PLAT DE CAREME
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A PARTIR DU LUNDI 5 MARS A 14 HEURES
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PLAT DE CAREME
Nouvelle par Charles LE GOFFIC
Borderon pris sur le fait
Je n'allai pas loin.
Il y avait certainement un guignon, ce soir-là sur les membres de la tribu Borderon. Comme je réfléchissais aux moyens d'aborder Pamphile sans lui donner l'éveil, j'entendis le tapage d'une rixe, des jurons, des cris ; le père d'Isidore venait de se faire pincer par mes deux autres gardes, Pierre et Didier ; après une résistance assez vive, ils étaient parvenus à le ligoter. L'homme en cet état, les vêtements déchirés, une bave rougeâtre aux lèvres n'était ni très rassurant ni très sympathique. J'invitai néanmoins mes gardes à le relâcher.
— Laissons-nous seule, leur dis-je. J'ai besoin de parler à Pamphile.
Pierre et Didier s'éloignèrent en hochant la tête, peut-être n'étaient-ils pas très convaincus du parfait état de mes facultés mentales. J'attendis qu'ils eussent traversé la digue et quand leurs silhouettes se furent effacés dans la nuit.
— J'ai ne mauvaise nouvelle à vous annoncer, Pamphile. Votre fils Isidore vient d'être pris en flagrant délit de braconnage ; Athanase lui a adressé procès-verbal.
La digue surplombait d'assez haut l'étang pour qu'à la faveur de la lune, je pusse distinguer l'effet de cette communication sur la physionomie de Pamphile. Les traits de l'homme se contractèrent affreusement et la respiration lui manqua.
— Non ! Dit-il enfin, c'est des histoires ! Vous voulez m'effrayer. Isidore ne fait pas ça.
— Pourquoi n'aurait-il pas fait ce qu'il vous voit faire vous-même tous les jours. Vous braconnez, il braconne. C'est naturel qu'un fils imite son père.
— Naturel ! Dit amèrement Pamphile. Alors à quoi que ça sert, l'instruction ? Je ne dis pas que je lui donne le bon exemple. Mais je n'ai jamais été à l'école moi... Je ne sais ni A ni B. je n'ai pas eu de père pour me nourrir, me frusquer et m'acheter des livres. Je suis un enfant trouvé et si j'ai braconné dès ma première culotte, c'est que je n'avais personne pour me dire que je faisais mal... Au contraire... Et l'on me poussait plutôt... Et puis, quand l'âge est venu, la raison, c'était trop tard. Je le sais bien, allez ! Le braconnage quand on a commencé tout petit, ça vous tient à la peau ; il n'y a plus moyen de s'en débarrasser. Et les procès-verbaux, les amendes, la prison, plus tant on en collectionne plus tant on s'entête... Ah ! Si on savait !
— Vous avez donc des regrets de votre mauvaise conduite, Pamphile ?
— Moi ! Dit Pamphile, en redressant le front d'un air de défi. Que je regrette ou que je ne regrette pas, ça ne changerai rien. Il ne s'agit pas de moi, mais du petit Isidore, mon jeune, un enfant qui était notre orgueil, à sa mère et à moi. Les amendes, la prison, j'y suis fait ; j'en rougis seulement plus. C'est ma vie, quoi ! Et elle a de bons moments après tout.
— Oui, dis-je, les jours par exemple où vous faites danser mes lottes dans la casserole.
— Dans la casserole, des lottes ! Enfin tous les goûts sont dans la nature, comme on dit. N'empêche que je croirais faire un péché mortel en mettant des poissons pareils à la casserole. Mais qu'est-ce que je vous raconte-là ? Voilà que je vous parle cuisine à cette heure ! Revenons à Isidore. Eh bien, je ne veux pas qu'il marche sur les traces de son père, le gars. C'est mon idée, et rien que de penser à ce que serait sa vie... aux amendes... à la prison... au déshonneur.
— Bon ! Dis-je, il s'y fera comme vous. Il n'y a que le premier pas qui coûte.
— C'est ce que nous verrons ! dit Pamphile.
— C'est tout vu, répliquai-je. Vous le battrez, vous l'assommerez. Et après ? Vous venez de me dire vous-même, Pamphile ; le braconnage, quand on a commencé tout petit, ça vous tient à la peau. Les raclées n'y peuvent rien. L'école non plus, si elle n'a pas son point d'appui dans la famille. Pour que la leçon serve à Isidore, il faudrait qu'elle vous servît à vous-même. Corrigez-vous, l'enfant se corrigera.
— Faudrait pouvoir, dit Pamphile. Je me connais. Je vous promettais de ne plus braconner , je serais peut-être sincère sur l'instant et puis, un beau soir va te faire lanlaire... je rechuterais... Il n'y a pas, et c'est plus fort que moi ; le marais, les joncs, l'affût dans la Rouche, au brun de nuit, c'est des choses qui m'ensorcellent. Je suis un sauvage moi. Et je mourrai comme j'ai vécu...
— Qui sait, Pamphile... Il y aurait peut-être un moyen de tout arranger. Que penseriez-vous par exemple, dune combinaison qui vous permettrait de vivre à votre guise, en sauvage, comme vous dites, sur votre cher marais et de ne plus risquer les procès-verbaux et la prison ?
— Pour êtes un sauvage, ce n'est pas tout à fait une bête, monsieur Paul. Je penserais qu'à moins d'être le bon Dieu ou le Président de la République il n'y a personne qui soit capable de faire un pareil miracle.
— Et voilà ce qui vous trompe Pamphile. Le miracle, si tant est que c'en soit un, il n'appartient qu'à vous de le réaliser. Je sais que vous êtes un honnête homme et qu'en dehors de vos goûts de maraude, on n'a rien de grave à vous reprocher. Enfin ce n'est pas banal un braconnier qui ne veut pas que son fils braconne ! Ça me décide. Mes trois gardes sont surmenés, ils me réclament un auxiliaire; voulez-vous renter à mon service ?
— Qui ? Moi, monsieur Paul, entrer à votre service ?devenir un de vos gardes ? Vous n'avez pas réfléchi à ce que vous me proposez ?
— J'y ai réfléchi Pamphile. J'y ai même mûrement réfléchi. Ce sont les vieux braconniers qui sont les meilleurs gardes. La Rouche avec vous ne tarderait pas à être nettoyés de nos maraudeurs.
— Pour ça je ne dis pas. Et il n'y a pas de braconnier qui m'en remontrerait.
— Vous voyez bien.
— Tout de même, c'est si étrange, si attendu ce que vous me proposez là !
— C'est que j'ai mon plan.
— Ah ! Dit Pamphile avec une nuance d'inquiétude. je me disais aussi... Enfin si vous y mettez pas des conditions trop rigoureuses.
— Vous allez en juger vous-même, Pamphile. Suivez-moi.
Le loup devient berger
Quelques minutes plus tard, nous faisons notre entrée chez Athanase. Le arde, en apercevant Pamphile, n'avait pu réprimer un froncement de sourcils ; quant à Isidore, rencogné dans l'angle le plus obscure de la pièce, la terreur le paralysait littéralement et si ses reins le picotait encore, il n'y paraissait guère. Maman Tardivel avait déjà fait le nécessaire, il est vrai ; la moche du beurre sur la table en témoignait. Et la noble sérénité avec laquelle dans la pièce voisine, elle officiait devant ses fourneaux, m'était une nouvelle garantie de la bénignité des blessures d'Isidore. Ma seule inquiétude venait de l'orageuse muée qui, à la vue de son pantelant héritier, avait chargé brusquement l’œil de Pamphile.
J'y discernais plus d'indignation encore que dire véritable ; c'était donc là tout l'effet des certificats d'études ; il y a je ne sais quoi de touchant et de très généreux en somme dans le respect des ignorants pour l'instruction dans leur croyance en ses vertus et en son infaillibilité. Je comprenais à présent pourquoi ce braconnier incorrigible ne pouvait se faire à l'idée que son fils braconnait comme lui. Mais les circonstances exigeaient une grande rapidité de décision.
— Athanase, dis-je, êtes-vous toujours d'avis qu'un nouveau garde nous serait nécessaire ?
— Dame ! Monsieur Paul, dit Athanase en clignant des yeux dans la direction d'Isidore, vous avez pu en juger vous-même.
— Pamphile ! Ça te regarde donc ? Dit Athanase interloqué.
— Au premier chef, Athanase.
Et, me tournant vers Pamphile, qui avait peine à tenir en place :
— Croyez-vous lui dis-je, que la conduire d'Isidore mérite une sévère correction ?
— Si je le crois ! Éclata Pamphile. Vous allez voir tout à l'heure !
— Correction sur correction ne vaut, ripostai-je en empruntant un axiome juridique. Isidore a déjà été châtié d'importance. Viens ici, petit, tourne-toi. Ça te cuit-il encore ?
— Hi ! Hi ! Hi ! Gémit Isidore.
— C'est le beurre de maman Tardivel qui fait son effet. Il faudra renouveler la compresse, Pamphile ; le petit, tandis qu'il dévalisait mes viviers, il reçut quelques graines de plomb dans le bas du dos. Plus de peur que de mal en somme. Mais j'estime que la correction est suffisante et je veux que vous me promettez d'en rester là.
— C'est-y une de vos conditions, monsieur Paul.
— Oui, dis-je, c'est la première. Car il y a en a une autre beaucoup plus importante.
— Laquelle donc ?
— Pamphile, dis-je, les lottes que votre fils à pêchées sont là. Athanase voulait que maman Tardivel les accommodât pour mon souper. J'ai refusé.
— Ah ! Dit Pamphile.
— J'ai refusé, continuai-je dans le vague espoir que vous voudriez les accommoder vous-même. C'est un grand sacrifice que je vous demande, Pamphile. Je sais qu'on a voulu à plusieurs reprises vous acheter votre secret.
Je lus une brève hésitation dans l’œil de Pamphile.
— Il me faudrait une baguette de fusil, dit-il tout à coup.
— Bon !
— Un feu de bois de genévrier.
— Entendu !
Une lèchefrite, du beurre, de la pimprenelle et un flacon de muscadet. Ah ! Et puis un pilon pour écraser le foie...
— On va vous donner cela, Pamphile. Est-ce tout ?... Bien !... Athanase, je vous présente votre nouveau collègue.
— Messieurs conclut Paul Cherfils, ce sont des lottes à la Pamphile Borderon qu'on vient de vous servir... Trouvez-vous que j'ai payé trop cher la recette ?
F I N