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MONSIEUR LE MINISTRE

15 Mai 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

MONSIEUR LE MINISTRE

Nouvelle inédite par Léo LARGUIER

 

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La petite ville avait fêté le plus illustre de ses enfants.

Le matin même de ce tiède jour de septembre, l'express de Paris avait déposé sur le quai de la gare, enguirlandée de feuillage, de la gare poudreuse comme un moulin, bien quelle fut protégée du mistral par un rideau de cyprès, Théophile Mathien-Gallon, président du Conseil ministre de l'intérieur et des cultes.

Le général et le préfet, gantés de blancs, attendaient près de la bibliothèque, exceptionnellement fermée et qui avait l'air ainsi d'un buffet de pitchpin ; le chef de gare était lui-même sanglé ans une redingote neuve et portait une cravate de neige, comme au jour de son mariage ; le main adjoint, les conseillers, tout le monde était à son poste, et les hommes d'équipes, endimanchés, avaient rangé, la veille, les caisses des melons dont l'odeur persistante se développait dans la chaleur de la journée.

L'antique cité provinciale avait bien fait les choses. Cinquante dragons, arrivés le main de Tarascon, encadraient sur la place, les landaus où devaient monter le ministre et les autorités.

Lorsque la locomotive avait sifflé en sortant du tunnel de Ruffières, à un kilomètre encore de la gare on avait donné un dernier coup d’œil à la tenue, ajusté un gant, assuré une cravate, puis un nuage était monté derrière les pins, les sonneries électriques avaient bourdonné plus fort et le train s'était arrêté quelques minutes.

Le président du Conseil suivi de son chef de cabinet était descendu, le visage un peu fripé par une nuit de voyage.

Les souhaits de bienvenue échangés, on avait traversé la salle d'attente dont le poêle supportait un vase de fleurs ; des commandements militaires avaient retenti avait fourbi l'acier des sabres que tiraient hors de leurs fourreaux les drageons de l'escorte, curieux, malgré la discipline, de voir le grand homme, et tournant tous un œil, sous la visière des casques où la lumière dorée du beau matin étincelait. Se souciant peu des recommandations de leur père, les filles du chef, les demoiselles de la gare, ainsi que les appelait la petite ville, deux grandes filles brunes, à profil de chèvre, ouvrirent largement les volets derrière lesquels elles lorgnaient les lieutenants qui caracolaient en attendant le train, et une guirlande tomba sur les épaules d'un adjudant effaré, tandis que les deux belles filles riaient dans le soleil qui vaporisaient leurs cheveux frisés et rebelles.

Tour de ville, réception à la mairie, remise de décorations, inauguration d'un nouveau groupe scolaire, apéritif d'honneur, rien n'avait manqué et fatigué par la matinée et se réservant pour le banquet du soir, dans les jardins du café de la République, le ministre avait déjeuné dans l'intimité, chez son vieil ami le docteur Ferrières, célibataire comme lui.

Le président du Conseil avait tiré de sa valise un veston d'alpaga et ils avaient déjeuné seuls, dans la salle à mangé du médecin, assombrie pour les sores baissés, sur lesquels un platane, devant la fenêtre se découpait comme un vague dessin sur un écran.

Les dernières cigales crépitaient ; le melon mûr embaumait la petite pièce bourgeoise et tranquille ; le vin blanc, le vin de clairettes rafraîchissait dans un seau plein de l'eau glacée du puits.

Le docteur était heureux d'avoir son ami et fier de loger un ministre, et à l'heure du cigare, tous deux s'étaient mis à s'interroger et a rappeler le passé.

— Et Marinetton, disait le docteur. Marinetton qui venait ramasser de la feuille de mûrier chez ton oncle, hein ? T'en souviens-tu ? Et Rosine, la blonde de Castandel et Isabellette, la brune aux yeux de noisette ? Dis monsieur le président.

Puis les souvenirs de paris montèrent, les souvenirs du vieux Paris, impérial, des brasseries, des maîtresses oubliées, de la jeunesse lointaine, si aimable a regarder de l'autre bout de la vie ; mais le ministre rêveur, semblait voir sur l'écran du store, dans le feuillage de l'arbre, le visage de Marinetton ou d'Isabellette, la courte échelle des magnanarelles, un banc rustique bien tiré, gantant une jambe fine et l'adolescent qu'il fut, sous les rameaux dans une poussière de soleil !

Puis en versant un petit verre d'un armagnac qu'il gardait pour cette visite, le docteur avait continué :

Et les deux filles de l'herboriste ? Valentine surtout, y penses-tu quelquefois ?

Moi, je me console à peine, car ma vie est tout de même bien vide et je me sens souvent atrocement seul, dans ce trou de province que je ne me déciderais jamais à quitter, même pour la capitale, je me console à peine de n'avoir pas épousé Herminie malgré ses parents.

Était-elle jolie ? Et avons-nous assez passé devant leur porte !

D'ailleurs, elles vivent toujours elles ont une solide aisance et tiennent encore la boutique de leur père. Elles sont demeurées vieilles filles, t'en souviens-tu ? Je suis sûr que Valentine, malgré sa dévotion, lit les journaux à cause de toi.

Si tu veux lorsque le soir tombera, vêtu comme tu l'es à présent, nous sortirons. Personne ne nous reconnaîtra ; nous irons jusqu'à l'herboristerie de la rue des Fontaines. Tu auras toujours le temps de t'habiller, le banquet n'est qu'à huit heures et de demie.

Théophile Mathien-Gallon se souvenait.

Valentine avait été certainement son seul amour mais les familles , brouillés depuis longtemps à cause de politique, n'avaient pas voulu entendre raison, et les deux jeunes gens avaient été séparés.

Le travail, la vie, sa fortune naissance, d'autres femmes avaient pris le futur ministre. Il était rarement revenu au pays, étant député de Paris depuis vingt ans, et aujourd'hui dans ce décor familier et simple qu'il avait oublié, on lui rappelais les premiers éveils de son cœur et ses premières émotions d'amour !

 

  030

 

Le soir descendit.

Quelques lanternes vénitiennes s'allumèrent dans les arbres devant les cafés, et le président du conseil en veston d'alpaga, et son chapeau de paille sur les yeux, sortir avec le docteur Ferrières.

Ils allèrent à travers la ville.

Les femmes dînaient seules, car presque tous les hommes étaient inscrits pour le banquer. Elles mangeaient devant les fenêtres, au seuil des portes déjà sombres et l'on entendait le bruit des fourchettes dans les grosses assiettes campagnardes.

Les rues n'étaient pas éclairées, et les deux amis n'eurent qu'à éviter les cafés, à cause de leurs lanternes coloriées.

Ils passèrent sous un arc de triomphe dont la nuit effaçait l'inscription à la gloire du ministre.

Mathien-Gallon s'arrêta devant la maison de Maître Nozarède le notaire dont il avait été le clerc et ils se moquèrent, comme deux collégiens du vieil homme colérique et maniaque.

Au coin de la rue des Fontaines, l'émotion qu'ils éprouvaient jadis les étreignit.

Rien n'avait changé.

Un forgeron tirait toujours le soufflet dans la caverne sombre, pleine d'étincelles d'or ; les magasins avaient seulement d'autres propriétaires, et leurs enseignes étaient à peine repeintes. La meule brisée à côté des fagots de la boulangerie était à la même place ; la botte de tôle sur la porte de cordonnier se balançait toujours avec le même bruit rouillé.

Ils ne parlèrent plus. Ils étaient devant l'herboristerie.

Une lampe l'éclairait.

Les bocaux s'alignaient sur les rayons avec leurs étiquettes, et quelque souffle d'air devait venir de l'intérieur, car les paquets d'herbes se balançaient lentement au plafond.

La boutique était vide, personne ne passait dans la rue déserte, parfumée d'une odeur douce, aromatique de plantes sèches.

Le ministre poussa la porte.

Une cloche résonna longtemps, argentine vieillotte ; le docteur pénétra derrière lui.

Autour d'eux, dans le silence, les herbes salutaires embaumées...

Indifférente, une vieille dame arriva .

C'était Valentine.

Le président du Conseil demanda un cornet de sauge.

Elle le servit, examina les poids légers sur le plateau de la balance, retira quelques pincées e sauge, plia, tendit le paquet et enferma la monnaie.

En silence, ils sortirent.

La cloche résonna derrière eux et les herbes embaumèrent plus fort.

Théophile Mathien-Gallon président du Conseil, ministre de l'intérieur et des cultes, s'habilla, dîna, présidant le banquet de mille couvert dans le jardin du café de la République, sous les arbres ou pendaient des lanternes vénitiennes.

Mais lorsque à la fin du toast , il parla de sa ville natale, de ses souvenirs, de son attachement à ce coin du monde où il était heureux d'être ce soir, ses plus proches voisins s'aperçurent que ses yeux étaient pleins de larmes.

On mit cela sur le compte de l’émotion provoquée par les acclamations et les sympathies de ses compatriotes.

Cela était bien naturel n'est-ce pas. Être parti écolier de son village, et y revenir quarante ans après, au faîte du pouvoir.

Son discours n'avait pas duré plus de dix minutes et le grand orateur habitué au plus terribles interruptions, le vieux parlementaire que rien ne démontait et qui était à son aise à la tribune de la Chambre du Sénat, ainsi qu'un curé de campagne dans sa chaire, avait expédié rapidement son allocution parce qu'en cherchant son mouchoir il avait touché dans sa poche le petit cornet de sauge, sèche et odorante comme les souvenirs de ses premiers amours.

 

REVUE NOS LOISIRS DU 12 AVRIL 1908

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