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MOINEAUX SANS NID N° 9

19 Avril 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

9 ROBERT

Mais Valérie Labeille ne s’avoua pas vaincue. Il lui semblait qu’en lui enlevant Mireille, on lui arrachait un morceau de sa propre chair. La patience et la résignation ont des limites. Sans penser qu’elle était une faible femme, elle s’élança en dehors, frémissante de colère. Elle appela la domestique, mais celle-ci, terrifiée s’en était allée sans rien dire. Tant pis ! Valérie se passerazit de son aide et délivrerait la fillette. Courant comme une folle, elle rejoignit ceux qui emmenait la pauvre Mireille.

— Rendez-moi cette petite, criminels ! Bourreaux ! cria-t-elle en saisissant la pauvre enfant qui, immédiatement, s’accrocha à elle de toutes ses forces.

— Alors, vous voulez vraiment que je cogne ? s’écria le colosse menaçant.

— Essayez, canaille !

— Et pourquoi pas ? Lâchez cette gosse, sinon…

— Tuez-moi si vous voulez ! Je ne la lâcherai pas !

— Finissons-en ! décréta la mère Picquet.

L’homme s’approcha de Valérie, bien décidé à lui arracher Mireille mais il comptait sans l’héroïsme qui anime chaque femme quand elle veut défendre l’être qu’elle aime. A peine eut-il porté la main sur l’enfant que la jeune femme, d’un furieux coup de dents, lui fit lâcher prise. L’homme poussa un cri de douleur. Mais aussitôt après, il asséna à la pauvre Valérie un terrible coup de poing.

Mais celle-ci ne se rendit pas pour si peu. Elle continua à lutter farouchement… Cependant que pouvait-elle contre cet individu d’une force herculéenne ? Le poing levé, il allait assommer la malheureuse quand, tout à coup, une main vigoureuse lui emprisonna le poignet. Un formidable direct fit vaciller le colosse ; devant lui, prêt à recommencer, se tenait un homme de haute taille, aux traits sympathiques et nobles ; le type même de la beauté virile.

— Lâche canaille ! cria-t-il. Tu oses lever la main sur une femme ?

— Oui ! Et même sur un homme ! répliqua l’autre, furieux de cette intervention.

— Tue-le ! cria la vieille.

La brute lança à l’inconnu un coup de poing capable de terrasser un bœuf. Mais le nouveau venu bougea un peu la tête et l’autre ne lui effleura même pas le visage. En échange, l’adversaire inattendu asséna à la brute un autre coup plus fort que le premier ; puis un deuxième, un troisième ; les coups s’abattaient drus comme grêle sur l’hercule qui n’avait même plus le temps de respirer.

Apeurée, la mère Picquet prit la fuite. Abasourdies, mais se voyant sauvées, Valérie et Mireille regardaient… Enfin la brute se rendit et son adversaire cessa de frapper. Mais soudain, la canaille dégaina un couteau et se jeta sur l’inconnu. Celui-ci se tenait sur ses gardes ; il se laissa tomber à terre et le lâche trébuchant sur son corps, tomba la tête la première dans la neige. En une seconde, le vainqueur saisit le couteau. L’autre se releva et malgré sa force et sa corpulence, il jugea inutile de poursuivre la lutte ; il prit la fuite…

Valérie et son défenseur se regardèrent fixement. La jeune femme était sous le coup d’une intense émotion. Lui la contemplait en souriant ébloui par sa beauté, tandis que la fillette sanglotait et riait à la fois.

— Merci, Monsieur ! dit enfin Valérie, tendant la main à son sauveur.

Il serra cette main tendue et la garda longuement dans les siennes.

Troublée, Valérie baissa les yeux mais ne retira pas sa main. L’inconnu avait sans doute un peu plus de la trentaine. Grand, bien proportionné, il avait des gestes harmonieux qui dénotaient une parfaite santé au service d’une noble personnalité.

Son visage aurait pu servir de modèle à un de ces artistes géniaux dont les œuvres peuplent nos musées.

Il était vêtu d’une façon très sport ; le col ouvert, la tête nue ; on pouvait admirer son abondance chevelure noire légèrement ondulée. Il était rasé de prés, ce qui soulignait la parfaite régularité de ses traits.

— Cette canaille vous a-t-elle fait mal ? demanda-t-il.

— Non, Monsieur, mais c’est bien grâce à vous et surtout à votre courage que je suis sortie indemne !

— Je n’ai fait que mon devoir… et je remercie le Ciel de m’avoir placé sur votre chemin, car j’ai pu ainsi faire votre connaissance. Je suis peintre. J’étais justement en train de brosser l’esquisse de ce paysage de neige quand j’ai entendu la discussion… Cette adorable petite fille est à vous ?

— Non, Monsieur… Je ne suis pas encore mariée. C’est une pauvre petite orpheline dont je m’occupe.

— Belle comme elle est, elle aurait très bien pu être votre fille.

A ce compliment, le visage de Valérie se teinta de rose.

— Mais vous, Monsieur, vous n’avez pas souffert, dans cette bagarre ?

— Non ou si peu ! Il aurait dû être le plus fort ; seulement je fais beaucoup de sport et la lutte n’a pas de secrets pour moi…

Puis il prit Mireille dans ses bras.

— Et toi, mon bijou, tu n’as pas eu trop peur ? lui demanda-t-il en la regardant avec un doux sourire bienveillant.

Mireille fit un signe de tête qui en disait long… Un éclair de terreur passa dans ses yeux et elle répondit :

— Oh ! Si Monsieur, j’ai eu grand peur !... Ils voulaient encore m’emmener avec eux.

Tout en caressant la tête de la petite fille, le jeune homme demanda :

— Et tu ne voulais pas y aller ?

— Non, non ! Plutôt mourir ! cria l’enfant tremblant de peur (Mais quelques secondes plus tard elle avait retrouvé son sourire et continuait) : Vous êtes bon, vous Monsieur, et puis vous êtes courageux et beau… Je vous aimerai toujours, car vous nous avez défendues contre ces méchantes gens.

Il se mit à rire :

— Tu es vraiment charmante ! s’exclama-t-il amusé. Comment t’appelle-tu ?

— Mireille.

— C’est un très joli nom. Qui te l’a donné ? demanda encore l’inconnu. Ta maman ? Ta marraine ?

— Je ne sais pas. On m’a toujours appelée comme ça, soupira Mireille.

Le jeune homme lança un regard interrogateur du côté de Valérie qui lui répondit :

— La pauvre mignonne était obligée de mendier.

Un éclair d’indignation fit briller les beaux yeux noire du brave défenseur.

Ah ! Voilà donc l’objet de la dispute, n’est-ce pas ?

— Oui, Monsieur, répondit la petite. Il voulait m’emmener et cette dame essayait de l’en empêcher.

— Je ne permettrai jamais que quiconque t’emmène, déclara-t-il d’un ton qui n’appelait pas de réplique. S’il revient, il lui en cuira !

— Il reviendra ! assura Mireille, tandis que ses yeux s’embuaient de larmes. Il reviendra au moment où l’on s’y attendra le moins. Et il faut que vous fassiez attention parce que c’est un traite et un méchant homme.

L’inconnu haussa les épaules avec insouciance.

— Ne te tourmente pas ma chérie, dit-il, continuant à lui caresser doucement les cheveux. Je ne m’en suis pas trop mal sorti !

— Oui, mais il vous attaquera par surprise. Il est capable de vous tirer dessus ou de vous étrangler, prévient Mireille sur un ton plein d’angoisse.

— Elle a raison, souffla Valérie, apparemment très inquiéte.

— Je me méfiera donc de cet individu, conclut-il (Puis songeur il reprit) : Permettez-moi de me présenter, Madame : Robert Montpellier.

— Et moi Valérie Labeille, répondit la jeune femme. (Elle montra la maisonnette et continua) : Voici mon petit nid, vous y êtes le bienvenu, si vous le désirez…

— Je vous remercie beaucoup ; j’habite rue Montgolfier, au numéro 112, je serai toujours ravi de vous y recevoir ! – Il la regarda avec admiration et presque tendresse – Dites-moi en quoi je puis vous êtes utile et je le ferai avec le plus grand plaisir. Après ce qui vient d’arriver, je ne veux pas m’éloigner de vous et de la petite. Je suis sûr que cette canaille va revenir la chercher et si je ne suis pas là…

Il réfléchit quelques instants puis continua :

— Avez-vous quelqu’un qui puisse vous protéger ?

Valérie haussa les épaules pour marquer son impuissance. On pouvait lire une immense terreur dans ses yeux, et ses lèvres tremblaient.

— Personne, Monsieur, personne ! soupira-t-elle. Je vis seule.

Puis, l’émotion étant la plus forte, un flot de larmes jaillit de ses grands yeux tristes. La question de Montpellier l’avait remise en face de son inextricable situation. A cet instant, Robert se rendit compte du martyre de cette âme.

Il l’observa en silence, bouleversé jusqu’au plus profond de son être, subissant à son insu la fascination de la beauté de cette femme qui, l’instant d’avant, n’était encore pour lui qu’une inconnue. En effet, Valérie Labeille était extraordinairement belle, vraiment digne d’inspirer une passion violente et profonde à l’homme le plus difficile et le plus raffiné dans ses goûts.

Ses cheveux étaient d’un blond vénitien extraordinaire. Ses yeux noirs et lumineux brillaient au milieu d’un visage aux traits doux et harmonieux. Un petit nez à la grecque surmontait une bouche merveilleuse dont les lèvres, bien dessinées, paraissaient faites pour le baiser. Sa peau était d’un admirable velouté et d’une fraîcheur exquise. Sous son vêtement pourtant modeste, on devinait un corps de déesse… Telle était la jeune femme que Robert avait devant les yeux. Physiquement parfaite son âme n’en était pas moins belle.

— Oh ! Vous pleurez, Mademoiselle ! murmura le peintre.

Il était de ces hommes qui ne peuvent voir pleurer quelqu’un sans être bouleversés. Valérie Labeille fit un geste vague.

— Ce n’est rien, Monsieur, soupira-t-elle (Et elle ajouta à voix basse) : Je n’aurai donc que des malheurs dans ma vie !...

— Je ne voudrais pas être indiscret, reprit Robert, dont l’émotion augmentait, mais si je puis vous être utile, n’hésitez pas à me confier vos soucis. Mon offre est sincère, elle vient droit du cœur. N’y voyez aucune galanterie inavouée…

On aurait dit qu’il essayait de se justifier à lui-même l’élan spontané qui l’avait fait parler. Valérie le regarda avec gratitude ; elle avait compris toute la délicatesse de ses paroles. Mais, tout en poussant un profond soupir, elle haussa de nouveau les épaules avec désespoir.

— Je vous remercie, monsieur Montpellier, mais je pense que, pour moi, vous ne pouvez rien faire de plus que ce que vous avez déjà fait.

— De toutes façons, je ne peux vous laisser à la merci de cette canaille ! s’écria-t-il le front soucieux.

— Je vais bientôt quitter cette maison, Monsieur… et peut-être aussi la France, déclara Valérie en baissant la tête.

Robert parut très déçu de cette réponse. Il resta quelques instants silencieux, pendant lesquels il continuait à caresser la petite qu’il avait prise dans ses bras. Enfin, il demanda assez timidement :

— Me permettez-vous de revenir vous voir ?

Valérie eut un instant d’hésitation ; les larmes coulaient toujours sur son visage. Puis brusquement :

— Non, non, Robert ! s’écria-t-elle ne revenez pas ! Croyez-moi cela vaudra mieux pour vous !

D’une main elle fit le geste de le repousser, pendant que de l’autre main, elle portait un mouchoir à ses yeux.

— Quel drame assombrit donc votre vie, Valérie ? demanda-t-il avec tristesse. Je sais bien que rien ne m’autorise à vous interroger mais je voudrais tant vous aider, vous protéger….

La jeune femme secoua plusieurs fois la tête.

— Merci, merci ! Mais je vous assure que vous ne pouvez rien pour moi.

— Alors, je n’insiste plus, Mademoiselle.

Il déposa la fillette à terre et, après avoir plongé la main dans sa poche, il tendit à Valérie un papier qu’il en avait sorti.

— De toutes façons, voici ma carte de visite ; un mot de vous et j’accours

Il embrassa l’enfant, disant affectueusement.

— Au revoir, Mireille ; quand je reviendrai, je t’apporterai une poupée, ou bien je te l’enverrai.

— Une poupée ! s’écria la petite fille en battant des mains. Oh ! Je n’en ai jamais eue ! (Puis redevenant tout à coup sérieuse, la pauvre mignonne supplia) : Ne partez pas, Monsieur ! Ne partez pas !

— Tu as peur ? lui demanda-t-il ému.

— Oui. La mère Picquet va revenir me chercher ; elle me ramènera chez elle et il faudra que j’aille demander l’aumône avec la Ramier ou quelque autre mendiante.

— Mon Dieu ! Quelle horreur ! s’écria le jeune artiste. Comment est-il possible que de pareilles abominations existent en ce monde ? N’aie pas peur, petite ! Je te jure que je te sortirai des griffes de ces gens ?

Ce jeune homme courageux qui avait montré à la foi tant de correction et d’audace avait les yeux remplis de larmes devant la détresse de la fillette. Il secoua la tête, fit un dernier salut et s’éloigna vers l’endroit où il avait laissé chevalet et boite de couleurs.

Valérie Labeille le suivit du regard. Elle n’aurait pu dire ce qui se passait en elle ; c’était un sentiment nouveau qui lui faisait battre le cœur, une douce émotion que, jusqu’alors elle n’avait jamais ressentie. Mais sa triste situation l’empêcha de s’y attarder ; elle avait bien autre chose à faire que d’analyser ses sentiments.

Elle soupira, prit Mireille par la main et toutes deux rentrèrent dans la maison. Mais avant d’en refermer la porte, Valérie se retourna pour apercevoir une dernière fois l’homme qui l’avait si étrangement troublée ; son pinceau à la main. Robert était resté immobile, plongé dans de profondes pensées…

< Comme elle est belle ! se disait-il. Je ne me souviens pas d’avoir jamais rencontré une femme qui ait fait sur moi une si profonde impression. Quelle tragédie, quel terrible mystère y a-t-il dans sa vie ? Comment de si beaux yeux peuvent-ils tant pleurer ? Pourquoi ne veut-elle rien me dire ?... >

Il haussa les épaules et continua son monologue intérieur :

< Allons, Robert, assez rêvé ! Ne pense plus à cette exquise créature, mais n’oublie pas que l’amour et le chagrin vont toujours de pair. Va continue à peintre. Ton idéal c’est l’art. C’est vers lui que tu dois marcher >

Il se remit à peindre la toile commencée. Tout en travaillant il examinait le paysage et hochait la tête, tantôt de satisfaction, tantôt de désappointement. Mais toutes ses belles idées étaient confuses ; le paysage lui semblait morne et triste.

Il essayait mais en vain, d’éloigner de son esprit l’image de son esprit de la belle jeune femme dont il venait de faire la connaissance. Au bout de quelques minutes n’y tenant plus, il fit volte-face et se mit à contempler la maison de Valérie Labeille. Il resta ainsi presque toute la matinée sans pouvoir fixer son attention sur le tableau qu’il avait commencé…

 

(A SUIVRE LE 22 AVRIL)

 

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