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MOINEAUX SANS NID N° 294

22 Août 2013, 09:00am

Publié par roman

CHAPITRE 294

LES ANGOISSES D’EDWIGE RAMIER

La première impression d’Edwige en reprenant connaissance fut celle d’un grand soulagement. Elle aperçut penché anxieusement sur elle, le visage sympathique et amical de l’homme qui guettait son réveil.

Elle ne le reconnut pas tout de suite et referma les yeux, comme si elle cherchait à reprendre son rêve.. Mais elle entendit murmurer son nom d’une voix affectueuse. Alors, elle ouvrit de nouveau ses paupières et fixa attentivement celui qui la dévisageait avec tant de sollicitude.

Elle frissonna légèrement et essaya de se soulever, mais une main ferme l’en empêcha.

— Non ! Dit cet homme, ne vous agitez pas, Edwige !

Elle murmura :

— Monsieur René Tonnerre !

— Oui, c’est moi ! Mais parlez plus bas ! Le docteur Mollet est dans la pièce voisine et je ne tiens pas à ce qu’il nous entende.

Le docteur Mollet ! Edwige tressaillit et faillit crier d’épouvante. Tel un éclair, le souvenir des horribles heures vécues dans la maison du diabolique médecin lui revint à la mémoire. Elle eut soudain l’affreuse impression d’être précipitée dans un abîme sans fond et leva sur René Tonnerre un regard plein d’effroi.

— Rassurez-vous, murmura-t-il tendrement. Pour le moment, vous ne courez aucun danger et je vous promets de veiller sur vous et de vous défendre si nécessaire.

Edwige s’assit sur son lit sans qu’il s’y opposât cette fois. Elle s’affola, ne reconnaissant rien autour d’elle.

— Où sommes-nous ? Questionna-t-elle inquiète. Parlez, je vous en supplie.

— A Melun, dans la villa du docteur Mollet, dit-il doucement, afin de ne pas l’effrayer davantage.

— A Melun ? Répéta-t-elle atterrée. Nous avons donc quitté Paris ? Mais depuis quand et comment ?

— En voiture, naturellement, répondit l’autre ; Vous ne pouvez vous en être aperçue parce que vous dormiez ; il vous avait administré un puissant somnifère.

— Je m’en souviens à, présent, dit-elle en frissonnant. (Puis fixant son interlocuteur, elle ajouta avec un accent de reproche : Eloignez-vous ! Ne me touchez pas !

Et elle eut un mouvement de recul à la grande stupeur de René Tonnerre.

— Edwige, qu’avez-vous ? S’exclama-t-il affectueusement. Vous savez bien que vous n’avez rien à craindre de moi. Au contraire, je ne désire que vous aider et vous protéger. Je viens de vous le dire à l’instant.

— Et moi, je ne vous crois pas ! Répliqua-t-elle très agitée. Comment pouvez-vous me parler de la sorte, alors que vous avez aidé votre ami à me faire cette piqûre ? Vous me teniez très fort pour m’empêcher de me débattre !

Un triste sourire se dessina sur les lèvres de son interlocuteur.

— C’est vrai, reconnut-il, mais je l’ai fait contraint et forcé, et surtout pour éviter qu’il ne soupçonnât mon intention de vous secourir et de vous protéger !

Ces paroles semblèrent rassurer l’infortunée jeune femme, tandis qu’il reprenait avec chaleur :

— Je vous jure, Edwige, que je vous dis la vérité et vous devez me croire !

— Je crois que vous êtes son complice, murmura-t-elle.

— Non ! Laissez-moi vous expliquer les choses avant d’émettre un tel jugement. Je reconnais que j’étais un ami du docteur Mollet et que je lui doit beaucoup de reconnaissance, car il m’a rendu d’importants services à diverses reprises ...

— Pourquoi alors, interrompit-elle amèrement, niez-vous d’être son complice ?

— Parce que c’est complètement faux ! Protesta-t-il énergiquement. Il est exact que je l’ai souvent aidé, mais uniquement pour ses expériences sur des souris et des lapins.

— De quel genre étaient-elles ? Insista-t-elle toujours méfiante.

— Je ne puis vous répondre avec précision, répondit-il en haussant les épaules. Il faisait des recherches pour des sérums et j’ai été stupéfait lorsque je l’ai vu pratiquer ses essais sur un être humain !

— Vous voulez parler du « Boiteux » n’est-ce pas ? S’écria-t-elle effrayée. Est-ce qu’il est ici lui aussi ?

— Oui ! Et je ne vous dis pas dans quelles conditions ! Murmura –t-il en baissant instinctivement la voix. Je ne puis même pas savoir s’il est encore vivant. Le docteur affirme qu’il vit. Depuis qu’il se livre à de telles expériences, je crois, comme vous, qu’il ne jouit plus de toutes ses facultés mentales.

— En effet, affirma avec force Edwige. Il est complètement fou ! Je l’ai remarqué à l’expression de ses yeux. Et puis, n’est-ce pas les idées d’un détraqué que de vouloir ressusciter les morts ?

Cette fois,n René Tonnerre sursauta. Comment pouvait-il imaginer que son ami se livrai à de telles recherches ! Jusqu’ici il avait cru à ses affirmations déclarants que « le Boiteux » vivait toujours.

Il soupira et ajouta en regardant Edwige qui ne le quittait pas des yeux.

— Quoi qu’il en soit, en ce qui vous concerne, je vous ai dit la vérité. Il est exact que je vous ai empêchée de bouger lorsque le docteur vous a fait une piqûre, mais j’espère que vous admettrez qu’il m’y a contraint. Sinon, il se serait méfié de moi et m’aurait retiré sa confiance, tandis qu’à présent, il me croit toujours prêt à lui obéir. C’est ainsi qu’il m’a chargé de vous surveiller.

Edwige dut reconnaître que René Tonnerre avait raison. Soudain, elle bondit hors du lit :

— Il faut que nous partions immédiatement d’ici. Vite ! filons !

— Calmez-vous ! Je vous en supplie. Ce serait agir sans aucune prudence ! Nous le ferons au moment opportun, lorsque le docteur Mollet sera occupé par ses expériences et qu’il ne pensera pas à nous !

— Je ne veux plus attendre ! Cette atmosphère de terreur m’est insupportable. Je ne tiens pas à devenir folle à mon tour en restant ici. Je veux m’en aller tout de suite, déclara-t-elle, très énervée.

— Ne soyez pas si nerveuse, Edwige. Je vous promets de vous protéger !

— Je vous remercie, mais j’ai une idée ! S’exclama-t-elle. Pourquoi n’essayerions-nous pas de l’immobiliser. Vous êtes plus jeune et plus fort que lui. ? Il ne vous sera pas difficile et cela d’autant plus qu’il ne se méfie pas de vous comme vous venez de me le dire, de le ligoter solidement.

— J’y ai bien songé, répondit l’autre perplexe, mais c’est trop risqué ! Nous ne sommes pas seuls ici.

Edwige le fixa effrayée.

— Qu’est-ce que vous dites ? Qui donc est avec nous ? Demanda-t-elle d’une voix tremblante.

— Un vieux domestique, le gardien de cette maison. Il ne serait pas dangereux s’il n’était dévoué comme un chien au docteur Mollet. Je le crois capable de tout pour le secourir et le défendre. C’est une sorte de brute insociable qui obéit sans raisonner. Le docteur Mollet l’a surnommé « le Dragon » et cet homme est tellement habitué à s’entendre appeler ainsi qu’il en a oublié son véritable nom.

— Alors, il faudrait commencer par se débarrasser de lui ! Insista Edwige. Ensuite, nous nous occuperions de son maître. Une fois ligoté, il ne pourra plus s’opposer à notre départ !

— Le moment est mal choisi, déclara René. Ce terrible « Dragon » est toujours sur le qui-vive et tout comme un animal, il possède un instinct l’avertissant du danger. Notre tentative échouerait certainement. Avant d’entreprendre une fuite, il faut la préparer pour avoir le plus de chance possibles

La jeune femme était à bouts de nerfs.

— Je ne vous comprends pas !

— C’est pourtant très facile. Tout comme vous, Edwige, je désire m’en aller, mais le moment n’est pas favorable à notre départ.

— Je ne partage pas votre avis, trancha Edwige ; en agissant comme vous le proposez, je ne sais combien de temps encore il nous faudra rester ici, et moi je n’en peux plus ! Je ne vous empêche pas de rester, mais je vous préviens que je filerai à la première occasion !

— Mais moi aussi ! S’empressa d’ajouter René Tonnerre, en souriant à la jeune femme. Cependant, il faut que cette « occasion » soit réellement propice. Pour le moment, calmez-vous et suivez mes conseils. Ne donnez surtout pas au docteur Mollet l’impression que vous lui êtes hostile, car s’il vous croit passive et obéissante, il relâchera sa surveillance . Me comprenez-vous à présent ? C’est uniquement en gagnant sa confiance que nous parviendrons à exécuter avec succès notre projet.

Edwige parut songeuse.

— Vous qui le connaissez mieux que moi, soyez franc : le croyez-vous vraiment dangereux ?

— Il m’est impossible de vous répondre avec certitude, chère amie. Jusqu’à ces jours derniers, je le croyais inoffensif. Mais depuis que j’ai découvert ce qu’étaient ses expériences, je suis très inquiet. En conclusion de tout cela, soyez prudence, attendez avec patience et je suis sûr que bientôt nous pourrons partir d’ici et rentrer à Paris.

Edwige ne répondit pas et durant un moment tous deux se replongèrent dans leurs propres pensées.

Edwige songeait que Marius devait certainement se faire beaucoup de mauvais sang à cause de son absence prolongée et elle se demandait avec anxiété quel était l’état de santé de l’homme qu’elle aimait.

René, le premier, rompit ce silence.

— Je suis obligé de vous quitter, Edwige, mais ne vous tourmentez surtout pas. Je ne serai pas longtemps absent. Il me faut rejoindre le docteur Mollet, afin qu’il ne s’inquiète pas de ne pas me trouver à ses côtés.

— Et s’il venait brusquement ici, que me faudrait-il faire ? J’ai peur de lui, ne me laissez pas seule ! Supplia-t-elle ;

— Je vous promets que cette éventualité ne se produira pas ! Je ne le quitterai pas d’une semelle et serai toujours prêt à intervenir s’il tentait quoi que ce soit contre vous !

Edwige frissonna en songeant au diabolique médecin, puis déclara avec énergie :

— A l’avenir, je me refuserai à lui servir de cobaye. Et vous, René, il vous faudra prendre ma défense !

— Je vous le promets, affirma-t-il avec une telle passion dans la voix qu’Edwige en fut interdite, et le regarda avec plus d’attention. Elle remarqua la flamme brûlante qui flambait dans ses prunelles et devina ses sentiments. Elle comprit que René Tonnerre s’était épris d’elle.

Tout d’abord elle ne fut flattée, mais frémit ensuite à la pensée du danger que présentait pour elle cette nouvelle situation.

Décidément, sa position était délicate ; d’une part le redoutable médecin la terrorisait, et d’autre part, cet inconnu la désirait violemment. Quelle complication ! Les sentiments amoureux de René le rendaient aussi dangereux que le docteur Mollet, sans compter qu’il existait un troisième homme. « le Dragon » !

Une immense et soudaine détresse l’envahit et elle faillit éclater en sanglots, mais elle parvint à se dominer. Après tout, elle n’avait aucun motif de se méfier de René Tonnerre.

Elle se rendit compte qu’elle avait exagéré les choses, car jusqu’ici il lui avait témoigné beaucoup de gentillesse et de déférences. Alors que signifiaient ces craintes soudaines envers lui ?

— Puisque vous allez rejoindre votre ami, faites-le tout de suite, lui dit-elle soudain. Je vous demande seulement de ne pas me laisser longtemps seule. En vous attendant, je vais m’enfermer à clé et lorsque vous reviendrez, frappez trois coups pour me faire savoir que c’est vous.

— D’accord, répondit vivement René Tonnerre. Ne perdez pas courage et n’oubliez pas que je suis épris de vous ! Mais j’y pense ! Avez-vous faim ? Désirez-vous boire quelque chose ?

— Non, merci, je n’ai besoin de rien pour le moment, répondit-elle. Allez vite retrouver le docteur Mollet et tâchez de savoir combien de temps il a l’intention de me garder ici, et quelles sont ses raisons ... Mais au ait ! Puisque vous êtes son ami, il a d^pu vous faire des confidences ! Pourquoi m’a-t-il emmenée si loin ? Pourquoi ! Oui pourquoi ?

— Voyons ! Voyons Edwige ! Il n’y a pas lieu de vous alarmer de la sorte. Si vous avez été conduite ici, c’est que le docteur Mollet craignait des indiscrétions de votre part sur ses expériences. Il tient à garder ses travaux secrets et ma foi, on ne peut lui donner entièrement tort !

Ces paroles au lieu de calmer l’amie de Marius, l’exaspérèrent au plus haut point.

— Alors ! S’écria-t-elle avec rage, cela veut dire que si ses fameuses expériences se prolongent, le docteur Mollet me séquestrera encore, sans se soucier le moindre du monde des conséquences qui en résulteront pour moi ?

— Je le crains également, soupira René Tonnerre. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous ne tarderons pas à nous enfuir. Mais ayons soin de choisir le bon moment !

— Très bien, dit-elle résignée. Espérons que cet instant arrivera très vite. Maintenant, allez-vous en et renseignez-moi du mieux que vous pourrez. Je désire être avant tout fixés sur ses intentions à mon égard !

— Entendu, je reviendrai dans un instant, promit-il en se dirigeant vers la porte. Enfermez-vous à clé, comme vous venez de me le dire ; toutefois s’il désirait entrer, je vous supplie de ne pas l’en empêcher car il se mettrait dans une rage folle et cela irait à l’encontre de la réalisation de nos projets.

— Je vous écouterai, conclut-elle. Dépêchez-vous et n’oubliez pas que j’attends votre retour avec une grande impatience.

Après un dernier soupir, René Tonnerre sortit de la pièce.

Dès son départ, Edwige se précipita sur la porte qu’elle ferma à double tour, puis elle revint s’étendre sur son lit pour reprendre le cours de ses réflexions.

Malgré les assurances et les promesses de son nouvel amoureux, elle se sentit angoissée.

Pendant ce temps, René était arrivé au rez-de-chaussée sans s’apercevoir que « le Dragon » se dissimulait dans le renfoncement d’une porte, afin que l’ami du Docteur Mollet ne se doutât pas que durant son entretien avec Edwige, il avait collé son oreille contre la battant de la porte.

{ A SUIVRE LE 25 AOUT }

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