ETES-VOUS BIEN SUR DE N'ETRE PAS FOU ?!
ETES-VOUS BIEN SUR DE N'ETRE PAS FOU ?
Les médecins, les savants n'arriveront pas à déterminer d'une façon précise les limites de la sagesse, les bornes de la folie. Bien des fous ont des instants de sagesse, bien des sages ont leurs heures de folie. Mais ce ne sont pas les petites bizarreries les menues étrangetés inoffensives du caractère qui créent la folie véritable. C'est un trouble profond des sentiments. Aussi ne craignez pas trop la folie, les vrais fous ne se croient pas fous.
César Lumbroso, le célèbre professeur italien, prétend avec le docteur allemand Max Nordau, que rien n'est plus juste que ce vers de
Beaudelaire :
Nous sommes tous plus ou moins fous
Oui, mesdames et messieurs, personne de vous ne peut affirmer n'être point atteint d'aliénation mentale. Rallié à l'avis de ces maîtres, un médecin américain l'affirme, et voici que la presse américaine discute ses dires, s'inquiète.
La grande difficulté est de définir la ligne de démarcation entre l'état normal et l'état de folie. Un excentrique est-il fou ? L'homme qui entrelace ses doigts en apercevant un passant borgne, qui frôle la bosse des bossus rencontrés ou touche du fer à l'approche d'un ecclésiastique, la femme qui croit à la sorcellerie, au spiritisme, qui a peur des revenants, des vendredis treize ou des nuits sans lune, sont-ils fous où sur le point de l'être ?
— Ils sont fous, répond le brave savant, aussi fou que vous qui m'interrogez et donc l'angoisse se lit sur le visage... E je vous le prouverai.
Savez-vous qu'il y a de par le monde, des centaines, des milliers de personnes qui sont affligées d'un mal terrible que l'on nomme « la peur des chats ? » Napoléon en soufrait ; il avait plus peur du paisible chat moucheté que de tout un corps d'armée.
— Cas de folie.
Telle femme se met à trembler dès qu'elle aperçoit un chat et si l'apparition est soudaine la peur poussée à son paroxysme devient une terreur véritable qu'on ne saurait prolonger.
Ce genre de folie n'exclut pas la responsabilité. En toute autre occasion Napoléon avait le cerveau le plus lucide et le plus prodigieux et la femme dont je parle peut posséder une merveilleuse intelligence.
N'avez-vous jamais éprouvé la tentation de vous précipiter du haut d'un balcon dans la rue ? — Folie de l'espace.
N'avez-vous jamais après avoir fermé le gaz et vous êtes couché, ressentir une inquiétude telle de l'avoir laissé ouvert, que vous avez obéi au désir impérieux d'aller constater si vous aviez tourné les robinets ? — Folie de doute.
Avez-vous jamais ressentit le besoin de toucher chaque réverbère qui se trouvait sur votre chemin de passer à droite ou à gauche des arbres, de franchir les obstacles du pied droit, de glisser votre main entre les barreaux d'une grille ? N'avez-vous pas évité avec un soin puéril de marcher sur les lignes qui séparent les dalles d'un trottoir ? — Aberration mentale.
Cela ne veut pas dire que vous irez jusqu'à tuer quelqu'un mais ces symptômes signifient d'une manière indubitable, que vous êtes pas équilibré.
Mais quel stupéfiant rapprochement n'est pas permis de faire entre vous et tel assassin qui prétend avoir obéi à des voix qui lui commandaient de tuer ?
N'avez-vous jamais eu d'hallucinations ?... Il n'existe pas un individu qui n'en ait pas eu après une grande fatigue, une dépression morale. Qui n'a pas confondu le bourdonnement d'un moustique avec le son d'une trompette éloignée, où le bruit d'un wagon sur le sol avec celui du tonnerre ? Comment ne pas prendre le murmure du vent pour une voix humaine ? De là à distinguer les paroles, la distance est faible.
L'anesthésie est aussi un signe de folie ou d'hystérie, si l'on veut, ce qui est la même chose. On a constaté maintes cas d'insensibilité chez les hystériques qui pouvaient placer la main sur un brasier sans éprouver de chaleur. On peut penser que l’exhaltation sut endormir la souffrance chez les saints voués au bûcher — Folie mystique.
Voulez-vous savoir si vous êtes fou ?... Cette inquiétude a bouleversé beaucoup de femmes impressionnables au sortir d'un spectacle terrifiant.
Tirez la langue. Est-elle droite ? Les fous ont la langue courbée, chaude, gonflée, très rouge et biscornue. Examinez si votre nez est d'une forme régulière. Les fous ont la pointe du nez enfoncée dans les narines. Si vous chantez bien, soyez rassuré. Les fous ont le gosier d'une étroitesse anormale.
Faites les expériences que conseille notre brave docteur et je pense que que vous vous croirez fou ou bien près de le devenir.
Mais écoute-le encore :
Le cauchemar est une folie momentanée comme la fièvre. Ayez-vous les pupilles dilatées ou diminuées, maigrissez-vous sans raison, devenez-vous subitement avare ou prodigue, transpirez-vous abondamment, avez-vous la peau jaune, regardez-vous le soleil en face sans être ébloui, ne pouvez-vous pas prononcer sans erreur anticonstitutionnellement, ne réussissez-vous pas à rester immobile sans vous balancer lorsque vouas fermez les yeux, traînez-vous les talons en marchand, écrivez-vous votre nom d'une manière illisible et de haut en bas, perdez-vous la mémoire, ressentez-vous des émotions intenses pour des faits insignifiants, êtes-vous constamment en colère, êtes-vous grossier ?... Oui ! Alors vous êtes fou, fou à lier...
Et qui ne craindrait de le devenir en écoutant le merveilleux docteur, qui est lui-même le symbole de notre moderne folie. Nous sommes des neurasthéniques, mesdames et messieurs, parce que nous calculons les battements de notre pouls et que nous examinons notre visage.
Assurément, il est des exemples effroyables bien faits pour troubler les esprits les plus solides. Se souvient-on de la tragique aventure de Joséphine Terranova, cette jolie fille qui, subitement tua à coups de couteau, son oncle et sa tante ? Joséphine était âgée de dix sept ans. Les experts les plus illustres prouvèrent après examen : les uns qu'elle avait toujours été folle avant et après le crime ; les autres jurèrent qu'elle n'avait jamais cessé de vivre à l'état normal... Lesquels avaient raison ?
Notre brave médecin n'hésiterait pas à partager l'avis radical des premiers. De nombreux essais, toutefois, furent tentés sur le cerveau de Joséphine Terranova... Celle-ci raconta qu'elle entendait des voix qui lui ordonnaient d'assassiner son oncle et sa tante. On lui banda les yeux, on approcha une allumette enflammée près du côté droit de son visage, elle ne ressentit rien. Tout le côté droit de son corps était anesthésié. On eut beau le pincer, le piquer aucune douleur en fut éprouvée. Les mêmes essais sur le côté gauche du corps firent crier la patiente. Des expériences définitives faites avec une éponge mouillée, reliée par un fil à une pile électrique puissante, donnèrent des résultats identiques. La jeune fille ne semblait éprouver aucun choc quand on appliquer l'éponge sur son côté droit, mais elle se tordit dans d'atroces souffrances quand on l'appuya sur son côté gauche. On pouvait lui frapper fortement les chevilles avec une barre de fer sans qu'elle bougeât.
La preuve se dégageait nette et convaincante d'une anesthésie partielle. On se trouvait en présence d'une hystérique à peine responsable de ses actes.
On ne s'en tint pas là, cependant. On l'examina au point de vue de la mémoire ; on s'aperçut aussi qu'elle était d'une avarice sordide, et cela sembla définitif. On se souvient mal que la fille de John D. Rockeffeller, Mme Strong, atteinte du même mal, n'avait passé que pour excentrique ; elle économisait sur chaque chose, elle faisait faire des vêtements à ses enfants avec les étoffes les moins coûteuses, refusait toute aumône et se privait du plus strict nécessaire. Mme Stong qui disposait des trésor de Crésus moderne, avait cette folie banale qui consiste en la crainte perpétuelle de la pauvreté.
En réalité, Joséphine Terranova commençait une paralysie générale. La perte de la mémoire, les exaltations mystiques et criminelles, l'insensibilité partielle, les sentiments désordonnées comme la prodigalité ou l'avarice en sont les symptômes ordinaires. Paralysie générale et folie sont synonymes, dit-on. La paralysie n'est au fond due qu'à un excès de surmenage.
Allez à la salle d'armes ou faites de l'automobile, évadez-vous de paris pour respirer l'air frais de la montagne ou le chaud parfum de la mer, fatiguez vos muscles et, dans la certitude d'une solide santé acquise, gaussez-vous des fous véritables, de ceux qui hésitent encore à vaincre la neurasthénie par le sport.
REVUE NOS LOISIRS DU 5 JUILLET 1908