FAUST A L'OPÉRA LES MÉPHISOS CÉLÈBRES
F A U S T A L ' O P E R A
Les Méphistos célèbres
Il y a véritablement des rôles prédestinés ; jusqu'au soir de la première représentation, l'auteur qui a écris un tel rôle et l'acteur qui le joue ne se doutent pas de l'effet qu'il produira ! Le rôle de Méphistophélès est de ceux-là.
Au soir de la première représentation de Faust, au 19 mars 1859, il n'était pas encore consacré par le public ; ce ne fut que dix ans après, à la reprise, qu'il devint littéralement populaire et célèbre d'un seul coup.
Du reste cette première de Faust fut lamentable. Le poème de Jules Barbier et Michel Carré était trop copieux et la partition de Gounod trop longue ; on avait fait de larges coupures — des entailles — et l'unité de l’œuvre en souffrait. De plus cette œuvre inaugurait une formule nouvelle de pièce musicale. Elle procédait du grand opéra en majeure partie et de l'opéra-comique pour les scènes parlé . Cette manière surpris et dérouta les spectateurs du Théâtre-Lyrique qui — il faut bien l'avouer — n'avaient pas l'éducation musicale du public actuel. On attendait Mme Miolan-Carvalho qui jouait Marguerite et sur le nom de laquelle on avait fait une certaine réclame. Malheureusement son entrée fut décevante. On se souvient que la première apparition de Marguerite sur la scène était une simple passade : Faust, en deux vers, lui offre son bras et en deux autres vers elle le refuse — puis elle disparaît. C'est là un effet que l'on goûte généralement aujourd'hui ; à l'époque , il déchaîna le four. Dès lors la pièce était perdue ; un instant on la crut sauvée au moment du chœur des soldats : Gloire immortelle de nos aïeux ! — non que la musique produisit son effet habituel sur les spectateurs, mais parce que les républicains qui étaient dans la salle virent la possibilité de remplacer par ce chœur la Marseillaise qui était alors, interdite !
Enfin la pièce quitta l'affiche en attendant des temps meilleurs.
Ce fut en mars 1869 qu'elle fut reprise glorieusement à l'Opéra.
Le public n'était plus le même et puis Faure chantait Méphistophélès !
Quelle différence avec Balanqué qui avait tenu le rôle du début ! Balanqué avait composé un Méphistophélès de second plan, une sorte de démon nécessaire à l'intrigue ; mais en somme, un diable inférieur. Faure, par l'ampleur de sa voix, de sa personne, fit de Méphistophélès l'incarnation de l'esprit du mal, le corrupteur de jeunes filles et de dammateur des jeunes gens, l'éternel Satan ! La pièce fut un succès, le rôle fut un triomphe.
Depuis c'est Méphistophélès qui conduisit vers la gloire immortelle les tendres amoureux, Faust et Marguerite.
Après Faure, toutes les basses s'essayèrent dans ce rôle ; les énumérer ce serait fastidieux ; les plus célèbres, celles dont le nom se mélange en quelque sorte avec celui du personnage sont Plançon, Fournets, Gresse, Baër, Édouard de Reské qui eut l'honneur de chanter le 4 novembre 1888 la cinq centième, Pédro Gailhard qui laissa un souvenir impérissable dans son Méphistophélès de 1875 et, qui par la réputation qu'il en retira, arriva à la direction de l'Opéra, direction qu'il vient récemment d'abandonner, enfin Delmas qui peut compter pour deux, voici pourquoi :
Jusqu'à cette année, jusqu'au 1er janvier 1908 les Méphistophélès avaient suivi la tradition de Faure, aucun artiste n'avait innové, Delmas comme les autres. Les nouveaux directeurs de notre Académie Nationale de Musique, MM. Messager et Broussan, voulait rajeunir la mise en scène et la rendre adéquate à la mentalité du public actuel, érudit, cultivé et averti, ont introduit plus de réalisme dans Faust et on priés Delmas de composer un autre Méphistophélès.
Delmas s'inspirant des représentations données ses dernières années de la Damnation de Faust, l'opéra de Berlioz et du Mefistofele, le drame lyrique italien de Boïto, a fait de Méphistophélès un vrai démon.
Jusqu'ici Méphistophélès avait bien l'âme mauvaise et perverse, mais il la dissimulait sous des dehors de bonne compagnie ; c'était en somme le diable fait l'homme ; avec Delmas, c'est le diable demeuré démon ; une personnification et non plus une incarnation de Satan !
Delmas a été surprenant prodigieux et son rôle — par sa manière nouvelle à fait certainement partir l'opéra de Faust pour une nouvelle période de gloire.
REVUE NOS LOISIRS DU 23 FEVRIER 1908