FAUX MONNAYEURS
A toute époque des gens doués de plus d'ingéniosité que de scrupules ont cherché la fortune en imitant les monnaies légales. Cette industrie n'a pas disparu, tant s'en faut, et il nous a paru intéressant de promener nos lecteurs dans le monde mystérieux des faux-monnayeurs.
— Monsieur !... Hé, monsieur !... Pas si vite !...
— Quoi donc ?
— Cette pièce ne vaut rien... Elle est fausse.
— Fausse, cette pièce de dix francs ?... Par exemple, elle est raide, celle-là !
Mais l'honorable commerçant, entre les mains duquel vous venez de solder le prix de votre achat, prend délicatement la piécette, il la lance contre le marbre de son comptoir. Clic !... un bruit de verroterie cassée... Cherchez votre demi louis à présent ?... A sa place vous ne trouvez plus que des fragments informes, une poussière brillante, mêlée de parcelles métalliques. Au lieu d'une belle et bonne pièce d'or, légalement frappée à la Monnaie vous abritiez dans votre escarcelle un dérisoire disque de métal recouvert d'une mince pellicule dorée.
C'est un des derniers trucs de nos faux-monnayeurs. Il ne contribuera pas à les relever dans l'estime des honnêtes gens, mais il faut avouer qu'il honneur à leur ingéniosité. D'ailleurs vous pouvez faire votre profil de l'anecdote car il paraît qu'il existe encore dans la circulation un assez grand nombre de ces fausses pièces, que les malfaiteurs, en leur argot pittoresque, désignent sous le nom de « verres-luisants ».
L'industrie — la coupable industrie — de la fausse monnaie est vieille comme Hérode et même davantage. Je ne veux pour preuve de cette antiquité que la plaisante aventure survenue, voici quelques années à un excellent archéologue poitevin. Il pratiquait des fouilles sur l'emplacement d'une ancienne colonie gallo-romaine, non loin de Ligugé. Un jour, ô joie ! Il découvre dans une tranchée des moules en terre réfractaire, de forme très connue de lui. Prenant alors une attitude prophétique : « Creusez plus avant, mes amis, dit-il aux ouvriers. Il y a des pièces de monnaie d'enfouies par ici ! » Et peu de temps après, en effet, les terrassiers, pleins d'admirations mettent à jour un véritable trésor. Notre homme examine un échantillon « Ce sont déclare-t-il, des pièces de potin comme en fabriquaient certaines tribus gauloises vers les temps de la conquête de jules César » Glorieux de sa trouvaille mais désintéressé, il en fit don à la collection numismatique de sa ville natale.
Or, à quelques temps de là, il fut cité à comparaître comme témoin dans une affaire d'escroquerie. L'accusé était un de ses anciens terrassiers. Il était prévenu d'avoir vendu à un riche amateur des environs, comme antiques et authentiques, des pièces de plomb grossièrement fondues. A l'audience tout s'expliqua. La bonne foi du terrassier n'était pas douteuse. Les pièces qu'il avait eu le tort de s'approprier indûment, provenaient bien des fouilles de Ligugé. Mais, chose qu'il ne pouvait soupçonner elles étaient apocryphes. L'archéologue était tombé sur un atelier de fausse monnaie gallo-romain ; et des spécialistes avisés avaient reconnu la fraude qui lui avait échappé. On potina autour des pièces de potin. Le digne homme, plein de confusion fit disparaître son offrande des vitrines. Mais détail assez piquant, sa méprise ne fut jamais connue eh haut lieu, tandis qu'au contraire le bruit de sa découverte sensationnelle était parvenu jusqu'au ministère. Le 1er janvier suivant, il fut nommé officier d'Académie. Et l'on dit que le mérite n'est pas toujours récompensé.
Nous connaissons fort peu de chose sur la vie et les mœurs des faux-monnayeurs gallo-romains et cela n'est pas étonnant. Mais nous ne sommes guère plus renseignés sur les particularités d'existence des faux-monnayeurs actuels. A vrai dire, il est peu de métiers qui exigent davantage d'isolement et le mystère. On ne s'imagine pas très bien une équipe de faux-monnayeurs travaillant au grand jour et écoulant ses produits sans plus se cacher que s'il s'agissait de macarons de Nancy. De temps en temps seulement, à la faveur d'une clause de la loi qui exempte de toute peine le faux-monnayeur qui procure l'arrestation de ses complices, il arrive que la police surprend en flagrant délit une bande de ces coupables industriels. C'est généralement dans une cave, dans un sous-sol, qu'ils tiennent leurs assises, et toujours la nuit. Leur besogne assez bruyante s'exerce moins dangereusement pour eux quand elle s'accomplit sous terre, là où toutes les sonorités sont assourdies.
Une fois arrêtés, les faux-monnayeurs se prétendent presque toujours anarchistes. Est-ce dans l'espoir d'obtenir une atténuation du châtiment ? Le calcul serait bien faux. Non ; ils agissent ainsi par point d'honneur. Voler est infamant ; se révolter ne déshonore. Au lieu d'avouer, si l'ont fait de la fausse monnaie, c'est tout simplement mener la vie joyeuse sans se fatiguer au travail, on prétend avec de grands gestes, qu'on est un ennemi de la société ; on se réclame du principe bien connu que « la fausse monnaie chasse la bonne » et l'on déclare qu'on vise à jeter a perturbation dans les relations commerciales, à ruiner le régime capitaliste, à détruire le crédit d'une nation marâtre. Et allez donc ! Ca signifie tout bonnement que messieurs les faux-monnayeurs veulent aire la fête avec des petites dames, et on besoin d'argent pour aller parier aux courses.
Maintenant peut-être ne sont-ils pas responsables de cette sorte d'usurpation de qualités. Ils ne sont pas sans offrir quelques analogies avec les anarchistes bon teint.
On raconte qu'un jour — une nuit plutôt — la police prévenue, organise une descente dans un repaire d'anarchistes. Le dénonciateur signalait que, chaque soir entre dix heures et minuit, des individus aux allures équivoques s'introduisaient dans les caves d'une minoterie ; là, ils tenaient d'inquiétants conciliabules au cours desquels on entendit retenir de sourdes détonations ; parfois des lueurs soudaines projetaient jusqu'aux soupiraux des éclairs étranges. Des inspecteurs de police choisi parmi les plus intrépides, se dirigèrent vers la minoterie. De loin, ils perçurent en effet comme une rumeur d'explosions régulièrement espacées, en s'approchant davantage, ils entrevirent des clartés aux fulgurations verdâtres. Plus de doute...ce sont des anarchistes. Un policier parvient en rampant jusqu'au soupirail, il allonge le cou, il regarde, il grave dans son œil « américain » tout les détails de la scène, et revient vers le chef faire son rapport, les anarchistes étaient de simples faux-monnayeurs. Les détonations entendues n'étaient que des coups de marteau, grossis par la peur, et quand aux sinistres éclats de lumière, le feu qui maintenait dans les creusets le métal en fusion les expliquait suffisamment. La bande fut du reste, pincée au grand complet, et les agents se félicitèrent in petto d'avoir eu à déployer plus de bravoure qu'ils n'avaient courus de risques véritables.
Mais les faux-monnayeurs qui bornent leur talent à imiter des pièces de quarante sous avec de l'antimoine et du nickel, voire des pièces de dix francs avec du cristal et de la dorure, ne sont ni les plus redoutables, ni les plus difficiles à capturer. Il n'en va pas de même pour les contrefacteurs de billets de banque.
Ah ! Ceux-là !... Ils sont les aristocrates du crime, les Cartouche du burin, les Mandrin de la gravure. Presque toujours ils ont de l'intelligence et du talent. Dévoyés par quelque passion où épis d'un besoin de luxe immédiat; ils appliquent les ressources de leur esprit à la contrefaçon des coupures de la Banque de France. Ils atteignent — plus souvent qu'on ne le croit — à des résultats stupéfiants de perfection.
De temps en temps, la Banque de France change le filigrane de son papier. Sait-on pourquoi. Certain jour, le régent de ce haut établissement reçut dans son cabinet la visite d'un employé supérieur qui, en proie à une émotion visible, lui tendit deux billets de mille francs en le priant de les examiner. Avec stupeur, le financier constata qu'ils portaient la même numérotation. L'analyse et l'examen les plus minutieux ne permirent d'établir aucune différence entre chacun de ces deux billets, non plus qu'entre eux et les autres billets provenant du même tirage. Pâte, filigrane, impression, poids, sonorité (1) tout était identique.
On décida de garder le secret et une étroite surveillance fut établie à tous les guichets des maisons de crédit. Peu après, un jeune homme fort élégant effectua, dans un grand établissement un dépôt de fond sous forme de coupures de mille francs. L'un des billets qu'il remit portait le même numéro que les deux billets précédemment saisis. Il sut soumis à une rigoureuse observation, à la suite de laquelle les soupçons se changèrent en certitude. Mis en état d'arrestation, il se décida à avouer après de longues dénégations. C'était lui le coupable. Graveur et chimiste de talent, il avait su reconstituer les procédés de fabrication de la Banque de France, copier les vignettes avec uns stricte fidélité et il déclara avoir écoulé déjà une cinquantaine de pseudo-billets. Quand on lui présenta ceux qui avaient révéla la supercherie et qu'on le pria de désigner lequel était authentique, il éclata de rire « Mais ils sont aussi faux l'un que l'autre ! » S'écria-t-il et e très bonne grâce, il indiqua ne cachette où l'on retrouva, en effet, entre plusieurs échantillons falsifiés, le modèle original.
Cet incident ne fut jamais connu du grand public et cela pour deux raisons. D'abord, il aurait porté atteinte au crédit de la Banque de France en jetant la suspicion de ses coupures, monnaie fiduciaire reconnue imitable. Ensuite le faussaire n'avait pas imité que les numéros d'une seule série. Il ne consentit à indiquer toutes ses falsifications et toutes ses cachettes qu'en échange de sa libération, qu'on dut lui accorder par une infraction aux lois que les circonstances rendaient impérieuse. Et c'est depuis cette époque que le filigrane de la Banque de France fut modifié.
Le faux-monnayeur s'en était tiré somme tout à bon compte. Il est à présumer que la justice de nos pères lui aurait réservé un sort moins bénévole. Sous Dioclétien on l'aurait brûlé vif. Sous Charles le Chauve, on lui aurait tranché la main droite ; durant la période féodale on lui eût coupé les oreilles ou crevé les yeux ; on l'eût condamné à la pendaison où à subir le supplice qui fut infligé 1486 à un orfèvre tourangeau.
Cet orfèvre Louis Secrétain, convaincu du crime de fausses monnaie, avait été condamné à être bouilli vif, puis pendu. Le jour du supplice, il fut amené de la prison sur la place Foire-le-Roi à Tours où l'on avait installé sur un brasier une immense chaudière remplie d'eau. Le malheureux fut garrotté et jeté par le bourreau dans la cuve. Mais l'eau n'avait pas atteint tout à fait le degré d'ébullition et, en se débattant le patient se dégagea de ses entraves. Il reparaissait à la surface de l'eau, tendant à la foule, muette d'épouvante des bras suppliants et criant : « Miséricorde ! Miséricorde ! Jésus ! Miséricorde ! » Le bourreau armé d'une fourche en fer lui en assénait de furieux coups sur la tête pour le forcer à se reployer au fond de la chaudière où l'eau commençait à bouillir. La foule et les juges eux-mêmes, apitoyés, puis révoltés, puis transportés d'horreur, finirent par crier : « A mort le bourreau » Il s'ensuivit une échauffourée au cours de laquelle le bourreau fut tué et Secrétain délivré. L'infortuné à demi cuit, fut transport dans une église voisine où il trouva un asile, jusqu'à ce que la grâce du roi, ému par la narration de cet affreux supplice, vint le rendre à la liberté.
La différence entre les traitements que subirent Secrétain et le faux-monnayeur de la Banque de France suffit à démontrer combien nos traditions se sont affaiblies depuis le XVe siècle. Sans doute le premier comme le second, finit par être remis en liberté mais il devait ressembler davantage à un homard cuit qu'à un homme. Et encore Secrétain n'avait-il falsifié que des pièces de monnaie. c('est heureux pour lui. Gageons que s'il y avait eu des billets de banque à cette époque et qu'il les eût imités, on s'en fût servi pour lui griller la plante des pieds...tant elles étaient agréables et douces les mœurs du bon vieux temps.
(1) On sait que les employés de banque, pour éprouver les billets se fient autant à leurs oreilles qu'à leur yeux. Ils affirment pouvoir reconnaître un faux billet rien qu'en le faisant « craquer » entre leurs doigts.
REVUE NOS LOISIRS DU 9 FEVRIER 1908