MOINEAUX SANS NID N° 98
98 – PIERROT AGIT EN HOMME
Juché sur son âne, et suivi du fidèle Vaillant, Pierrot arriva bientôt tout près du pavillon de chasse. Avant de poursuivre sa route, il s’arrêta dans une buvette épicerie du village voisin, car la faim le tenaillait.
Quelques ouvriers étaient déjà attablés, mangeant leur casse croûte du matin et buvant de grands verres de vin tout en bavardant. Il n’était question que de la mort de Jacques d’Evreux, gros propriétaire de la région, connu de tous.
Pierrot fut très surpris de les entendre s’entretenir avec un tel respect de cette famille.
« Hélas ! se dit-il, lorsqu’on est riche, même étant les plus grands vauriens de la terre, les gens vous considèrent, alors qu’ils méprisent une femme comme mademoiselle Valérie. Ce ne peut pas continuer comme ça, et j’arriverai bien à faire éclater la vérité ! »
Telles étaient ses pensées lorsqu’il vit soudain entrer dans la salle le mari et le beau-père de Juliette, vêtue de leurs habits de fête, et cravatés de noir.
Pierrot baissa la tête pour se dissimuler derrière les clients installés à la table voisine.
— Vous allez à l’enterrement ? Leur demanda quelqu’un.
— Oui, car ils nous font bien gagner notre pain.
— Ne savez-vous pas ce qui s’est passé ? reprit un bûcheron.
— Nous ne savons absolument rien, répondit Nicolas.
— Tu ne veux pas le dire, avoue-le,, fit son interlocuteur. On raconte partout que les deux frères se sont disputés et que le marquis a frappé ...
— Ce sont des racontars, interrompit le père de Nicolas.
— Il n’y a jamais de fumée sans feu ... et on le saura bien un jour !
— En tout cas, nous n’en savons pas plus que vous, affirma Nicolas.
A cet instant, le car s’arrêta devant la buvette et les deux hommes bondirent vers la porte pour ne pas le rater.
Pierrot, alors, se sentit tout joyeux ! Juliette restait donc seule au pavillon. Il ne la craignait pas, et il n’ignorait pas, non plus, son influence sur ses deux hommes. Il se dit qu’il devait absolument s’entendre avec elle.
Il paya ce qu’il devait, sortit, remonta sur son âne et, quelques minutes après, arrivait au pavillon de chasse. Il descendit vivement de sa monture et frappa à la porte de la cuisine en appellant :
— Madame Juliette !... Madame Juliette !...
— Qui est là ? cria une voix de femme.
— Sortez et vous le saurez ; je suis un ami !
Juliette ne tarda pas à entre ouvrir la porte, et en apercevant l’enfant, ne put retenir une exclamation de stupeur.
— Sainte Vierge ! Toi ici, petit ?
— Mais oui, Madame.
— Pourquoi viens-tu ? Et qui t’envoie ?
— Personne, répondit Pierrot avec désinvolture. Je viens parce que ça me plait.
— Qu’est-ce qui te prend ? demanda-t-elle en le dévisageant avec une certaine méfiance.
— Rien, madame Juliette, les Bohémiens m’ont emmené, mais je suis arrivé à leur échapper et je suis venu pour vous rendre ce qui vous appartient. Mireille et moi ne voulons pas le garder. Tenez ! Voyez-vous votre âne là, dans le pré ?
— Qu’est-ce que tu racontes ? S’exclama-t-elle, ahurie.
— Venez où je suis et vous le verrez, conseilla Pierrot en souriant.
Elle sortit enfin et poussa une exclamation ravie en reconnaissant son âne que Vaillant semblait garder. En l’apercevant le brave chien montra les crocs ; il avait tout de suite sentit en elle une ennemie de ceux qu’il aimait.
— Ce chien t’appartient ? dit Juliette effrayée.
— Oui, n’ayez pas peur, la rassura Pierrot. Ici, Vaillant et couché ! Cria-t-il.
Vaillant obéit et s’approcha de Pierrot en agitant la queue.
— Comment se fait-il que tu aies mon âne ? s’enquit-elle.
— Il a suivi Mireille lorsqu’elle c’est sauvée.
— Tu as donc revu cette petite misérable ?
— Certainement ! Nous sommes comme frère et sœur, tous les deux. Puisque voici votre âne, ne lui en veuillez pas.
Juliette s’empressa d’enfermer l’âne dans la petite cabane qui lui servait d’étable.
— Je te remercie, dit-elle en revenant près de Pierrot ; tu es un brave petit. Veux-tu manger quelque chose !
— Non, merci, j’ai déjà déjeuné.
— Et tu as fait tout ce chemin pour me rendre mon âne ?
— Oui, répondit l’enfant, mais aussi pour vous parler.
— Ah ! Et de quoi donc ?
— De choses très importantes.
— Je t’écoute ...
— C’est très compliqué, dit-il en se grattant la tête, embarrassé, mais vous allez vite comprendre, car vous êtes intelligente.
— Merci du compliment ! fit-elle en riant.
— Connaissez-vous les raisons pour laquelle le marquis m’a amené ici ?
— Je pense que c’était pour te protéger.
— Jamais de la vie ! Vous êtes bien allée chez lui pour en discuter. Ne niez pas ! Quelqu’un a entendu toute votre conversation !
— Et que me veux-tu donc à présent ? Reprit-elle en le fixant, perplexe.
— Voilà ! Comme vous savez que monsieur Julien Delorme était mon père, je ...
— Ciel ! Interrompit-elle en joignant les mains, tu es le diable en personne ! Qui t’a raconté une telle bêtise ?
— C’est la pure vérité poursuivit Pierrot sans se troubler, et vous le savez. Je l’ai entendu dire par les d’Evreux eux-mêmes, le jour où ils m’ont conduit ici. D’ailleurs, quand vous êtes allés chez le marquis vous lui avez dit ceci : « Si vous me donnez pas l’argent, je dirai tout ce que je sais ».
— C’est faux ! Protesta la femme furieuse.
— C’est vrai, affirma Pierrot, et vous aimez l’argent !
— Mais ...
— Demandez-moi tout ce que vous voulez, continua-t-il, à condition que ...
— Que ... Quoi ? coupa Juliette.
— Que vous direz la vérité !
— Et qui me versera l’argent ?
— Moi ! Déclara Pierrot avec importance.
— Toi ?
— Oui, oui, Pierrot Delorme.
— Cesse de blaguer, et va plutôt t’acheter une paire de souliers ; tu en as bien besoins.
— Ce que je vous dis est très sérieux !
— Elle éclata de rire. Cet enfant décidément, l’amusait !
— Ne riez pas ainsi ! Reprocha-t-il.
— Pourquoi me priverais-je de dire ce que je pense ? Protesta Juliette.
— Parce que vous pourriez le regrettez, assura Pierrot.
— Tu me menaces à présent ? s’écria la femme en fronçant les sourcils.
— Ne comprenez-vous pas encore qu’en prouvant que je suis véritablement le fils de Julien Delorme, je serai immensément riche, alors que je ne suis pour le moment, qu’un va-nu-pieds ? Et puis, après tout, vous n’aurez qu’à dire que le marquis et son frère m’ont conduit ici pour me garder prisonnier dans leur pavillon de chasse. C’est d’ailleurs la pure vérité !
— Je vois bien où tu veux en arriver, murmura-t-elle, songeuse. Tu es malin, très malin, et tu cherches à profiter de ce que tu sais !
— Qu’est-ce que vous dites ? S’écria Pierrot, indigné. Je veux seulement que l’on me rendre ce qui m’appartient. Je tiens à ne pas être volé ; je veux que tout le monde sache que j’avais un père qui se nommait Julien Delorme !
La femme ne parvenait plus à dissimuler sa stupeur ; l’énergie et l’intelligence de l’enfant l’émerveillaient, mais elle se demandait aussi quel avantage elle tirerait d’une alliance avec ce gamin ; car, même s’il arrivait à démontrer la vérité de ses paroles et obtenait ce qu’il désirait, il ne pourrait disposer librement de ses biens avant sa majorité ...
Pierrot devina sa pensée.
— Même si je suis encore bien jeune, expliqua-t-il, vous aurez ce que je vous ai promis. Je suis un garçon honnête et loyal, tandis que le marquis est une canaille et même un assassin !
— Il te faudra des années, mon pauvre enfant, avant de jouir de ta fortune, tu l’entends, reprit-elle, perplexe, et tu connais peut-être le proverbe : « Il vaut mieux tenir que courir ... »
— Je sais ce que vous pensez, affirma le petit garçon, mais je révèlerai aussi à mon tuteur tout ce que vous aurez fait pour moi.
— Il t’enverra sûrement promener ! Répliqua la femme.
— Jamais de la vie ! De toute manière, vous ne perdrez rien en disant la vérité, je vous le répète ; que les deux frères d’Evreux m’ont amené ici, et en racontant les incidents qui se sont déroulés.
— Et si j’accepte ? Demanda Juliette.
— Je vous donnerai beaucoup d’argent.
— Combien ?
— Ce que vous voudrez ! Tandis que vous n’obtiendrez presque rien du marquis.
— Qu’en sais-tu ?
— Je le sais parce que, pour l’instant, il vient de se mettre dans une drôle de situation, et puis, vous agiriez très mal en refusant de m’aider.
— Eh bien ! Reprit la femme, après un silence, s’il suffit que je raconte que tu as été enlevé par eux et que ...
— Vous apporterez également la conversation que vous avez eue avec le marquis chez lui, interrompit-il.
— C’est un détail qui ne servira pas à grande chose, objecta-t-elle.
— Faites-le quand même ; le reste me regarde, déclara-t-il avec assurance. Vous verrez que j’arriverai à confondre ces brigands !
La femme était songeuse. Elle savait qu’elle ne pouvait rien espérer du marquis, alors que, lorsque cet enfant serait grand ...
— J’ai besoin de réfléchir, dit-elle.
— Très bien, répondit Pierrot, mais faites vite. Je dois retourner à Paris le plus tôt possible ;
— Tu peux te reposer un peu ici.
— Je ne me sens pas du tout fatigué, assura-t-il en riant.
— Dis-toi bien que tu referas toute la route à pied puisque tu n’as ramené mon âne.
— Je prendrai le car.
— Il n’y en a plus avant demain matin.
Pierrot n’avait pas songé à un tel contretemps. Ceci, d’ailleurs lui aurait été parfaitement égal, s’il n’avait craint de passer la nuit au pavillon dont il avait gardé un si exécrable souvenir.
— Bah ! S’écria-t-il en haussant les épaules, je marcherai, mais dépêchez-vous de me donner votre réponse.
— J’aimerais en parler à mon mari, et il ne rentrera pas avant demain, expliqua Juliette.
— Ca ne regarde pas votre mari, protesta Pierrot. De plus c’est vous qui portez la culotte, ici ! Dites-vous bien que vous perdrez gros en ne vous rangeant pas de mon côté, car je peux prouver ce que j’avance, même sans vous !
— Et comment t’y prendras-tu ? Demanda-t-elle en lui lançant un curieux regard.
— En retrouvant les Bohémiens, fit Pierrot.
— Qui sait où sont partis ces Gitans ? S’écria la femme avec ironie.
— Je saurai bien les dénicher et même me débrouiller sans leur secours !
— Vraiment ? Et comment ?
— Vous verrez ... Ici même une Bohémienne a été& tuée d’un coup de fusil.
Juliette sursauta.
— Mon Dieu ! S’écria-t-elle, effrayée ; je l’ignorais !
— Bien sûr, vous n’étiez pas là, reconnut-il.
— Et que comptes-tu obtenir en le révélant ?
— Je sais où elle a été enterrée. En allant informer la police, j’ajouterai : « Pour vous convaincre que j’ai été enlevé et enfermé ici, et que ce sont bien des Bohémiens qui m’ont délivré, je sais vous dire où a été enterrée la Gitane tuée par les gardiens. »
— Quel petit démon tu es ! S’exclama Juliette. Celui qui te mettra dans sa poche n’est pas encore né !
— Dites-vous aussi que, si je parle, vous irez tous en prison, et vous serez bien forcés d’avouer la vérité. Alors, à présent , que me répondez-vous ?
— Si, réellement, tu dois être aussi riche que tu le racontes, je n’hésite pas, répliqua-t-elle, tu peux compter sur moi.
— Vous me le jurez ?
Je te le jure ! Affirma-t-elle avec force. Et combien me donneras-tu lorsque tu auras touché ton héritage ?
— Ce que vous voudrez, je vous l’ai dit.
— Prends garde ; je suis très exigeante.
— Parlez !
— Tu ne le regretteras pas ?
— Jamais je ne reviens sur une parole donnée ! Déclara solennellement l’enfant.
— Eh bien ! Tu me donneras un million.
Pierrot la fixa, perplexe. Il ignorait le montant de son héritage.
— Vous êtes gourmande, remarqua-t-il.
— Que ferais-tu d’un million de plus ou de moins lorsque tu seras riche ?
— Eh bien ! C’est entendu ! Accepta le petit garçon. Vous raconterez tout ce qui s’est passé, et moi, quand j’aurai cet argent, je vous verserai — ou je vous ferai verser par mon tuteur — le million que vous m’avez demandé.
Dieu sait quand tu le pourras ! Soupira Juliette.
— Dans très peu de temps, car le testament de mon père a été retrouvé ;
— C’est vrai ?
— Oui.
— Et où était-il ?
— Le marquis et son frère l’avaient caché, mais, malgré cette précaution, je l’ai découvert.
— Toi ? S’exclama-t-elle au comble de la surprise.
— Avec l’aide de quelqu’un que j’ai envoyé chez eux.
— Tu es extraordinaire ... Si tout ce que tu me racontes est exact ! Reprit-elle ne parvenant pas encore à croire le gamin.
— Je ne mens jamais ! S’exclama Pierrot et je vous assure que vous n’avez pas à douter de ce que je vous dis.
— Tu es un vrai petit homme, Pierrot ! s’écria-t-elle avec admiration, et je sui,sûre que tu emporteras la victoire même tout seul !
— J’ai toujours été seul dans la vie et on apprend vite à se débrouiller lorsqu’on est forcé de gagner son pain dans la rue.
— Maintenant, donne-moi ton adresse, demanda Juliette.
— Je n’ai pas de domicile fixe, dit-il négligemment, mais vous me trouverez toujours aux environs de la Porte de Pantin. Si je ne suis pas à la sortie du métro, demandez-moi au café le plus proche, on vous dira où me toucher. Je continuerai à vendre mes journaux tant que je ne sera pas riche ... A présent, je vous salue bien !
— Tu t’en vas déjà ?
— Oui, avant qu’il soit trop tard pour gagner Paris avant la nuit.
— Attends donc jusqu’à demain. Tu peux très bien dîner ici et passer ensuite une bonne nuit.
— Non, je n’ai pas encore tout à fait confiance en vous, avoua franchement Pierrot ;
— Comment ? Protesta-t-elle.
— On ne sait jamais. Et puis, votre mari et son père pourraient revenir et je me méfie terriblement d’eux.
— Dans ce cas, je n’insiste pas. Au revoir, et que Dieu te garde ! Dit-elle en lui souriant avec sympathie. Permets-moi de t’embrasser ...
— Je n’aime pas beaucoup les effusions, dit-il dédaigneux.
— Qu’est-ce que tu dis ? Reprit-elle en éclatant de rire.
— Ca me fatigue !
— Quel petit bonhomme ! S’écria-t-elle en lui saisissant un bras, et elle l’embrassa avec une telle fougue que l’enfant la repoussa, gêné.
— Vous en avez des façons ! Protesta-t-il.
— Dommage que tu n’aies pas quelques années en plus ! Murmura l’étrange femme.
— Oh ! Ca ne tardera pas ... à moins que je ne meure !
Et, lui adressant un salut de la main, il s’éloigna vivement, suivi de son fidèle Vaillant.
« Quelle femme bizarre ! » Se dit-il en quittant le sentier et arrivant sur le grande route.
Il se mit à marcher vite, très content de lui, tout en pensant : « Lorsque j’arriverai à Paris, j’irai chez le marquis et je lui flanquerai une de ces frousses !... Il comprendra alors à qui il a affaire ! »
Pourtant lorsque la nuit commença à tomber, l’enfant était complètement épuisé, incapable de poursuivre sa route. Il fut obligé de s’arrêter dans une ferme pour demande l’hospitalité », affirmant qu’il se contenterait d’un peu de paille pour dormir, et il monta dans la grange. Il s’étendit sur le foin, à l’abri du vent glacial qui soufflait dehors et s’endormit paisiblement.
Le pauvre petit ne pouvait imaginer ce que le sort lui réservait ...
( A SUIVRE LE 14 JANVIER )
