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PETIT TOBRAH

13 Septembre 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

P E T I T T O B R A H

Nouvelle par Rudyard KIPLING

Kipling est à l'heure actuelle l'écrivain anglais qui jouit de la plus grande renommée dans le monde entier. Le prix Nobel de littérature qui lui fut décerné l'année dernière a consacré sa gloire. L'Inde mystérieuse avec son peuple étrange et ses animaux redoutables, fut sa grande inspiration. Nous publions aujourd'hui un des contes nerveux et colorés qui lui donnèrent la renommée.

« La tête du prévenu ne dépassait pas la barre » comme on dit dans les journaux. Sa cause pourtant n'eut pas les honneurs des gazettes pour cette raison que personne ne se souciait plus que d'une corde de chanvre du salut ou de la mort de Petit Tobrah. Les juges en robe rouge pendant tout un mortel après-midi de chaleur, l'avaient accablé tour à tour et, à chaque question posée, il faisait un salut de geignait. Aux termes du verdit les preuves n'étaient pas écrasantes et le juge en convint. Sans doute le corps de la sœur du Petit Tobrah avait été retrouvé au fond du puits, et Petit Tobrah était, à ce moment, le seul être humain présent dans un rayon d'un demi mille ; mais l'enfant avait pu y tomber par hasard. En conséquence, Petit Tobrah dûment acquitté, fut prié de s'en aller où bon lui semblait. Permission moins généreuse qu'on ne pourrait croire car il n'avait nulle part où aller, rien à se mettre sous la dent et sur le dos pas davantage.

Il sortit en trottinant dans l'enclos du palais de justice, et s'assit sur la margelle du puits, tout en songeant qu'un plongeant avorté dans l'eau noire qui miroitait au fond lui vaudrait sans doute une autre traversée de mauvais gré celle-là, sur l'Eau Noire — la mer. (La loi anglaise punit le suicide) Un groom jeta sur le carrelage une musette vite et Petit Tobrah qui avait faim, se mit en devoir de gratter aux plus de la toile les quelques grains d'avoine humide que le cheval avait oubliés — Oh ! Voleur — et tout juste échappé aux terreurs de la Loi ! Viens ça ! Dit le groom.

Et il traîna Petit Tobrah par l'oreille à un grand et gros anglais qui écouta l'histoire du vol.

— Diable ! Dit l'Anglais à trois reprises (sauf qu'il employa un mot plus énergique) Mettez-le dans le filet et emmenez-le à la maison.

C'est ainsi que Petit Tobrah fut jeté dans le filet de la charrette et sans douter une minute qu'on allait le tuer et le saler comme un porc, fut emporté à la maison de l'Anglais.

— Diable ! Dit l'Anglais comme la première fols, du gain mouillé par Jupiter ! Qu'on lui donne à manger à ce sacripant et nous en ferons un palefrenier. Voyez-vous cela du grain mouillé bon Dieu !

— Maintenant, parlez-nous de toi, dit le premier groom à Petit Tobrah une fois le repas fini, à l'heure où les domestiques se reposaient dans leur cour derrière la maison. Tu n'es pas de la caste des grooms sauf pour les besoins de ton estomac. Comment as-tu passé devant le Tribunal et pourquoi ? Réponds, petite semence du diable.

— Il n'y avait pas assez à manger, dit posément Petit Tobrah. C'est un bon endroit ici.

— Parle franc, dit le premier groom on te fera nettoyé d'écurie de ce grand étalon rouge qui mord comme un chameau.

— Nous sommes des Télis, presseurs d'huile, dit Petit Tobrah, en grattant la poussière du bout de ses doigts de pied. Nous étions des Télis ; mon père, ma mère, mon frère (c'était mon aîné de quatre ans) moi et ma sœur.

— Celle qu'on a trouvée dans le puits ? Dit un auditeur qui avait eu vent du procès.

— Tu l'as dit, répondit Petit Tobrah gravement. Celle qu'on a trouvée dans le puits. Une fois, le temps qu'il y a de cela n'est plus dans ma mémoire, il arriva que la maladie se mit au village où se trouvait notre presse à huile, et ma sœur la première fut frappée et perdit ses yeux car c'était mata — la petite vérole. Après cela mon père et ma mère moururent de la même maladie de sorte que nous restâmes seuls — mon frère qui avait douze ans, moi qui en avais huit et la sœur qui ne pouvait plus voir. Il y avait encore cependant le bœuf et le moulin à l'huile et nous nous efforçâmes de presser l'huile comme avant. Mais Surjun Dass le marchand de grains nous trompait dans ses échanges ; et nous n'avions toujours qu'un bœuf rétif à pousser pas davantage. Nous mîmes des fleurs de souci pour les dieux autour du cou du bœuf, de même sur la grande poutre de la meule qui se dresse et perce le toit ; mais cela ne nous servi de rien et Surjun était un homme dur.

Bapri-bap, murmurèrent les femmes des grooms, tromper ainsi un enfant. Mais nous savons mes sœurs ce que c'est qu'un hunnia (marchand)

— La presse était vieille, et nous n'étions pas des hommes forts — mon frère et moi nous ne pouvions pas non plus fixer solidement la grande poutre dans le trou de la meule.

— Non, bien sûr, dit la femme du premier groom, personne resplendissante d'atours, en se joignant au cercle. C'est la besogne d'hommes vigoureux. Quand j'étais vierge en la maison de mon père.

— Paix, femme, dit le premier groom. Continue enfant.

— Ce n'est rien, dit Petit Tobrah. La grande poutre démolit le toit un jour qui n'est plus dans ma mémoire et avec le toit tomba un grand morceau de la muraille du fond, et le tout ensemble écrasa notre bœuf qui eut les reins brisés. De la sorte nous n'avions ni maison, ni presse, ni bœuf — mon frère, moi et la sœur qui était aveugle. Nous partîmes de ce lieu à travers champs en pleurant et nous donnant la main ; et nous avions pour tout argent sept annas six pie (moins de 0.75 F) Il y avait une famine dans le pays. Je ne sais pas le nom du pays. Alors une nuit nous dormions, mon frère prit les cinq annas qui nous restaient et s'enfuie. Je ne sais pas où il alla. La malédiction de mon père soit sur lui. Mais moi et la sœur mendiâmes notre nourriture dans les villages et il n'y en avait pas à nous donner. Seulement tous nous répétaient : « Allez trouver les Anglais et ils vous donneront » Je ne savais pas ce que c'était les Anglais ; mais ils disaient que c'étaient des blancs qui vivaient sous les tentes. Je continuai ma route ; mais je ne peux pas dire où je suis allé et il n'y avait plus à manger ni pour moi ni pour la sœur. Une nuit, comme elle pleurait et réclamait à manger, nous arrivâmes à un puits et je lui dit de s'asseoir sur la margelle et alors je la poussai dedans, sans mentir elle n'y voyait pas ; et il est préférable de mourir ainsi que de faim.

— Ai ! Ahi ! Gémirent en chœur les femmes des grooms ; il la jeta dedans, car il est préférable de mourir ainsi que de faim !

— Je m'y serai jeté aussi, mais elle n'était pas morte et m'appelait du fond du puits, c'est pourquoi j'eus peur et je m'enfuis. Alors quelqu'un sortit des récoltes, disant que je l'avais tuée, que j'avais souillé le puits ; et il m'amena devant un Anglais, blanc et terrible, vivant dans une tente lequel m'envoya ici. Mais il n'y avait pas de témoins et il vaut mieux mourir ainsi que de faim. Elle en outre ne pouvait plus voir avec ses yeux, et ce n'était qu'un petit enfant.

— Qu'un petit enfant, répéta en écho la femme du premier groom. Mais qui es-tu donc faible comme un oiseau et pas plus haut qu'un poulain d'un jour, qui est-tu toi ?

— Moi qui était à jeun, suis maintenant rempli, dit Petit Tobrah en s'étirant dans la poussière. Et je voudrais dormir.

La femme du groom étendit une étoffe sur l'enfant tandis que Petit Tobrah s'endormait du sommeil de l'innocence.

REVUE NOS LOISIRS DU 8 NOVEMBRE 1908

PETIT TOBRAH
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