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LA MORT D'UN HONNETE HOMME

20 Octobre 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

LA MORT D'UN HONNETE HOMME

Fantaisie humoristique inédite par GEORGES FABRI

A PARTIR DU 1er NOVEMBRE RENDEZ-VOUS SUR

histoiresautrefoisWordpress.com

Je viens d'enterrer un honnête homme : M. Marchedroit. Bon fils, bon époux, bon père, M. Marchedroit fut aussi, fut surtout un bon citoyen.

Il en est mort.

M. Marchedroit payait joyeusement ses impôts, il s'empressait de faire bouillir son eau à la moindre invite préfectorale ; il ralentissait sa marche aux « tournants dangereux » ; il n'allait qu'au pas sur nos vieux ponts de bois départementaux et, chaque soir, à dix heures tapant, il descendait les cinq étages pour dire son nom à la concierge.

Aussi rigoriste d'ailleurs avec autrui que pour lui-même, M. Marchedroit se faisait un devoir de vous obliger à accomplir le vôtre. Vous remarquait-il par exemple hors barrière, en possession de quelque charcutaille ? Il n'hésitait pas de la déclarer en votre nom, au premier octroi venu. Il opérait avec une grande délicatesse. Ayant discrètement glissé son bras sous le vôtre.

— Nous avons, disait-il au gabelou, nous avons un petit saucisson d'une demi-livre... (ou... d'une livre » se ledit saucisson lui avait parut peser la livre)

Tel était M. Marchedroit.

Un scrupule devait causer sa perte.

Mandé un jour au Havre pour affaire, il s'en fut à la gare de Saint-Lazare. Là, il prit un billet qu'il empressa de faire trouver par les multiples agents préposés à ce service original. Puis son ticket ayant suffisamment revêtu l'aspect d'une dentelle de Venise, M. Marchedroit se hasarda sur le quai. Il n'eut que le temps de sauter dans un wagon ; le train sifflait.

Seul dans son compartiment M. Marchedroit utilisa ses loisirs. Il entreprit de déchiffrer les amènes avis que les compagnies placardent hors de portée de nos meilleurs presbytes. Non sans attendrissement, il constata que le texte n'en avait point varié depuis les temps lointains de sa prime jeunesse. La phrase célèbre : « Il est défendu de sortir des compartiments autrement que par la portière... » s'y étalait toujours en bonne place. Excellent Français. M. Marchedroit savoura avec délices l'énoncé des pénalités diverses qui menacent le voyageur curieux de contrôler le fonctionnement du signal d'alarme. Enfin fort de n'avoir contrevenu à aucun règlement, il daigna regarder défiler la nature.

Or tout à coup un doute, un doute affreux, traversa son esprit. N'était-il point par mégarde, monté dans un compartiment des « dames seules » ?

Vite il abaissa la glace... Son visage devint blême.

Une plaque de cuivre décorait l'extérieur.

M. Marchedroit y promena des doigts angoissés. O joie ! La plaque ne portait pas l'inscription « Dames seules » mais celle-ci ! « Fumeurs ». M. Marchedroit poussa un cri d'allégresse.

Hélas, la joie du voyageur fut de courte durée. Presque aussitôt en effet un nouveau scrupule vint le tourmenter. Il n'était point fumeur. Dès lors avait-il le droit de séjourner dans un compartiment réserver aux fumeurs ?

Il interrogea sa conscience d'honnête homme.

Sa conscience d'honnête homme lui répondit :

— Non !

Que faire ?... Demander du tabac à son voisin ? Mais M. Marchedroit était seul.

Il interrogea sa conscience d'honnête homme :

— Quel est mon devoir ?

Sa conscience d'honnête homme lui dicta :

— Descendre !

Et M. Marchedroit descendit.

Or l'express faisait du soixante dix à l'heure. Un pont qui arrivait en sens contraire — avec une vitesse sensiblement égale — accueillit sans douceur le scrupuleux citoyen et l'expédia sous le convoi.

Ce fut rapide comme l'éclair.

Ce fut rapide comme l'éclair... et cependant — admirez jeunes gens ce rare trait de force morale — M. Marchedroit trouva le temps d'exhaler avant son dernier soupir :

— C'est bien fait pour moi... « Il est interdit de descendre avant l'arrêt complet du train »

REVUE NOS LOISIRS DU 22 NOVEMRBRE 1908

LA MORT D'UN HONNETE HOMME
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