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MOINEAUX SANS NID N° 89

15 Décembre 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

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89 A MALIN, MALIN ET DEMI

La malheureuse gouvernante, morte de peur, toute tremblante de dégoût et d’indignation, avait couru se réfugier dans sa chambre.

Soudain à travers ses larmes, le souvenir chéri de Robert lui revint à l’esprit. Comme il l’aurait mépriser s’il avait su !

Tout, maintenant, était bien fini ! Désormais, il lui était impossible de rester un jour de plus sous ce toit, où ces deux misérables ne cesseraient de la harceler.

Il lui faudrait donc renoncer à découvrir la cachette du testament de Julien Delorme. Le pauvre Pierrot ne pourrait plus espérer faire un jour valoir ses droits et continuerait à mener sa vie misérable d’enfant des rues ...

Assise sur une chaise, la jeune femme fixait, le regard vide, les lattes du parquet. Brusquement, il lui sembla entendre des pas se rapprocher de sa chambre, de l’autre côté du couloir ... Elle ne se trompait pas ; quelqu’un venait de s’arrêter devant sa porte ... et s’éloignait à présent.

Baissant les yeux, elle aperçut une feuille de papier glissée sous le battant. Elle se leva et le ramassa.

Emilie, lut-elle, je vous supplie ce qui s’est passé cette nuit. Pardonnez à Jacques, et je vous jure qu’il ne vous manquera jamais plus de respect. Soyez généreuse et clémente.

Sincèrement vôtre. Anselme d’Evreux

 

Elle réfléchit longuement après avoir lu ses lignes ...

Quelque peu calmée, elle se dit :

« Puisque involontairement, j’ai semé la discorde entre eux, peut-être ceci m’aidera-t-il à atteindre mon but. Sans doute, à la faveur d’une de leurs disputes, pourrais-je connaître enfin l’endroit où ils cachent le testament. Mon rôle n’est, évidemment, pas bien joli, mais tant pis ! Pierrot passe avant tout ! Lui et ma petite Mireille sont désormais ma seule raison de vivre sur terre ... Mon Dieu ! Accordez-moi la force de réussir ! Ce sera la récompense de toutes mes heures d’angoisse et de souffrance ! »

Réconfortée par sa décision, Valérie se présenta au marquis le lendemain matin.

— Monsieur, commença-t-elle, je viens vous remettre les clés et le restant de l’argent que vous m’avez confié.

— Mais, demanda Anselme en la dévisageant d’un air peiné, n’avez-vous donc pas lu le billet que j’ai moi-même glissé sous votre porte cette nuit ?

— Si, Monsieur, mais il m’est impossible de rester un jour de plus chez vous, répondit tristement la jeune femme.

— Emilie, je vous supplie d’être un peu plus raisonnable, reprit-il avec chaleur. J’ai durement traité mon frère après votre départ, et il m’a juré de ne plus recommencer.

— Je n’ai plus confiance, répondit-elle, froidement.

Anselme insista alors avec tant de force et de chaleur qu’elle finit par se rendre, espérant que sa petite comédie refroidirait l’ardeur des deux frères.

Quelques jours s’écoulèrent paisiblement. Valérie voyait à peine Jacques qui prenait presque tous ses repas dehors, à présent, les deux frères ne sortaient plus ensemble comme autrefois. Réalisant l’importance de cette nouvelle situation, la jeune femme résolut d’appliquer entièrement son plan et commença ses manœuvres témoignant soudain une grande amabilité au marquis.

Ce dernier était maintenant convaincu de son avantage et il s’en réjouissait, lorsque, un soir, il surprit Emilie bavardant familièrement avec son frère ; une onde de jalousie envahit son cœur.

De son côté, Jacques reprenait toute son assurance. Cependant, un soir, il arrêta Valérie dans le couloir.

— Je vous avertis que je ne suis pas idiot : dit-il (Puis devant la stupéfaction admirablement jouée de la jeune femme, il ajouta) : Je sais à quoi m’en tenir sur vos rapports avec Anselme.

— Comment ? s’écria-t-elle, indignée, vous osez ...

— Ne mentez pas ; mon frère m’a tout dévoilé ce terrible soir où ... où j’ai agi si brutalement et que je vous supplie d’oublier.

— N’en parlons plus, dit-elle. Mais ... que vous a-t-il donc révélé , votre frère ?

— Je vous ai, hélas ! Bien observée, Emilie. N’essayez pas de me mentir, répondit Jacques tristement.

Elle le fixa, montrant la plus vive stupeur.

— Et qu’avez-vous donc remarqué ? Demanda-t-elle.

— Que vous vous entendez et que vous vous aimez, murmura-t-il tout bas.

— C’est faux ! s’écria-t-elle avec force, et votre frère ne peut répéter ceci devant moi. D’ailleurs, je tiens à éclaircir les choses immédiatement.

Jacques pressa aussitôt le bouton de la sonnette.

— Dites au marquis de monter nous rejoindre, ordonna-t-il au valet de chambre accouru à son appel.

Anselme ne tarda pas à paraître et, en les voyant assez agités tous les deux, s’informa avec étonnement :

— Tu m’as fait demander, Jacques ! De quoi s’agit-il ?

— Je tiens à savoir s’il est vrai qu’Emilie a été ta maîtresse, répliqua le cadet. J’aimerais que tu l’affirmes devant elle.

— Jamais je n’ai pu te raconter une chose pareille !

— Ah ! Misérable ! Tu le nies à présent ! cria Jacques avec rage. Vous voyez, il n’ose pas le redire devant vous, acheva-t-il en se tournant vers la jeune femme.

— Comment avez-vous pu inventer un tel mensonge ? reprocha Valérie à Anselme.

— Je vous jure que c’est faux ! Affirma le marquis . Ce fameux soir, mon frère était complètement fou.

— Prends garde ! Ma patience à des limites ! Hurla Jacques, hors de lui. Tu n’ignores pas que j’aime Emilie, ni mon désir de l’épouser. Te l’ai-je dit, oui ou non ?

— Je le crois, en effet.

— N’est-il pas exact aussi que tu m’as répondu que c’était impossible parce que tu avais été son amant ?

— Je suis incapable d’une telle goujaterie, assura froidement le marquis.

— Tu en es fort capable, au contraire et de pire encore, car tu m’as perverti, alors que j’étais innocent et bon, et non cynique et mauvais comme je le suis devenu par ta faute ! (De plus en plus excité, il reprit après un bref silence) : J’ai été un misérable pantin que tu as manœuvré comme tu as voulu

Ces paroles n’émurent nullement Anselme, car il murmura méprisant :

— Tais-toi, imbécile ! (Puis, s’adressant à Valérie, il affirma) : Je vous jure, Emilie, que je n’ai jamais tenu de tels propos !

— Jacques alors ne put se dominer ; avant que son frère put prévenir son geste, il se jeta sur lui, le saisit au cour en hurlant :

— Menteur ! Avoue, si tu ne veux pas que je t’étrangle !

— Lâche-moi ! Tu me fais mal ! Articula Anselme avec effort, tout en essayant de se dégager de cette terrible étreinte.

D’une violente bourrade, Jacques l’envoya rouler sur le parquet, en hurlant :

— Je te méprise ! Tout est fini pour toujours entre nous. Tu me répugnes !Quant à Emilie que tu as calomniée, je lui donnerai mon nom, car je l’aime d’un amour sincère et honnête, alors que toi, tu en es incapable !

— Toi, honnête ? Ricana Anselme en se relevant, tremblant de rage et cherchant des yeux un objet pour en frapper son frère.

— Oui, honnête ! Reprit l’autre avec force. Je veux être propre et droit, désormais, et je dévoilerai tout, même ce qui concerne le testament !

— Tais-toi donc, crétin ! Cria Anselme, hors de lui.

Valérie les fixait, muette, ne perdant ni un mot ni un geste, devinant, malgré sa frayeur, qu’elle pouvait, d’une seconde à l’autre, saisir une indication qui lui apprendrait quelque chose de très important.

Evidemment, Jacques ne savait plus ce qu’il disait ...

— Toi et Alice, reprit-il, écumant de colère vous payerez cher ce que vous avez fait !

Le marquis commençait également à perdre la tête.

— Et toi crois-tu être une blanche colombe ? répliqua-t-il avec sarcasme.

— C’est vous deux qui m’avez entraîné dans cette action criminelle, contre ma propre volonté, déclara Jacques.

— Tu es grotesque, rétorqua Anselme, et bien pire que nous. Mais prends garde à tes propos ; ils peuvent te coûter la liberté et la fortune !

Cette menace produisait l’effet d’une douche glacée et Jacques se tut, atterré, ayant l’impression de frôler le bord d’un abîme ou le précipiterait au moindre faux pas. Pourtant, la colère continuait à gronder en lui et se tournant vers Valérie, il murmura :

— C’est à vous de dire lequel est le meilleur de nous Emilie ; moi, trop impulsif, ou lui, si hypocrite. Je peux perdre la tête un moment, mais lui calomnie avec calme, trahit et trompe avec le même calme.

— Ne l’écoutez pas, protesta Anselme. Je veux être franc et j’admets avoir tous ces propos, mais dans le seul but de vous éviter les odieuses assiduités de mon frère.

Valérie les écoutait, angoissée, mais attentive. Anselme reprit :

— Et comme je ne veux rien vous cacher, non plus, sachez que je vous aime, moi aussi, et que, comme mon frère, je vous demande votre main. A présent, il vous reste à choisir celui que vous jugerez le plus digne de vous.

— Pour commencer, murmura la jeune femme, je voudrais comprendre ce que signifient les accusations que vous vous adressez mutuellement.

— Tu vois ce que tu me fait, imbécile ! S’écria Anselme en se tournant vers son frère.

— Je ne vois qu’une seule chose, c’est que tu cherches à me la prendre.

— Nous avons les mêmes tous les deux.

— Non ! Et si cette femme ne m’appartient pas, tu ne l’auras jamais non plus, déclara Jacques.

— Et qui m’en empêcherait ? Ironisa Anselme.

— Moi ! Répliqua Jacques avec violence.

— C’est a elle seule de décider, dit le marquis.

— Je ne suis pas d’accord, et puisque tu m’as traité de brute, j’agirai en brute, parce que ...

— Je crois que tu es réellement fou, coupa Anselme, essayant de retrouver son calme. Dire que nous en sommes arrivés là, nous !

— C’est toi qui l’as cherché. Je t’ »ai obéi aveuglément jusqu’à maintenant, mais c’est fini. Tu es un lâche, car tu sais que j’aime Emilie ; elle est la seule qui ait jamais fait battre mon cœur, et tu cherches à me l’enlever. Seulement, je ne suis pas disposé à te la céder.

— Moi, non plus !

— Et moi, je ne compte donc pas ? Intervint la jeune femme.

— J’attends votre décision avec angoisse, s’empressa de reprendre Anselme.

Valérie allait dire qu’elle ne voulait ni l’un ni l’autre mais elle réalisa à temps que ce serait la ruine définitive de tous les espoirs de Pierrot et elle murmura :

— Je vous demande de m’accorder quelques jours de répit.

— Je vous préviens qu’Anselme est très rusé, Emilie, dit Jacques. Vous ne pouvez savoir de quoi il est capable !

Après un court silence, Valérie répliqua sévèrement :

— En attendant, il m’a toujours traitée avec la plus grande courtoisie !

— Cette courtoisie, ricana Jacques, n’est qu’apparente.

— Canaille ! Hurla Anselme, recommençant à perdre patience.

— Si vous ne me croyez pas, reprit Jacques avec rage, demandez certaines précisions au pauvre gosse qu’il a volé !

Il ne put achever ... Anselme, poussant un cri de rage, avait saisi un lourd chandelier d’argent et le lui avait jeté à la tête. Le malheureux poussa un gémissement étouffé et tomba sur le sol, sans connaissance.

— Mon Dieu, qu’avez-vous fait ? S’écria Valérie en se précipitant vers Jacques, tandis qu’Anselme demeurait cloué sur place, fixant son frère, livide.

Jamais elle ne l’aurait cru capable d’en arriver à une telle extrémité !

— Il ... il est mort ? Bredouilla le marquis d’une voix tremblante et à peine audible.

— Non, heureusement, il respire, mais si faiblement !

Se relevant, Valérie pressa le bouton de la sonnette plusieurs fois de suite avec tant d’impatience que quelques secondes après, tous les domestiques envahirent la pièce.

Grégoire se précipita vers Jacques, bouleversé.

— Que s’est-il passé ? Murmura-t-il. Je me doutais que ça finirait mal ...

— C’est de votre faute ! Dit la femme de chambre à Valérie.

Tous s’empressaient, effrayés, autour du blessé qui ne donnait plus signe de vie.

— Ce n’est peut-être pas très grave, dit Valérie, prête à pleurer.

— Eloignez-vous, je vous prie, murmura Grégoire en soulevant Jacques qu’il transporta dans la chambre voisine pour le déposer avec précaution sur un divan, et vous n’êtes sûrement pas étrangère à ce qui s’est passé.

— Je vous assure ...

— N’assurez rien ! Vous avez très mal agi ! Intervint la femme de chambre.

— Je vous interdis de me parler sur ce ton, protesta Valérie.

Mais nul ne lui prêta plus la moindre attention, car le médecin arrivait, appelé par la cuisinière. C’était un ami intime des deux frères.

— Comment s’est-il blessé ? Demanda-t-il en se penchant sur Jacques.

— Nous n’en savons rien, Monsieur, répondit Grégoire.

— Où est le marquis ? Questionna le praticien.

— Dans son bureau, je pense, reprit le valet de chambre.

— Comment se fait-il qu’il ne soit pas auprès de son frère ?

— Je n’en sais rien, Docteur, dit encore Grégoire.

Le médecin ne posa plus de question et s’occupa de la blessure, donnant de temps à autre, un ordre au valet de chambre. Quelques secondes plus tard, Jacques revenait à lui en gémissant faiblement.

— Que t’est-il donc arrivé ? le questionna le médecin. Tu as reçu un bien vilain coup.

— C’est un lâche ! Une canaille ! S’écria le blessé.

— Doucement, ne t’agite pas ! La blessure n’est pas grave mais il te faut du calme si tu ne veux pas avoir de complications.

Aidé de Valérie, dont le trouble intriguait le médecin, acheva de panser Jacques, puis il alla rejoindre le marquis dans son bureau.

— J’ai l’impression, lui dit-il avec sévérité, que vous vous êtes sérieusement querellés tous deux, et je suppose que cette ravissante gouvernante n’est pas étrangère à votre dispute.

— Tu as raison, soupira le marquis. Tu ne peux imaginer à quel point elle est séduisante ...La blessure de Jacques est-elle sérieuse ?

— On ne sais jamais, expliqua le médecin. Espérons que tout se passera bien. J’estime que cette femme doit quitter votre mais sur-le-champ.

— C’est que ... Je l’aime avoua Anselme en baissant la tête.

— Après cette histoire, tu dois renoncer à elle !

— Impossible ! Je ne peux pas, murmura tout bas le marquis.

— Tu la préfères à ton frère ?

— Oui, d’ailleurs jamais Jacques ne me pardonnera ce qui est arrivé. Il cherchera même à se venger ; il est si rancunier !

— Tu as été, de ton côté, bien coupable. Dire que nous, qui étiez si unis, vous en êtes arrivés là pour un jupon ! Allons, chasses-là, embrassez-vous et tout recommencera comme avant. Que dira Alice lorsqu’elle rentrera ?

— Ne t’en soucis pas. Elle ne veut plus vivre avec nous. Et moi ... je veux me marier.

— Pas avec ta gouvernante, je pense ?

— Si. Elle est la seule femme qui existe pour moi.

— Et elle t’aime ?

— Je le crois ; elle est fine et intelligente et ...

— Je constate que tu t’engages dans une aventure qui peut être lourde de conséquences pour vous tous, soupira le médecin.

— Peut-être mais je ne puis faire autrement. Je suis fou d’elle !

— Tu es ridicule, il n’existe pas une femme qui vaille le sacrifice d’une tendresse fraternelle. Et tout cela est bien triste. Au revoir, Anselme, je reviendrais demain.

— Au revoir, répondit distraitement le marquis.

( A SUIVRE LE 18 DECEMBRE )

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