BANLIEUE OUEST ou PETITE FEMME CHARMANTE
BANLIEUE OUEST ou UNE PETITE FEMME CHARMANTE
Neuf heures chez les Lechat. Table servie. Odeur de veau brûlé.
(Entrée de M. Lechat)
MONSIEUR — Ouf !... ce n'est pas trop tôt... Maudite compagnie !
MADAME — Une heure de retard. Me diras-tu pourquoi ?
Notre voisin qui pend le même train que moi
Et là depuis , au moins huit heures et demi ?
MONSIEUR — Mais...
MADAME — Il y a longtemps qu'il doit être attablé
Lui qui su arriver presque juste
Chez sa femme... attablé, joyeux et qu'il déguste
Un rôti cuit à point... Le nôtre est tout brûlé.
MONSIEUR — (Navré) Tu l'as laissé brûlé !
(A part) Maudite compagnie !
MADAME — Au lieu de prendre tes grands airs mécontents, tu devrais me fixer sur l'emploi de ton temps...
(Insistant) Le voisin es rentré...
MONSIEUR — conciliant: Je le sais mon amie. Mais ne te fâches pas … C'est simple ce retard : La faute en est au train, à cause du brouillard.
MADAME — Du brouillard... mais enfin, cela fait plus d'une heure !... Une heure qu'énervée, inquiète, j'attends
(Brusquement) Le voisin est entré.
MONSIEUR — palliant: Depuis fort peu.
MADAME — éclatant: Tu mens !...
Oui, tu mens, sans songer qu'ici ta femme pleure
Oublieux des devoirs qu'assume un bon époux,
Hors du logis tu vas courir... je ne sais où...
(Emballée)
Mais je me vengerai... Désormais c'est la lutte
Et nous verrons plus tard qui seras le plus fort.
MONSIEUR — (A part) (A sa femme)
Maudite compagnie... Pourtant je n'ai pas tortillait et je puis de mon temps, minute par minute, te détailler l'emploi.
MADAME — (Incrédule, têtue)
Me mentir, le voisin. Est-il entré
MONSIEUR — Je crois.
MADAME — Prend-il le même train que toi ?
MONSIEUR — Oui d'habitude
MADAME — subitement en larmes: Alors c'est qu'une femme, occupe tes instants... Tu vas pour ses beaux yeux. Poser... pendant que moi...
MONSIEUR — …...... ?
MADAME — devenant rageuse : Silence... C'est odieux !
MONSIEUR — résigné par la force de l'habitude(A part)
Maudite compagnie.
MADAME — Odieux !... Que dis-je, infâme ! (Féroce)
Ah ! Vous voulez briser tout ce qui nous retient ?
Briser à votre guise, briser tout pour celle à qui vous préférez votre calme intérieur, mais pour le confortable, allez chercher ailleurs...
(Même jeu) Brisez, mais brisez donc.
(Elle prend une assiette et la brise)
MONSIEUR — timide: Tu brises la vaisselle.
MADAME — Tant mieux !... J'en ai le droit, car elle m'appartient !... La vaisselle et la table... et le reste... Tiens, tiens !... (elle renverse la table , une chaise, etc)
Je te l'ai dit, mon cher, je serai la plus forte.
Ah ! Tu veux me trahir et rentrer en retard
et e faire avaler qu'il y a du brouillard...
Tu y perdras... tant pis !...
MONSIEUR — craintif : Chut, on frappe à la porte
J'y vais... (Il sort et revient avec le voisin)
Notre voisin
MADAME — soudainement calmée, gracieuse : Monsieur.
LE VOISIN — Je venais voir la cause de ses bruits.
MADAME — vivement: C'est mon mari.
MONSIEUR — désespérément: C'est elle qui croit que je la trompe et brise la vaisselle.
MADAME — au voisin: Mais quel train donc, monsieur, avez-vous pris ce soir ?
LE VOISIN — Moi, mais aucun.
MADAME — qui tient à savoir : Pourtant...
LE VOISIN — Je viens par le tramway. Chaque soir où le temps comme aujourd'hui brouillarde, car le train en ce cas … trop grandement retarde.
MADAME — brusquement attendrie et enfin convaincue (A son mari l'embrassant) Tu disais vrai, pardon.
MONSIEUR — au voisin : C'est fini...
LE VOISIN — qui n'y comprend plus rien : Je m'en vais !...
REVUE NOS LOISIRS DU 16 FEVRIER 1908
