MOINEAUX SANS NID N° 81
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81 - MALADE MALADE
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Enfin, ils atteignirent Chartres. Les rues étaient blanches de neige et un froid glacial régnait dans la ville.
Le collège était situé dans une ruelle étroite de la vieille cité, presque impraticable à cause de la neige amoncelée. Aussi Robert et alice durent quitter leurs voitures et faire à pied le restant du trajet.
Anna les précédait. Elle s’arrêta devant immense portail sur la sonnette duquel elle appuya le doigt avec insistance. La porte s’ouvrit et un prêtre apparut. En reconnaissant l’actrice il s’exclama :
— Vous madame Carel ! C’est le Bon Dieu qui vous envoie ! Nous allions vous expédier une dépêche vous demandant de venir chercher votre fils.
— Que ... que se passe-t-il donc, mon Père ? S’écria la pauvre femme effrayée.
— Ne vous alarmez pas ainsi, Madame ; tout espoir n’est heureusement pas perdu.
— Mon Dieu ! que dites-vous ? Où est mon fils ? Que lui est-il arrivé ? Parlez, je vous en conjure !
— Entrez, entrez, invita le religieux avec bonté ; je vais demander si vous pouvez le voir.
— Comment ? S’écria la malheureuse. Mais je n’ai aucune autorisation à demander ! Je le verrai coûte que coûte !
Et, l’écartant énergiquement, elle pénétra en courant à l’intérieur du collège, oubliant ceux qui l’accompagnaient.
Robert et Alice la suivirent. Le prêtre les accompagna jusqu’à l’infirmerie du collège où se trouvait le petit Guy, le fils d’Anna Carel.
Lorsqu’il aperçut sa mère, l’enfant se redressa sur ses oreillers en lui tendant les bras. Anna se pencha vers lui et l’embrassa tendrement, le forçant à s’allonger et le recouvrant avec soin. De nouveau, elle posa de nombreux et tendres baisers sur le visage si pâle de son fils, lui tâta le pouls et le front et demanda avec inquiétude où il avait mal.
Le petit garçon répondait à peine ; ses yeux brillaient de fièvre. Le premier moment de surprise et de joie passé, il était retombé dans un état presque complet de prostration et paraissait ne plus se rendre compte de rien.
Alice pour sa part, ne cessait de se répéter anxieusement :
« Mon Dieu ! S’il mourait, j’aurais tant risque pour rien ! »
Robert, lui était sincèrement ému en voyant l’état où se trouvait le pauvre enfant.
— Qu’a-t-il ? Demanda-t-il au prêtre.
— Nous craignons une fièvre typhoïde murmura le religieux en hochant la tête.
— Vous croyez ? Reprit Robert inquiet.
— Nous le supposons, et dans un tel cas ...
— Dans un tel cas ... Questionna robert.
— Il faudra l’emmener loin d’ici le plus vite possible conclut le prêtre.
— Par le temps qu’il fait ? Protesta le jeune homme. Ce serait réellement inhumain !
— Ce serait également injuste de contaminer tout le collège. Nous ne pouvons faire courir un tel risque aux autres enfants déclara le religieux avec énergie.
— Vous avez raison, admit robert. Dans ce cas, il vaudrait mieux l’emmener tout de suite. Mais, auparavant, je voudrais parler au médecin.
— Nous allons lui téléphoner, décida le prêtre.
Pendant que les deux femmes restaient auprès du petit garçon, Robert se rendit chez le Père Supérieur pour obtenir quelques renseignements sur l’enfant.
— C’est un gentil petit, lui confia le Père, bien qu’il ne soit pas très intelligent. Je pense qu’il finira par découvrir un jour sa voie ; cependant, il faut se montrer patient avec lui, car il est craintif et porté à la mélancolie. Peut-être une carrière artistique lui conviendrait-elle, ou ferait-il aussi un bon prêtre s’il pouvait fournir quelques efforts ?
Le médecin les informa que l’enfant devait quitter le collège sur le champ.
— Mais le voyage ne sera-t-il pas dangereux pour lui ? S’inquiéta Robert.
— Ce serait pire s’il restait ici, car il lui faut des soins qui ne peuvent être donnés à cette infirmerie.
— Que faire ? S’exclama Alice.
— Nous allons l’emmener et le faire admettre dans un hôpital, décida Robert.
— Non, non, je ne veux pas que mon enfant aille à l’hôpital ! S’écria Anna avec désespoir.
Ils finiront par décider le transfert de l’enfant à Paris chaudement emmitouflé dans des couvertures. Anna et Alice s’installeraient avec lui dans la maison de Robert et ce dernier retarderait son départ jusqu’à la convalescence de ce petit, qu’il croyait le fils de son ami Julien Delorme.
Jamais le jeune peintre n’aurait pu imaginer qu’il était victime d’une aussi infâme comédie ! D’ailleurs, son esprit était entièrement pris par le souvenir à la fois torturant et délicieux de Valérie.
Ce même soir, donc le petit Guy était installé dans la demeure de Robert Montpellier.
Alice ne quitta guère son chevet et l’enfant ne cessait de fixer cette jolie dame inconnue. Il était très impressionné également par le luxe qui l’entourait.
— Pourquoi m’a-t-on amené ici ? Murmura-t-il tout bas à sa mère. Et qui son t ces personnes ?
— Ne te tourmente pas, chéri, lui répondit-elle tendrement. Je te raconterai tout lorsque tu seras un peu plus fort.
— Mais je ne suis pas très malade, dis, maman ? demanda-t-il soudain inquiet.
— Non, mon trésor, ce n’est pas grave, et dans quelques jours tu pourras te lever.
En effet, il ne s’agissait que d’une forte fièvre de croissance compliquée d’une sérieuse bronchite. Les prêtres, craignant un mal contagieux, avaient involontairement exagéré le cas.
Alice avait fait appeler son médecin qui suivit de près le jeune malade, et après un traitement énergique, Guy fut vite en vois de guérison. Une semaine plus tard, la fièvre était complètement tombée et l’enfant commençait à s’alimenter normalement.
Il était assez sympathique, avec des yeux francs si vifs mais, très timide, il ne montrait pas la gracieuse spontanéité de l’enfance. Alice semblait l’adorer.
— Demain, dit-elle un jour à Robert, nous irons chez le notaire signer l’acte de donation.
— C’est un peu tôt, répondit le jeune peintre. Il vaut mieux attendre que cet enfant soit tout à fait remis.
— Ce n’est nullement nécessaire, protesta-t-elle.
— Mais si, voyons ! Si son état empirait de nouveau subitement , et s’il venait à disparaître, ton sacrifice serait vain et cet argent ne pourrait plus le retenir.
— Bien accepta-t-elle pensive ; nous attendrons.
— Que vont dire tes frères ? demanda soudain Robert.
— Que m’importe ! S’écria-t-elle. D’ailleurs, ils ne sauront rien avant que tout soit terminé.
Il la fixe avec admiration et sourit en murmurant :
— Tu as véritablement un cœur d’or, Alice !
— Que veux-tu ? Répondit la fine mouche, je suis faite ainsi et je ne pourrais jouir de cette fortune en sachant qu’elle ne me revient pas de droit. N’aurais-je pas agi comme moi, toi aussi !
— Certainement, Alice.
— Mais il ne s’agit pas uniquement de ça, reprit la jeune fille après un léger silence. Nous avons tous les deux le devoir sacré d’élever ce pauvre petit orphelin.
— Pour ma part, je ferai tout ce que je pourrai pour lui, affirma Robert en lui adressant un affectueux sourire.
— Et moi, davantage encore ! Déclara Alice avec élan. Cet enfant sera le principal but de mon existence. Dieu veuille qu’il guérisse et je m’appliquerai à faire de lui un homme droit et loyal. Ainsi, j’arriverai peut-être à oublier un certain peindre stupide ... en me disant que ma vie aura au moins servi à accomplir une bonne action.
Des larmes commençaient à rouler sur les joues de la jeune femme.
— Ce que tu dis là est très beau, très émouvant même, dit Robert, mais tu n’as aucune raison de voir ton avenir tellement en noir.
Alice le dévisagea avec une expression de douloureux étonnement. Puis, s’approchant de lui, elle posa sa jolie tête sur son épaule et murmura d’une voix infiniment lasse et triste :
— Pourquoi me repousses-tu, Robert ? Pourquoi me fais-tu tant souffrir ? Je t’aime et nous pourrions être si heureux ensemble ! Mon oncle tenait à notre union, tu le sais, et ainsi nous assurerions ensemble la mission sacrée d’élever son fils ...qui serait également le nôtre.
Un profond soupir exprimant la grande angoisse qui l’oppressait, échappa à Robert.
— Tu as raison, Alice, dit-ilk sourdement, nous pouvons être très heureux ensemble, mais sois patience ; laisse-moi le temps de me reprendre, de me libérer de mon ... obsession.
— Oublie cette femme ! Conseilla-t-elle d’une voix vibrante de passion ; elle est indigne de toi ! Tu m’offenses en me repoussant à cause d’elle.
Elle redressa orgueilleusement sa fine tête et ajouta :
— Tu es insensé, Robert et tu ne mérites pas l’amour d’une femme comme moi !... Va donc retrouver des filles perdues et découvre parmi elles, la compagne de tes rêves ... Va à Londres ! Va au diable !... Je te déteste !... Je te hais !
Ces paroles produisirent un violent effet sur le jeune homme blessé dans son orgueil. Il baissa la tête, humilié, et garda lle silence.
Alice avait raison ; il était méprisable d’aimer une femme comme Valérie et de repousser l’amour d’un être si pur et si sincère, l’amour d’une femme digne de lui, apparentée à son plus cher ami, instruite, intelligente, tendre et généreuse ;
Tous deux gardèrent longuement le silence, lui plongé dans de profondes réflexions. Alice le regardant à la dérobée, se demandant s’il demeurait sourd à de tels reproches.
Le jeune peintre releva brusquement la tête et fixa Alice avec une immense tristesse.
— Pardonne-moi, Alice, murmura-t-il enfin d’un voix rauque et ma assurée. Je te jure que j’apprécie infiniment une femme telle que toi, et que je ressens pour toi une très sincère et profonde affection. Mais je te supplie de me comprendre et d’attendre encore un peu.
Alice baissa les paupières pour voiler l’éclair de colère qui passait dans ses yeux devant l’entêtement du jeune peintre. Puis elle se décida de demander.
— Pourquoi nous imposer cette attente, Robert ? Qu’espère-tu donc ? Ne réalises-tu pas, à présent, l’indignité de cette femme ?
— Tâche de lire en moi, Alice, répliqua-t-il avec chagrin. Ne vois-tu pas que je ne suis plus moi-même en ce moment ? Attends que je retrouve mon équilibre.
Alice pensa qu’il lui fallait trouver un autre moyen d’agir et qu’une attitude aussi agressive de sa part pouvait être maladroite, sinon dangereuse même.
Son beau visage exprima soudain une grande tendresse ; elle sourit, puis se jeta avec élan au cou de Robert. Elle l’étreignit violemment et posa un baiser brûlant sur les lèvres du jeune homme, déconcerté par cet assaut.
— Je t’aime, tu le sais ! Je t’aime follement et ne puis vivre loin de toi. Partons ensemble n’importe où, mais garde-moi avec toi. Tu verras, je saurai te « la » faire oublier. Je te donnerai tant d’amour ! Je serai ton esclave, ta chose.
La brûlante passion de cette étreinte bouleversa le jeune peintre. Il essaya doucement de la repousser, mais elle le serra avec plus de force dans ses bras.
— Je t’aime, tu es ma vie ! Murmura-t-elle avec élan, garde-moi mon chéri !
Il essaya de parler, de lui expliquer l’impossibilité de ce qu’elle offrait ... Fort heureusement, l’arrivée de la femme de chambre força Alice à s’écarter de lui et empêcha Robert de tomber dans les filets que lui tendait cette perverse et si habile sirène.
( A SUIVRE LE 24 NOVEMBRE )