Paulette s'inclina. En tête à tête, elle s'expliqua et convint de ses torts. Mais si elle avait mal agi, n'avait-il pas lui, manqué de clairvoyance ? Est-ce que la pimpante modiste assoiffée d'élégance était faite pour le pot-au-feu ? Il aurait dû avec ses goûts terre à terre, épouser une bonne grosse fille qui eût placé son idéal en la luisance des cuivres et en la propreté des meubles.
La jeune femme parlait posément avec une pointe d'ironie ; nulle émotion, nul regret n'altérait la limpidité de sa voix.
Après cette incursion dans le passé, elle aborda sa situation présente et se réjouit d'avoir rencontré, à la suite d'aventures variées, un amant épris et généreux. Il n'était plus, il est vrai, dans la prime jeunesse mais sa situation de fortune compensait cette légère tare.
Détachant de sa trousse un miroir, Henriette, entre deux phrases frottait de carmin ses lèvres grasses. Un parfum violent, œillet et serina, flottait dans la chambre.
Jean Chalvet, énervé interrompit ce verbiage.
— Enfin, ce n'est pas, je suppose pour me donner des détails sur votre inconduite, que vous êtes venue ?
Devant cette interruption peu civile elle se décida à motiver sa visite. Désireuse de reconquérir sa liberté, elle voulait faire rompre par les ciseaux du divorce le lien qu'elle avait noué avec tant de légèreté, et elle craignait que Jean ne retardât dans un but de représailles, le jugement à intervenir. Elle ajouta aussi qu'elle comptait après paiement d'une juste indemnité, reprendre son fils Stéphane, car son protecteur en souvenir de deuils cuisants, raffolait de caresses puériles.
Une douleur soudaine, insupportable avait envahi le triste mari. Quoi ! Sa dernière joie, son ultime satisfaction, on allait la lui retirer ! La coquine dont la trahison avait enténébré sa vie, poursuivait jusqu'au bout son œuvre malfaisante.
Il se fit violence pour rester calme.
— Je ne vous demande rien que l'oublié. Gardez votre argent et laissez-moi l'enfant. Je l'ai adopté il est à moi, malheur à qui oserait le toucher !
— Mais, mon cher, vous n'avez aucun droit. Il ne porte pas vote nom, vous n'êtes qu'un étranger pour lui devant la loi.
Exaspéré il ouvrit la porte et poussa Henriette dans l'escalier.
— Va-t-en ! Catin, avec l'or de tes nichés ! Si je ne suis rien pour, le gosse, moi qui lui ai donné la pâtée, qui l'ai dorloté depuis cinq ans, qu'es-tu donc pour lui, toi qui l'as abandonné comme un paquet de linge sale sans te préoccuper de l'avenir ? A présent que je l'ai élevé proprement, je te défends de le salir de ton contact, de poser sur ses joues fraîches ta bouche souillée de fard et de baisers mal essuyés !
— Goujat ! Hurla-t-elle, blême de rage. Tu auras de mes nouvelles !
Trois jours après, Chalvet reçut du papier timbré « A la requête de la dame Henriette Lecœur... j'ai, Bouju, huissier-audiencier... parlant à une femme au service de sieur Chalvet... »
L'intéressé n'en lut pas davantage et avec la belle insouciance des naïfs qui ne connaissent pas encore les griffes acérées de Thémis, il jeta la citation au fond d'un tiroir.
Un mois plus tard il lui parvint en même temps qu'un ajournement la signification d'une amende de dix francs pour défaut en conciliation.
Il parcourut cette ois le pathos procédurier et s'aperçut avec stupeur qu'il s'agissait de a garde de Stéphane et non, comme il le croyait, du divorce. Un haussement d'épaules affirma sa robuste confiance en la justice de son pays. Quelle apparence en effet que des juges méconnussent son droit au bénéfice d'une mère indigne.
Par curiosité afin de jouir aussi de la confusion d'Henriette, il se rendit au Tribunal au jour fixé par la comparution. Une longue attente dans les couloirs symboliquement tortueux, la majesté rogue d'un huissier chaîne de métal avaient émoussé son assurance quand on appela enfin : « Femme Lecœur contre Chalvet. »
Il chercha la plaignante du regard mais ne vit qu'un gentleman à lorgnon d'or avec ne serviette sous le bras, qui l'apostropha sans civilité :
— C'est vous Chalvet ? Où est votre avoué ?
— Puisque je suis là, je n'ai pas besoin d'avoué ou d'avocat. Mon affaire est assez claire pour que je puisse gagner mon procès.
L'homme eut un sourire énigmatique.
— Voyons, il est encore temps de s'arranger. Voulez-vous rendre l'enfant à sa mère ?
— Jamais.
— Bien. Nous allons faire constater le défaut.
Jean Chalvet ahuri, fut condamné par défaut.
Le papier timbré s'accumula chez lui, sans qu'il pût comprendre comment le glaive judiciaire frappait surtout les innocents.
Quand il eut enfin l'idée de consulter un homme de chicane, les délais d'opposition étaient expirés, le jugement exécutoire.
Chalvet rentra chez lui comme fou. Il donna de l'humanité, il douta de Dieu, puisqu'une pareille iniquité pouvait s'accomplir.
Il ne résista pourtant pas — tant persistait en lui le respect de l'autorité publique — aux quatre individus en redingote, dont l'une égayée d'une écharpe tricolore, qui vinrent un matin chercher le garçonnet.
Il se contenta de les supplier avec des accents capable d'émouvoir le bourreau.
Il est des devoirs pénibles. Le commissaire de police détournait la tête en mordillant nerveusement sa moustache.
L'enfant en larmes joignait ses prières à celles de Jean. Des voisins, des curieux accourus au bruit, couvraient d'épithètes peu flatteuses les exécuteurs de la vindicte judiciaire.
— Finissons-en, dit le magistrat ennuyé.
Un de ces complices prit dans ses bras le gosse qui hurlait. Devant le trottoir, un fiacre stationnait. Une portière s'ouvrit et, rayonnante de son triomphe, Henriette s'avança vers l'enfant.
Avec un rugissement de fauve, Jean s'était redressé. D'un bond imprévu, il fut sur la femme et noua autour du cou de neige l'étau formidable de ses doigts. Rougeaude, violacé, noirâtre la face convulsée laissa jaillir avec le chiffon pourpre de la langue, les globes effrayants des yeux. Sans parvenir à délivrer la victime, dix hommes s'étaient rués sur le colosse et l'accablaient de horions. Mais il se secouait comme un sanglier couvert par les chiens et des grappes humaines roulaient sur le pavé.
Quand on eu raison du forcené, la tête d'Henriette s'affaissa sur les cartilages broyés ainsi qu'une fleur sur une lige flétrie. Le fiacre conduisait au poste le corps inerte. Le meurtrier docile, se laissa emmener par les agents. L'attroupement se dispersa.
Il ne reste plus oublié sur le lieu de la bagarre qu'un blondinet, désormais orphelin qui sanglotait éperdument.
REVUE NOS LOISIRS DU 26 JANVIER 1908