DUCHESSE ET VENDEUSE DE CHAUSSURES
N° 1 Cette botte mousquetaire en feutre gris est la plus grande chaussure de femme que l'on connaisse actuellement. Elle fut portée par Mme Carmélita Gogetti première danseuse à la Scala de Milan. En souvenir de l'époque où elle vendait des chaussures. Mme Regnault a réuni ainsi une superbe collection de « pièces cordonnerie »
N° 2 Mes trois chaussures reproduites dans cette colonne représentent : la première une botte de cheval de la reine de hollande ; la seconde un soulier de ville qui appartenait à la reine Isabelle d'Espagne et la dernière, un soulier bas à boutons et à boucles qui fut porté par la grande actrice italienne. La Duse quand elle joua à Paris « La Dame aux Camélias »
Chacun se souvient des récents scandales qui ont jeté le trouble à la cour d'Autriche, à la cour de Saxe et en d'autres cours moins importantes, mais non moins protocolaires de petits États d'Allemagne.
Des archiducs renonçaient à leurs titres pour épouser des danseuses, des princesses quittaient leur mari, leurs enfants, abandonnaient leurs titres pour suivre un écuyer, un danseur, un précepteur.
L'histoire de la petite duchesse Næhle de Saxen-Altenbach fit scandale aussi à la cour d'un petit État de l'Allemagne du Sud. Mais si la petite duchesse scandalise les vieux chambellans et les vieilles douairières par son mépris du préjugé, par sa haine de l'étiquette et par son courage devant la vie réelle et devant l'amour. Elle ne renonçait pas à ses devoirs sacrés pour obtenir l'homme qu'elle aimait et dont elle était aimée.

Femme elle voulait choisir librement le compagnon de sa vie, dût-elle, pour cela enfreindre les lois d'une étiquette vaniteuse et séculaire.
Nulle histoire n'est d'ailleurs plus romanesque et plus charmante que celle de cette petite duchesse, obstinée, vaillante et décidée à conquérir son bonheur elle-même.
Demoiselle d'honneur à la cour du petit État dont nous parlions quelques lignes plus haut et que les personnes au courant des choses d'Allemagne auront déjà reconnu, elle eut un jour l'occasion de rencontrer au cours d'une réception officielle, un jeune ingénieur français, M. Regnault qui voyageait alors en Allemagne pour compléter ses études.
Les petites cours allemandes sont volontiers accueillantes pour les étranges en voyage. M. Regnault fut reçu d'autant mieux que les dames de la cour étaient heureuses de trouver une occasion de parler français.
Entre le jeune ingénieur et Mlle de Saxen-Altenbach; une amitié sérieuse se noua, qui devint bien vite de la tendresse et bientôt de l'amour.
Mais lorsque la jeune fille parla de ses projets à ses parents, ceux-ci lui répondirent sévèrement qu'une duchesse allemande ne se mésallie pas de la sorte.
Le refus fut brutal, absolu, catégorique. Et un mois après, on obligea la jeune Næhle à se fiancer officiellement avec un jeune comte apparenté à une famille princière.
Le lendemain de la cérémonie, Næhle von Saxen-Altenbach s'enfuyait de la cour et personne n'arriver à retrouver sa trace.
Elle avait seulement laissé à l'adresse de ses parents une courte lettre dont voici la traduction :
Chers parents,
Pardon d'abord. Mais ayez confiance en moi. Je pars parce que je dois partir. Mais votre fille ne fera rien qui soit indigne d'elle ou de vous.
En réalité, Næhle avait simplement prit le train pour Vienne en Autriche où elle avait eu la chance de trouver une place de vendeuse dans un grand magasin de chaussures.
Pendant une année la petite duchesse mena l'existence laborieuse d'une ouvrière. Elle était en correspondance avec son fiancé, qui avait abrégé son voyage d'études et qui cherchait une situation.
Enfin M. Regnault trouva une place d'ingénieur conseil dans une grande Société minière de Paris. Le calvaire était donc terminé. Les jeunes gens se sont mariés au commencement de cet hiver.
Mais comme à la cour on s'est moqué assez sottement de cette duchesse qui consentait à vendre des chaussures, Næhle de Saxen-Altenbach vengea à ces railleries de la façon la plus spirituelle du monde.
— Les douairières et les chambellans dit-elle à son mari, ne comprennent pas qu'une duchesse apprenne quelque chose, fût-ce à vendre des chaussures . Hé bien, moi, je n'ai pas honte d'avoir vendu des chaussures. C'est un métier très honorable. J'ai gardé un souvenir excellent de l'époque où je luttais pour notre amour. Pour perpétuer ce souvenir, je vais faire une collection de chaussures. Et comme je suis duchesse, après tout, je veux des chaussures royales.
C'est ainsi que mme Regnault a commencé cette amusante collection, où elle a pu, à prix d'or en corrompant des femmes de chambre et des habilleuses, obtenir des souliers de reines de l'histoire et de reines de théâtre.
REVUE NOS LOISIRS DU 5 JUILLET 1908