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LE CARNET TROUVÉ

7 Octobre 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

LE CARNET TROUVÉ

Nouvelle inédite par Jacques RIGEL

J'ai trouvé l'été dernier au hasard d'une villégiature aux environs de Paris, un carnet dont quelques pages seulement étaient couvertes d'une petite écriture gothique. Je n'y attaché pas une grande importance d'abord parce que cela état écrit en allemand et que j'ignore cette langue, ensuite parce que l'humidité avait fort attaqué ce carnet sous le mur ruiné où je l'avais découvert.

De retour à Paris aux premières brunes de l'automne, un vieil ami qui vient de chauffer le soir en fumant sa pipe de terre rouge, au coin de ma cheminée, et qui a voyagé dans les villes universitaires de l'Allemagne, me demanda ces papiers dont je lui avait parlé.

Les ayant retrouvés avec quelque peine, je les lui tendis.

— Diable, diable, fit-il dès les premiers mots.

J'étais fort intrigué. Je pensai tout de suite à une affaire d'espionnage.

— Mais c'est terrible, c'est tout bonnement épouvantable, me dit mon ami après avoir parcourut plusieurs feuillets. C'est épouvantable, tout simplement... il faudrait donner cela à la police.

Il traduisit et j'écrivais sous sa dictée ceci, que je ne conseille pas aux personnes trop sensibles de lire.

C'est le journal d'un homme qui s'est atrocement vengé. De quoi ? J'ai cru comprendre mais il m'est impossible de le dire.

La chose remonte certainement les dates sont là à une dizaine d'années, et les eux misérables étant mort, sans aucun doute, la femme de la façon que l'on va voir, l'homme d'une balle de revolver ou après un plongeon dans la Seine, j'ai pensé que les recherches de la police n'aboutiraient à rien et j'ai gardé ces papiers dont je me décide à publier les plus importants, traduits par mon ami.

« Mai 1807 — J'ai trouvé la lettre dans la poche de Lisbeth... La malheureuse !

Je n'ai rien dit, elle ne saura rien, il ne faut pas jusqu'au jour où...

A2llons du calme ; il pleut sur la Seine et nous avons un triste commencement de villégiature. Cette lettre pourtant c'est abominable. Elle me poursuit. Elle est là. J'en sais par cœur les quatre pages que je n'ai lues cependant qu'une seule fois et si vite. J'essaye de raisonner ; mais non, c'est à moi, c'est bien à moi que cela arrive, pas un autre... Affreux !

J'ai peur de me trahir endormant... comme il pleut sur le fleuve.

Samedi — J'ai un peu reposé, un peu oublié dans le sommeil. J'ai dû m'endormir très tard, car je me suis réveillé avec un rayon de soleil,sur le lit de Lisbeth n'était plus à mes côtés.

Elle n'était plus dans la chambre, mais l'abominable pensée, la douleur y était. Elle m'attendait patiemment sûre de m'avoir, de me prendre dès que j'ouvrirais les yeux. Je sens la haine qui monter comme une marée. Nous serons submergés tous deux, tant pis, notre vie est finie.

Pourtant hier matin, à cette heure, je ne soupçonnais rien et je 'l'adorais. C'est fini... et les lilas sont délicieux dans le jardin, le ciel lavé par les averses d'hier est d'un bleu charmant, tout est pur, il y a ma virginité dans ce main, mais je me pardonnerai pas...

Elle est dans le jardin, elle m'appelle...

Samedi minuit — Elle dort. Le lit est dans l'ombre, les draps traînent sur le tapis, on dirait des draps mortuaires. Lorsque ma mère mourut, les draps balayant ainsi le parquet, et je me souviens que c'est cela qui frappa mon cerveau d'enfant. Je me disais : « Les draps traînent pourquoi laisse-t-on traîner les draps ? Sûrement il sont se salir... »

Je l'entends respirer doucement. Son haleine régulière fait un bruit froissée. Si je priais ! Mais non, je ne trouverais pas les mots qu'il faut dire, rien de me consolerait et la paix est impossible.

A-t-elle eu un pressentiment cet après-midi ?

La pluie nous a surpris dans les bois. Il n'y avait aucune maison en vue et c'est Lisbeth qui a découvert une baraque dans les arbres.

Là-bas, là-bas, m'a-t-elle dit en tendant sa longue main aux veines bleues, sa main mouillée.

C'était sous les ronces pareilles, à des pieuvres, à d'immenses araignées accroupies, un amas de murs sans toit qui ne pouvaient nous protéger contre l'averse.

Mais Lisbeth a trouvé un escalier qui menait à une cave profonde, étroite et noire. La porte en était encore fort solide.

Mes yeux comme des plaques photographiques, eut gardé les moins détails, les plus petits dessins du vieux bois.

J'ai pensé alors à quelque chose et brusquement elle a eu peur, elle a voulu sortir et marcher malgré l'averse qui continuait...

Lundi soir — J'ai préparé la tombe.

Martin — …..........................

Mercredi — ….......................

Jeudi — Je n'en puis plus, mais tout est décidé... Il le faut... Il y aura huit jours demain que j'ai trouvé la lettre. Ce sera donc pour demain, irrémédiablement, et Dieu lui-même ne la sauverait de moi qu'en la faisant mourir cette nuit...

Elle m'a dit tantôt : « Le pays est un peu triste, l'an prochain si nous nous fixons à Paris, nous irons passer l'été au bord de la Marne » L'an prochain ? Si elle savait où elle passera l'été, l'an prochain !

Vendredi soir quatre heures — Fini... je suis très calme... La malheureuse !...

Nous avons été ce matin, vers dix heures au village , car elle avait voulu acheter quelques provisions, du sucre et du chocolat, et en revenant nous avons traversé le bois.

La pluie, l'éternelle pluie de ce printemps abominable nous a de nouveau surpris et nous avons gagné la ruine dont la cave l'avait effrayée.

J'ai pu la décider à entrer, et je l'ai enfermée et j'ai rouler sur la porte la terre, les plâtras, les pierres des ronces. J'avais les mains en sang. Demain la pluie aura tout égalisée.

A-t-elle compris ? Je ne l'ai pas entendue... Peut-être s'est-elle endormie... Que fait-elle à présent ?

Sept heures — La nuit tombe... Seul... Voici mon chapeau de jardin et son ombrelle. Son chapeau a gardé l'odeur de sa chevelure. Je le jette dans la cheminée et j'y mets le feu. Il ne flambe que lentement, je le regarde. Voici ses gants, ils ont la forme de ses mains, elle les avais oubliés et m'en parlait en route... au feu... et son portrait... au feu... au feu !

Huit heures — J'ai dîné d'un œuf que je n'ai pas achever. La lampe n'a pas de pétrole. Cette pauvre Lisbeth oubliait toujours de la remplir. Elle aurait bien su le faire. Moi, je ne veux pas faire son travail, je veillerai avec une bougie. A quoi pense-t-elle dans la cave sous l'éboulement.

Neuf heures — Je deviens... je n'ose pas dire le mot terrible... Ah mais c'est que ce serait bientôt fini... Il me semble entendre crier dans la nuit.

Dix heures — Idiot !... Je me souviens à présent que je l'ai enfermée avec la panier qu'elle rapportait du village avec le chocolat, le sucre, un peu frais et quelques provisions. Elle en a pour plusieurs jours, je suis perdu. Elle criera, on la tirera de là où bien elle se délivrera elle-même, car la force d'une femme peut devenir effroyable... Oui, elle reviendra haletante les ongles casés, toute déchevelée et hagarde, comme les chiens que l'on a cru noyer et qui nous attendent sur le seuil.

Silence !... c'est elle qui crie ?... Non, je crois que c'est une femme qui appelle son mari.

Si !... C'est elle !... Elle hurle. Sa plainte emplit la nuit, le monde entier. Son cri monte jusqu'aux étoiles !... Elle hurle... elle hurle !

Je ne sais plus... écrire... Je suis... Lisbeth, tais-toi. Lisbeth , meurs doucement sois sage. Je suis fou... vite, vite, à l'eau que cela finisse... à la Seine »

C'est ainsi que se termine la dernière page de cet étrange carnet. Mais l'histoire que je croyais achevée quand j'écrivais ce qu'on vient de lire n'était pas finie.

J'ai pu en cherchant dans une ancienne collection des journaux de la région, savoir que l'on avait repêché le cadavre d'un inconnu dans la Seine et surtout j'ai pu savoir ce qu'était devenu la malheureuse emmurée dans la cave de la ruine.

Des bohémiens qui traversaient le bois avaient entendu ses cris et l'avaient délivrée ; seulement, elle était folle et on fut obligé de l'admettre immédiatement dans un asile. Elle ne se souvenait de rien, ni de son nom, ni de sa vie, elle avait peur de l'ombre et ses cheveux avaient blanchi en deux jours.

REVUE NOS LOISIRS DU 15 NOVEMBRE 1908

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