L'HÉROÏQUE SACRIFICE
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L'HEROIQUE SACRIFICE
Nouvelle par Guy DE TÉRAMOND
Quand le hasard les remit en présence, un jour dans quelque allée d'un parc de ville d'eaux, ils avaient l'un et l'autre, les cheveux blancs, et c'étaient deux vieillards podagres et catarrheux.
Ce fut avec peine qu'ils se reconnurent tout d'abord :
— Madame Barbey ?
— Monsieur de Villeneuve ?
Puis tous le passé s'illumina dans leur âme et ils crièrent ensemble :
— Cécile !...
— Blaise !...
Trente ans plus tôt leur amour avait commencé par un coup de foudre de leur ardente jeunesse. Elle était veuve et libre, et lui avait, tout de suite adoré éperdument cette créature sentimentale et jolie.
Et leur liaison avait continué avec cette discrétion délicieuse qui, par-dessus l'indifférence ou la curiosité de la foule, permet aux sourires d'échanger des baisers et aux lettres muettes de se promettre des caresses ; heures ineffables de joie intime aux douceurs de crépuscules ensoleillés.
Pour cette blonde aux yeux rêveurs dont le clair azur était le ciel sans nuage de sa vie. Il avait déjà refusé plus de vingt partis magnifiques, n'attendant que la mort de sa mère, qui n'eût jamais consenti à ce mariage, pour pouvoir l'aimer à la face du monde, quand un matin, un billet anonyme le prévint que la femme pour qui il sacrifiait ainsi son avenir était indigne de sa tendresse aveugle.
Frappé brutalement en pleine ivresse, il avait cru devenir fou ; puis, en réfléchissant, son second mouvement avait été de hausser les épaules. Cette accusation était infâme à plaisir ; Cécile était coquette mais il se refusait à la croire parjure.
Et cependant, cette lettre qui, sans préciser de faits, attribuait formellement plusieurs intrigues simultanées, à la jeune veuve, provenait, il lui étai impossible d'en douter à certains détails particuliers, de quelqu'un de leur entourage qui le connaissait bien et ne pouvait point se tromper !
Il avait couru chez elle, lui avait saisi les poignets et l'avait adjurée de lui avouer toute la vérité.
Et elle avait baissé la tête sans se défendre.
Alors il avait compris et ç'avait été l'écroulement de tout son rêve ; de son adoration, il n'était demeuré soudain, que du dégoût et du mépris ; il avait souffleté l'infidèle de la plus basse injure, et il était parti la tête perdue.
Puis, comme à ce moment, sa mère lui avait parlé timidement, d'une union qui devait faire le bonheur de ses vieux jours, il avait été lâche devant la douleur dont son cœur saignait et, sans courage pour, lutter contre la destinée, il avait accepté cette consolation suprême.
Et l'existence avait continué... il avait aimé sa femme sans enthousiasme, mais sans souffrance... il avait eu des enfants. Les chagrins et les joies des jours qui passaient s'étaient équilibrés sans délai. C'était la Vie !...
Et voici que, sa femme morte, ses enfants mariés, demeuré seul, beau vieillard à cheveux blancs, comme le chêne solide qui a résisté aux tempêtes et aux années, le caprice du temps, grand maître des choses, semble s'amuser à le remettre à son point de départ, en le plaçant de nouveau en face de l'adorée dans la résurrection de sa jeunesse.
Et ce retour en arrière avait une douceur si grande qu'il se sentait sans rancœur contre les trahisons lointaines et que son cœur tremblait de bonheur, malgré lui dans sa poitrine, sans que la cicatrice des blessures anciennes se rouvrit de nouveau sous le choc de cette rencontre.
Près d'eux sous les arbres, un banc de pierre dessinait sa silhouette blanche sur l'or de l'allée.
D'un geste affectueux, il l'invita à s'asseoir.
— Comme je suis heureuse de vous revoir Blaise, dit-elle.
— Moi aussi, fit-il ; si heureux même Cécile que je ne veux point me souvenir du passé.
Elle soupira douloureusement en hochant la tête.
— Oui, vous m'avez crue coupable.
Il la regarda tristement ; se moquait-elle encore de lui en vérité ? N'avait-elle point confessé, elle même sa faute par son silence devant l'accusation ? A quoi bon revenir la-dessus, épiloguer maintenant, discuter, nier peut-être ? Il y avait entre eux l'aveu terrible que rien ne pouvait effacer.
— J'ai pardonné, murmura-t-il.
Mais relevant la tête, elle répondit d'une voix grave :
— Mon ami, nos jours sont comptés aujourd'hui, peut-être est-ce la dernière fois que nous nous trouvons ensemble en ce monde... je ne veux point partir sans m'être justifiée auprès de vous... Blaise par le Dieu qui nous jugera demain, je vous jure que je ne vous ai jamais trahi !
Troublé par la solennité du serment, il balbutia :
— Mais... alors... comment.
— Je vais tout vous expliquer ; je vous le dois. Un main, une dame voilée se fit annoncer chez moi. C'était votre mère. Elle venait me supplier de rompre avec vous. Elle voulait absolument vous marier. A vingt reprises, déjà, ses tentatives avaient échoué. J'étais l'obstacle. Devant ses larmes, je me sentis faible. Je décidai de me sacrifier. Puisque vous n'auriez jamais la volonté de me quitter, moi j'aurais le courage de briser notre lien. Mais comment ? Il fallait vous guérir radicalement de votre amour. Ce fut alors que votre mère me proposé d'envoyer à son fils une lettre anonyme feignant de lui ouvrir les yeux. C'était trop. Je me cabrai sous l'insulte et mon premier mouvement fut de la jeter à la porte. Mais elle sut trouver des paroles qui m'émurent profondément. Nous autres femmes nous avons des douleurs communes, et nous bous comprenons quand nous souffrons. Et j'acceptai tout. Oui, Blaise, je consentis à cette horrible chose de paraître indigne à vos yeux. Je promis de ne pas me défendre contre l'épouvantable accusation. Je jurai de vous laisser partir sans un mot de dénégation, sans un geste de protestation. C'était votre bonheur que j'achetais et que je payais du miens.
— Cécile !
— Et cependant, quand vous êtes venu chez moi, cette lettre abominable à la main si vous l'aviez froissée dédaigneusement en méprisant une pareille infamie, je vous aurais tout avoué et je serais tombé dans vos bras pour toujours. Mais vous avez douté de moi et j'ai laissé l'irréparable s'accomplir. Croyez-vous que la blessure que j'ai portée au cœur n'a pas été aussi profonde que la vôtre et qu'aujourd'hui à trente ans de distance, je ne puisse affirmer que de nous deux, c'est moi qui ai le plus aimé.
Des larmes montèrent aux yeux du vieillard.
— Ah ! Mon amie... mon amie... pourquoi n'ai-je point su ?... pourquoi n'ai-je point deviné ?
Mais elle répondit doucement.
— Cela a mieux valu, peut-être ainsi !... ne ne récriminons point contre la destinée, mon ami, elle est écrite... vous n'avez pas eu trop à vous plaindre de la vie ; qu'il ne faut souvent espérer !
— Mais dit-il encore plein d’admiration et de reconnaissance, un pareil dévouement c'est de l'héroïsme !
Les mains de la vieille femme tremblèrent, un sourire passa sur les ides de son visage et, avec la satisfaction d'avoir accompli une bonne action, elle murmura :
— Non, Blaise, c'est de l'amour...
REVUE NOS LOISIRS DU 5 JANVIER 1908
