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LA VOIX

21 Août 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

LA VOIX

Installé sur un guéridon devant la fenêtre ouverte, le phonographe dévidait cavatine d'un opéra célèbre. Au dehors dans le cadre limpide, c'était le décor d'un coin de banlieue parisienne ; après le petit jardin si méticuleusement ordonné, la Seine, luisante et rose glissait avec paresse vers la ville monstrueuse, hérissée de fumées.

M. Marcellin Gibois et sa chère Eugénie délaissaient la beauté fléchissante du soir d'été pour écouter avec béatitude la vois du ténor fameux dans le chevrotement métallique et les points d’orgue nasillards les transportaient d'aise et d'admiration. L'instrument sonore leur donnait des joies tous les jours renouvelées depuis six mois qu'ils s'étaient retirés à la campagne. Avec ses chansons martiales, sentimentales ou plaisantes, il symbolisait le luxe de la vie, ouvrait les portes de rêve à leur imagination vite satisfaite évoquait tous les plaisirs qu'ils n'avaient pas connus.

Certes, les deux époux trouvaient d'innocents et de profonds bonheurs à surveiller les ébats des pigeons et des poules, à tenter le goujon pendant de longues heures, où à gourmander le jeune chien pour lui apprendre l'art de donner la patte et de faire sauter, au bon signal le morceau de « su-sucre » mais le phonographe représentait le caprice et la fantaisie, était le signe bruyant de ce bien-être que les Gibois avait mis trente ans à conquérir.

Pendant trente ans ils avaient peiné, tous deux dans une petite épicerie, sombre et malsaine du faubourg Saint-Denis ; ils avaient fait chaque jour les mêmes gestes , écouté, en pesant deux sous de sel ou un quart de beurre, les racontars des bonnes et des ménagères, et feint de s'intéresser aux soucis de chacun comme c'est le premier devoir de tout bon commerçant.

Une volonté tenace les soutenait d'amasser une somme suffisante pour pouvoir abandonner les affaires, acheter une maisonnette entourée d'un jardin où ils goûteraient les délices d'une vieillesse paresseuse et confortable. Cette ambition commune avait fait d'eux ce ménage modèle que les concierges du quartier citaient comme exemple, où jamais n'éclatait une querelle, où M. Marcellin et mme Eugénie n'avaient qu'un même avis sur toutes questions. Aussi, lorsqu'ils partirent, ils emportèrent l'estime et les regrets généraux.

Marcellin Gibois, dont les cinquante cinq ans s'alourdissaient de graisse, et Eugénie plus frêle repliée sur elle-même et déjà fanée, comme un de ces fruits qui ont trop attendu sur les étagères d'hiver, savouraient depuis six mois la récompense de leurs patients efforts. Tout semblait leur promettre le bonheur pendant de longues années.

L'ironie du sort en décida autrement.

Un soir de septembre qu'ils s'étaient attardés dehors, malgré le temps serein, Eugénie prit froid. Tous les soins dévoués ne servirent à rien.

Quinze jours après, Marcellin Gibois conduisait au cimetière la dépouille de son épouse « fidèle et regrettée » comme l'énonça la dalle funéraire.

Son désespoir fut immense. Il lui sembla qu'il avait perdu soudain son motif d'exister. Il ne sentait plus une âme, une pensée, ni un cœur en lui ; rien que la nuit et le néant. On craignit un moment pour sa raison, et lorsque la bonne disait aux voisines avec des mines soucieuses et en levant les yeux au ciel : « Ce pauvre monsieur ! Il va se laisser périr pour sûr ! » tous les environs plaignaient et lamentaient la détresse de Marcellin Gibois.

Pourtant peu à peu, il parut dominer son chagrin. Les témoignages extérieurs en furent moins fréquents et moins vifs. Il le sentait toujours en lui mais il s'y mêlait une douceur monotone qui n'était pas sans quelque charmes secrets.

La vie reprit lentement. On put voir parfois M. Marcellin vieilli, les paupières rougies comme si elles voulaient garder la trace des larmes répandues, s'asseoir devant son petit jardin, sous la marquise du perron, son chien roulé en boule à ses pieds, et fumer tranquillement une courte pipe dont le nuage l'enveloppait.

Il songeait de longues heures ne quittait la villa qu'une fois par semaine, le jeudi, pour rendre visite à la tombe d'Eugénie où il allait aviver les regrets et les souvenirs dont il nourrissait son existence uniforme. Il vivait avec la pensée continuelle de la morte, la sentait presque présentée à ses côtés, l'interrogeait tout bas et entendait ce qu'elle lui répondait à travers le silence.

Or, un jour en ouvrant un placard, il aperçut le phonographe depuis longtemps oublié.

Il eut aussitôt une brusque secousse, un rappel subit de mémoire. S'il le voulait, il pourrait encore entendre la voix de la morte.

Il se souvenait. Un jour de fête, avec quelques amis, on avait chanté d'abord, puis fait chanter l'appareil et quelqu'un — c'était le coussin Victor — après l'audition d'artistes célèbres, avait proposé d'inscrire des rouleaux vierges, déclarant que ce serait aussi bien que l'opéra et certainement plus amusant. L'idée avait plu. La romance qu'avait détaillé Eugénie, comme elle savait le faire aux réunions de famille, avait été particulièrement bien reproduite, et maintenant la voix de la morte était là endormie, dans cette boite ronde et brune, fixée en petits signes compliquées et bizarres. Marcellin Gibois reconnut tout de suite l'étiquette blanche et le titre de la chanson : Serment d'amour, qu'avait tracé la main de sa femme.

Alors tout à coup il eut peur et ferma la porte du placard.

Mais il y eut en lui, dès ce jour, un désir impérieux et subtil. Tout le ramenait à cette pensée qu'il pourrait encore entendre Eugénie.

Ce fut une obsession de tous les instants. Il y résista pendant près d'un mois, puis enfin, comme elle devenait violente, l'empêchait de dormir, le suivait dans chacun de ses actes et de ses mouvements, il résolut d'y céder.

Il avait éloigné la servante et se trouvait seul dans le petit salon où ils avaient coutume de prolonger autrefois leur partie de dominos jusqu'à l'heure du sommeil.

Sur la table, délivré de son couvercle le phonographe tendait vers lui son pavillon sonore et luisant.

M. Gibois essaya d'abord l'appareil avec un numéro quelconque du répertoire. Le temps n'avait pas dérangé l'ingénieux mécanisme.

Alors, il prit délicatement le rouleau où s'inscrivait : Serment d'amour. Ses mains tremblaient en le glissant sur le manchon d'acier, et l était mortellement pâle. Il lui semblait maintenant qu'il commettait une profanation. Il hésita une seconde puis résolument, abaissa le petit levier de mise en marche.

Il y eut un léger ronflement et soudain une voix grêle, aiguë, chevrotante, entama la romance. M. Gibois sentit son cœur s'arrêter sous la tristesse qui l'étreignit à reconnaître la timbre de cette voix familière et, les mains crispées sur le tapis de la table, la face tendue vers le cornet brillant, il écouta, immobile, les yeux fixes, avec des larmes lentes qui coulèrent une à une le long de ses joues.

Et voici qu'après le second couplet, lorsque le vers du refrain eut terminé sa plainte sentimentale où s'affirmait l'éternité de l'amour, un petit rire éclata, fusa, métallique, sautillant, nasillard semblable au crissement des dents d'une scie contre un morceau de fer, et changea en épouvante émotion de M. Gibois.

Sans doute, Eugénie, lorsqu'elle avait chanté jadis c'était prise à rire, et il l'avait oublié ; mais ce qu’il y avait d'horrible aujourd'hui c'est que ce rire ne s'arrêtait plus. La pointe d'acier par le mystère d'un dérangement soudain de l'appareil, repaissait sans cesse dans la même rainure et il semblait que ce fut la morte elle-même qui du fond de son tombeau, pouffait inlassablement de rire au nez de M. Gibois, tandis que le chien hurlait dans un coin.

Quand la bonne rentra, elle trouva son maître affalé dans un fauteuil devant les débris de l'appareil renversé qu'il regardait avec des yeux fous, tandis que doucement, de ses lèvres tremblantes, montait un petit rire métallique, sautillant et nasillard semblable au rire à jamais éteint de la morte.

LA  VOIX
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