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LES PAYS MAUDITS

19 Octobre 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

LES PAYS MAUDITS

A PARTIR DU 1er NOVEMBRE RENDEZ-VOUS SUR

histoiresautrefoisWordpress.com

La Sibérie nom maudit, évoque des désolations de toutes sortes, des des sa bagnes lugubres perdus dans les solitudes glacées. Cette triste réputation que l'ignorance générale fait peser sur une région plus vase que l'Europe est surtout justifiée pour la partie orientale de cet immense territoire. Le Transsibérien, en mettant le monde civilisé en contact avec des contrées moins connues que ne le sont actuellement les forêts vierge de l'Afrique centrale, a attiré sur elles l'intérêt des savants, des explorateurs et des commerçants et l'on peut, dès aujourd'hui prévoir une ère de prospérité relative pour ces steppes qu'il n'est pas impossible de rendre fertiles. Peut-être même les habitants de certaines régions entre les moins favorisés qui soient de la nature, seront-ils bientôt appelés à entrer en relations avec des peuples dont ils ignorent encore l'existence et à participer au grand mouvement civilisateur dont leur isolement les a jusqu'à ces jours tenus écartés.

Nous entendons surtout ici faire allusion à certaines régions du nord-est sibérien dont quelques-unes telles que les contrées situées entre le fleuve Korkodone, un affluent de la Kolyma, et la Guigiga sont restées inexploitées des Russes eux-mêmes, les Lamaïtes qui viennent chaque année dans ces parages ayant dans ceux-ci une confiance très limitée, et se refusant à leur donner aucun renseignement.

Un déporté a eu, il y a quelques dix ans, le loisir d'explorer la partie située entre la baie de Guigiguinsk et les bords de la Kolyma. La petite ville de Guigiguinsk se trouve sur les bords de la rivière Guigiga à cinq verstes à peine de son embouchure ; pourtant malgré la proximité de la mer, il y a très peu d'années que ses habitants y ont vu, pour la première fois apparaître un vaisseau ; ils ne savaient pas ce que c'était. Jusque-là nous a rapporté M. Michel Delines dans une étude fort intéressante, ils n'avaient communiqué avec le reste du monde que par une voie des plus inconnues, en suivant les côtes, à travers les monts Ola et Taïakhan, dont les noms n'étaient encore jamais arrivés aux oreilles européennes.

Les communications étaient si difficiles, que le courrier d'Okhotsk arrivait une fois tous les deux trois ans, n'ayant d'ailleurs rien à transporter, ni lettres ni marchandises. Les habitants Russes où Lamaïtes, vivaient à peu près comme nos ancêtres de l'âge de pierre ; ils ne connaissaient pas la farine, passer leur temps à chasser les fauves en leur lançant des flèches ou en les prenant au moyen du kliapso une sorte de piège. Ils se nourrissaient exclusivement de la viande de renne et de la chair d'un poisson de la famille du saumon, dont ils faisaient de la yukala, en le laissant sécher et en le dépouillant de ses arêtes.

Telle était donc l'existence des habitants de Guigigunsk il y a vingt cinq ans à peine, lorsqu'un riche amateur de Wladivostok, M. Philippeous, envoya un bateau à vapeur dans la baie. Ce fut l'initiation de cette contrée à la vie civilisée. Les Tchouktchiss apprirent à connaître e que c'était la farine, le savon et le linge, objets qui leur parurent d'un luxe inouï. Jusqu'alors l'eau étant gelée la plus grande parte de l'année, ils avaient recours à un liquide extra-naturel pour les besoins de la toilette. Ils purent se procurer quelques douceurs ; le prix du thé qu'ils faisaient venir à grands frais de Kolymsk, à dos de rennes baissa sensiblement. Mais le plus apprécié des produits de la civilisation fut la vodka (eau-de-vie) Sur ce point, les Tchouktchiss différent peu de nègres de l'Afrique et des Apaches de l'Amérique, ou... de Ménilmontant.

A cette époque survint un événement que l'on jugea invraisemblable et plus digne de figurer dans un livret d'opérette que dans une relation sérieuse mais qui n'en est pas moins rigoureusement authentique. Le gouvernement russe avait envoyé par le bateau qui mouilla dans la baie de Guigiguinsk, un ispravnik (chef de police) avec l'ordre de rester dans le pays pour y représenter les Russes. Cet honorable fonctionnaire estimant son grade de chef de police peu idoine à frapper l'imagination des barbares Tchouktchiss eut l'idée de se faire passer pour l'incarnation de Yourioung-Aï-Toyon, le dieu le plus vénéré de la mythologie lamaïte, miraculeusement amené par un bateau, mode de locomotion surnaturel.

Ne recevant plus de rapports de l'ispravnik, les autorités de Wladivostok s'inquiétèrent et chargèrent le capitaine du bateau qui faisait une fois par an le service de Guigiguinsk de s'enquérir de ce qu'était devenu ce fonctionnaire ; mais la seule réponse que le capitaine pu obtenir fut celle-ci : Toyon okroug barda... (le dieu est allé inspecter d'autres villages) Alors le capitaine recourut à la ruse ; il fit mine de s'embarquer sur un canot et rentra clandestinement à Guigiguinsk. En approchant de la ville, un spectacle étrange le stupéfia soudain. Sur un haut palanquin, orné de ruban et d'ailes de perdrix, porté par huit Lamaïtes parés de leurs plus beaux vêtements, et autour duquel se pressait toute la population poussant des cris ou se livrant à des contorsions qu'accompagnaient des coups de fusil et le tintamarre des tambourins que les oyousns frappaient avec fureur, l'introuvable ispravnik ou plutôt le dieu de Guigiguinsk trônait gravement. Les Russes solidement armés, s'emparèrent de la divinité, l'emportèrent à bord du bateau et la ramenèrent dans une maison de santé. L'ex-ispravnik put méditer tout à son aise, sur les inconvénients de l'apothéose et l'absurdité d'offrir un nouveau dieu à l'espèce humaine qui en possède déjà tant.

Le bassin de Kolyma, dont la surface est de 670 300 milles carrés, c'est-à-dire deux fois l'étendue du territoire de l'Autriche Hongrie, ne compte que 5 000 âmes, environ un habitant sur 134 milles carrés et passe pour le pays le moins peuplé du globe. Tout le commerce de cette province est desservi par une caravane allant de Yakoustk à Stredne-Kolymsk et parcourant en quatre mois une distance de 3 000 verstes (3200 kilomètres) Les petits chevaux de Yakoustk qui transportent les marchandises (thé, tabac, tissus de coton et vodka) doivent se contenter pour toute nourriture pendant le trajet, de racines qu'ils déterrent avec leurs sabots sous la neige.

Ces voyages — surtout celui de Yakoutsk à la foire d'Aniony — s'ils sont pénibles et périlleux pour la caravane, sont très rémunérateurs pour les marchandises ; chaque tournée leur rapporte ordinairement dix à quinze mille roubles de bénéfice net. Il leur arrive souvent d'amener quelques jeunes filles que leur clan à vendues pour une tablette de thé et un verre d'eau-de-vie. Le plus clair de leurs gains provient des défenses de mammouths dont ils vendent dans les bonnes années, des stocks de 60 000 roubles sur lesquels leur profit est au moins de 75 %.

on sait au point de vue géologie, le mammouth — qui n'était qu'une variété d'éléphant du Nord — a disparu tout à fait. On trouve encore dans les alluvions des fleuves du nord-est de la Sibérie non seulement des squelettes entiers, mais des corps intacts, avec la peau, le poil et le sang figé dans les artères. Dans le courant du siècle dernier, on a importé du nord-est de la Sibérie 40 000 défenses ce qui donne une idée de l'abondance de ces proboscidiens. Certains d'entre elles ont jusqu'à trois mètres de long. Sur place une paire pesant 60 à 80 kilos est payée, par les marchands de 10 à 15 roubles (50 à 75 francs) et toujours en nature, en eau-de-vie, tablette de thé et tabac.

Les habitants de ces provinces sont aussi devenues les esclaves des marchands qui leur vendent les objets de première nécessité à des prix usuraires. Ils substituent au thé une infusion de feuilles d'airelles et au tabac une poudre de peau chamoisée pulvérisée. Quant à la nourriture, elle se compose uniquement de poissons gelés. Cette vie chétive à pour résultat la dégénérescence de la population russe.

Les Russes qui habitent les bords de la Kolyma sont répartis dans trois villes (?) : Verkhne-Kolymsk, Sredne-Kolymsk et Nijne-Kolymsk. La première possède … 9 habitants ni plus ni moins. La dernière compte environ 10 isbas sans toit. On y rencontre des femmes qui paraîtraient presque jolies si la couche de graisse qui voile leur peau était moins épaisse. Les Nisoviks sont énergiques et animés ; leur chevelure est blonde, leur teint clair ; ils chantent volontiers. Leur taille est très peu élevée, ainsi qu'à Sredne ; les hommes de même que dans cette autre ville sont imberbes. On se demande comment ils peuvent s'y prendre pour subsister. A Sredne, le lait et le beurre ne sont pas complètement inconnus ; on y possède quelques animaux domestiques, tandis qu'à Nijne le chien est le seul animal quon puisse élever. L'été dure à peine deux mois ; en août la neige tombe déjà et en été la terre ne dégèle que jusqu'à une profondeur de vingt centimètres. Dès le premier jours de novembre la nuit polaire commence. Le seul aliment des Nisoviks consiste en poisson salé.

Sredne-Kolymsk est surnommée la Reine du pays. Elle est formée d'une trentaine d'isbas sordides basses, dépourvues de toits, semées sans aucun plan sur la rive gauche de la Kolyma. C'est là qu'est le siège du gouvernement de toute la province lequel est représenté par un ispravnik qui rempli aussi les fonctions de juge suprême et par le commandant du « fort » d'Aniony, ayant sous ses ordres toute l'armée de la circonscription. Celle-ci se compose de 11 cosaques, sans uniformes et sans fusils. L'habitant de Sredne n'en est pas moins fier de sa ville ; il regarde les citoyens de Nijne du haut de sa grandeur ce qui est une façon de parler, sa taille était plutôt exiguë.

Le poisson est la principale ressource de Srednevetz sa vie est à la merci des coups de filet plus ou moins fructueux qu'il aura pu faire pendant la « belle saison » si peu longue dans ces régions boréales. Le moment de la pêche est aussi cela des idylles sibériennes. Pour le Kolymtchanié, le principale mérite d'une femme est d'avoir beaucoup d'enfants particulièrement des garçons.

Vers la fin de mars quand les conserves sont épuisées, les Srednebetz sont ordinairement forcés de recourir à la yukala des chiens préparés avec les arêtes séchées. L'odeur du poisson pourri rend dans les huttes, l'atmosphère irrespirable. Au mois de mai la population en est réduite à ronger les cordes et les ficelles des attirails de pêche. Les chiens désarmés se traînent péniblement et errent dans la ville à la recherche d'un cadavre d'un de leurs congénères. Vivre à cette époque de l'année, à Sredne est un supplice presque insoutenable pour un Européen.

REVUE NOS LOISIRS DU 22 NOVEMBRE 1908

LES PAYS MAUDITS
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