MOINEAUX SANS NID N° 50
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50 – LA TRISTESSE DE PIERROT
Pierrot avait quitté l’abbé Louis à l’entrée de la petite rue qui menait au presbytère. Il regardait le prêtre s’éloigner ... Qu’allait-il faire maintenant ? Il n’avait plus qu’à reprendre sa vie d’orphelin comme avant. Rien n’était changé, et pourtant tout lui semblait différent !
Ce n’était pas Pantin qui s’était transformé, mais lui Pierrot. Maintenant il savait quelque chose à son sujet, il savait qui avait été son père ; il n’était plus un enfant de la rue comme avant ... Il songeait qu’une grosse fortune aurait dû lui revenir, qu’elle aurait transformé entièrement sa vie et qu’on l’en avait frustré. Peut-être qu’un jour elle lui reviendrait ...
Mais bien vite, au souvenir de Mireille, le cours de ses pensées changea ; il fallait qu’il s’informe de ce qui lui était arrivé. Quand il n’avait pas sa petite amie à côté de lui, il lui semblait que Pantin, Paris même, étaient déserts ! Etre seul dans ces lieux où ils avaient l’habitude d’être ensemble, c’était pire que d’être séquestré ! Non, il ne s’habituerait jamais à vivre sans elle ...
Il était là, debout sur le trottoir, quand il reçut soudain sur l’épaule un coup qui faillit le faire tomber. Il se retourna, irrité, mais il se trouva face à face avec un garçon qui riait à belles dents.
— C’est bien toi, Pierrot ?
Et il continua à lui manifester sa joie en le bourrant de coups de poings amicaux, auxquels Pierrot répondit bientôt en riant. Les deux camarades se calmèrent enfin et ils bavardèrent avec satisfaction.
— Mais où étais-tu donc caché ? lui demanda son ami. On te croyait parti pour toujours !
Pierrot haussa les épaules.
— Je suis allé en voyagez, répondit-il, faisant un geste vague.
— Où ça ?
— A la campagne.
— A la campagne ? demanda l’autre surpris. Tu te moques de moi Pierrot !
— Mais non, je te dis la vérité ! Au fait, sais-tu où est Mireille ? demanda Pierrot à son tour.
— Non ! Elle est passée un jour, vêtue comme une demoiselle. On dit qu’elle a retrouvé sa mère ou qu’elle est protégée par une dame ... Ce qui est sûr, c’est qu’on ne la voit plus par ici.
Pierrot réfléchit un moment et déclara :
— Alors, je crois savoir avec qui elle est.
— Ah ! Tu connais sa mère ?
— Oui.
Pierrot se sentit rassuré ; il supposait que Mireille se trouvait encore avec mademoiselle Valérie et n’avait qu’à les rechercher toutes les deux. Cependant, sa vie lui semblait encore plus triste. Mireille, sa « petite sœur » ne serait donc plus jamais à ses côtés ? Elle était partie sur une route toute différente de la sienne.
« Elle deviendra une demoiselle, pensa-t-il, et moi je resterai un orphelin et je continuerai à vendre des journaux pour gagner ma vie. Peut-être même qu’il arrivera un moment où elle détournera la tête pour ne pas être obligée de me dire bonjour ! Enfin ... Patience Pierrot ! La roue tourne pour tout le monde et ton tour viendra !
Il quitta son camarade et continua sa route. Les petits vendeurs de journaux, ses amis, lui firent un accueil chaleureux.
Il était trop tard maintenant, pour qu’il se mette au travail. Il compte l’argent qui lui restait ; quelques billets de mille francs. Il n’était pas indispensable qu’il travaille ce jour-là.
Puisqu’il n’avait rien à faire, il eut l’idée d’aller faire un tour du côté de la maison de son père. Pourquoi allait-il là-bas ? Il n’en savait rien lui-même, mais il avait un vif désir de revoir cette maison où avait vécu son père, de la contempler. Il partit donc et, une heure plus tard, il était arrivé.
Le concierge était assis sous le porche et lisait un journal. Reconnaissant l’homme vêtu de noir, auquel il s’était adressé déjà une fois, Pierrot entra sans hésiter et lui dit :
— Bonsoir, Monsieur !
L’interpellé leva les yeux et sourit :
— Ah ! C’est toi ? dit-il.
— Oui, je suis venu voir si monsieur Pierre Numet avait été remercié.
— Ma foi, je n’en sais rien ! Ce sont les Pompes Funèbres qui se chargent d’envoyer les cartes de remerciements. Ne te tourmente, pas, mon garçon !
— C’est que j’ai peur d’avoir perdu un de mes meilleurs clients ... remarqua Pierrot. (Et, changeant brusquement de sujet) : On lui en a fait de belles funérailles, n’est-ce pas ?
— Oui, cela se comprend ! Il avait de l’argent, beaucoup d’argent ! Marmonna le concierge.
— Et tout reviendra à ses neveux ?
— A ce qu’il paraît ...
— Vous parliez souvent à monsieur Delorme ? demanda le gamin.
— Oui. Il était très simple et très bon ! Affirma le portier tristement. Quand je lui portais son courrier, il me faisait asseoir, me servait un petit verre et nous restions là à parler de politique, de sport ou de quelqu’autre chose. Jamais personne ne m’a donné des gages comme lui !
— Il n’avait pas d’enfant ? demanda encore le jeune visiteur, non sans une certaine anxiété.
— Non, répondit l’homme en secouant la tête ; seulement des neveux. Mademoiselle Alice, ça peut aller. Mais les deux autres ...
Voyant qu’il ne terminait pas sa phrase, Pierrot demanda :
— Ils ne vous sont pas sympathiques ?
Là, le concierge fit un geste brusque.
— Je me demande bien ce que cela peut te faire ? Enfin, ce sont des gens auxquels j’aime mieux ne pas parler.
— Ils vous ont fait du mal ? Insista Pierrot.
— A moi, non, mais on dit des choses ...
— Que dit-on ?
L’autre surpris, le regarda et s’informa brusquement.
— En quoi tout cela te regarde-t-il ?
— Oh ! Pour me regarder, cela me regarde ! Assura Pierrot d’un ton si convaincu que le portier resta stupéfait.
— Toi ? demanda l’homme d’une voix ironique.
— Bien sûr, moi !
L’homme se gratta la nuque.
— Mais qu’as-tu à voir avec monsieur Delorme ?
— Rien, répondit l’enfant, pris de court. C’est-à-dire qu’il m’a rendu un grand service, un jour ...
— Quel service ? demanda le concierge dont la curiosité était mise en éveil.
— Eh bien ! Je vous lai dit l’autre jour ; ma grand-mère qui ...
Mais il s’interrompit, car son interlocuteur l’avertit :
— Voilà les deux neveux du défunt qui descendent ...
A ces mots, le gamin partit en courant, traversa la rue et alla se cacher derrière un arbre du trottoir d’en face. Quelques instants plus tard, les deux frères sortaient, s’éloignant d’un pas vif.
Pierrot se dit en lui-même : « Maintenant, je sais où vous vivez, canailles, vous qui m’avez volé ce qui m’appartenait ! »
Le marquis d’Evreux et son frère poursuivaient leur chemin, manifestant une allégresse débordante. Le gamin les suivit à bonne distance.
— Criminels ! Marmonnait-il entre ses dents. C’est là toute la douleur que vous éprouvez à la mort de votre oncle ? Sans doute allez-vous fêter cet héritage dans un cabaret ? Ah ! Si mon père pouvait vous voir ... mon pauvre papa qui était si bon ... Ils l’ont peut-être assassiné avant qu’il puisse me retrouver, moi, son fils ! Avec des gens pareils, on peut s’attendre à tout ! Je me sens une envie folle de leur jeter des pierres !
Alors qu’il passait devant une maison en construction, le gamin ramassa des petits morceaux de briques qu’il glissa dans ses poches.
« Vite avant qu’ils m’aient vu ! Pensait-il. D’ailleurs, ils ne me font pas peur ! Et puis, ils ne m’auront plus comme l’autre fois ! Je saurai me défendre, je sais, maintenant ce qu’ils veulent ... Regardez-moi ça, comme ils sont contents ! Bien habillés, élégants, tandis que moi ... Et il faudrait que je me laisse dépouiller par ses bandits ?... Quant à ce Paul Macaire, il m’a tout l’air de n’avoir qu’une intention ; celle de ne rien faire !
Il faisait un froid sec et pénétrant ; aussi, peu de gens étaient dehors dans cet élégant quartier. Mais les deux frères ne semblaient pas sentir le froid. Au lieu de prendre un taxi ou un moyen de locomotion quelconque, comme Pierrot s’y attendait, ils continuaient à marcher à pied. Tout à coup, le gamin eut une idée géniale ...
« J’ai là le moyen de savoir si ce que je pense d’eux est vrai ou si c’est seulement le fruit de mon imagination, se dit-il. Je vais leur lancer des pierres, s’ils appellent les agents, c’est qu’ils ne craignent pas que je parle. Mais si, au contraire, ils ne disent rien, ce sera la preuve qu’ils redoutent toute intervention de la justice ! Je recevrai peut-être quelques coups de pieds bien sentis, mais dans mes poches, j’ai des pierres qui ne sont pas des billes de coton ! Allons, n’aie pas peur, Pierrot s’encourageait-il et passe à l’exécution. Si tu ne le fais pas tu n’es pas un homme ! »
Le gamin bien décidé, allongea le pas pour rejoindre les deux frères.
— Bonsoir, Messieurs ! lança-t-il d’une voix claire.
Les deux frères, surpris, s’arrêtèrent et le regardèrent stupéfaits. L’audace de ce gosse les déconcertait ; il montrait un beau courage en affrontant deux hommes, tout seul dans un endroit presque désert !
Anselme porta la main à sa poche, feignant de ne pas le reconnaître, mais Pierrot précisa tout de suite :
— Je ne demande pas l’aumône.
— Oh ! répliqua le marquis en riant, j’ai peu de relations parmi les gens aussi distingués que toi !
— Regardez-moi bien ! Je suis Pierrot, le gosse que vous avez enlevé en voiture et que vous avez emmené passer quelques temps à la campagne.
Le marquis fit un geste de colère et de menace :
— Veux-tu bien te sauver, petit vaurien ! Sinon, tu vas goûter à la pointe de mon soulier !
— Tiens, tiens !... Vous avez considérablement changé depuis que vous avez hérité toute cette fortune, ironisa l’enfant. Vous vouliez me protéger, faire de moi un homme, et, maintenant, vous me chassez ! Me tiendriez-vous rigueur de l’émotion que je vous ai causée à l’église, pendant les obsèques ?
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu dérailles, bonhomme !
— Vous deviez beaucoup aimer votre oncle, continua le gamin, sans se troubler.
A cet instant, Jacques le prit par le bras et le secoua.
— Ca suffit ! Cria-t-il. File !
— Nous sommes peut-être un peu parents, précisa Pierrot. Vous avez cru que j’étais sourd et aveugle, n’est-ce pas ? Mais, vous vous êtes trompés ! Je sais beaucoup de choses, maintenant !
— Et que sais-tu donc ? Demandèrent les deux hommes d’une même voix, plus émus qu’ils ne voulaient le laisser paraître.
— Que ce monsieur Julien Delorme, votre oncle, était mon père ! s’écria le gamin. Et que vous avez volé l’héritage qui me revenait !
A ces mots, Anselme bondit et le gifla à toute volée.
— Tu vas nous dire immédiatement qui t’a raconté cela ! Ordonna-t-il d’un ton menaçant.
— Laissez-moi ! Laissez-moi ! se mit à crier Pierrot. Vous me faites mal ! Si vous osez ...
— Parle ! Lui ordonna le marquis. Qui t’as dit cela ?
— Personne ! répondit le gamin. J’ai compris tout seul. Je vous ai entendu parler, le jour où vous m’avez conduit à la campagne.
— Et qu’as-tu donc entendu ? demanda encore Anselme d’une voix que la colère et l’inquiétude faisaient trembler.
— Vous savez très bien ce que vous avez dit ce jour-là, répliqua Pierrot. Et j’ai tout entendu ! Pourquoi vouliez-vous me tuer ? Pour que mon père ne puisse me retrouver !... Et s’il n’était pas mort aussi vite, les choses se seraient passées d’une toute autre manière !
— Que fait-on de ce gamin ? demanda Anselme à son frère.
— Etrangle-le ! s’exclama Jacques qui ne pouvait plus dominer sa colère.
— Et puis quoi encore ? s’écria le gamin qui s’était reculé de quelques pas. Vous croyez que je vais vous laisser faire, peut-être ?
Et en deux bonds, il se trouva hors de portée. Jacques tenta de le rattraper, mais Pierrot était trop rapide. Le frère d’Alice comprit que, s’il courait après lui, il attirerait l’attention des passants.
Pierrot s’arrêta à une vingtaine de mètres des deux hommes.
— Qu’est-ce qu’on fait, Anselme ? demanda Jacques.
L’interpellé réfléchit, fit une grimace et haussa les épaules.
— Laissons-le ! Décida-t-il d’une voix rauque.
— Ce gamin est terriblement dangereux !
— Nous nous occuperons de lui plus tard ...
Là-dessus, les deux frères poursuivirent leur chemin.
— Et maintenant, à moi de rire ! Murmura Pierrot avec un éclair de joie dans les yeux.
Il lança deux pierres l’une après l’autre, d’une façon si précise qu’elles atteignirent ses adversaires en plein dos. Ceux-ci poussèrent un cri de douleur et se retournèrent immédiatement. Pierrot tenait déjà deux autres pierres ... Anselme courut vers lui, mais une des pierres l’ayant touché à la jambe, il dut s’arrêter, jetant un nouveau cri.
Le gamin était caché par les arbres, tandis que les deux frères se trouvaient sous un bec de gaz. Deux agents passèrent non loin de là.
« Tout va bien ! Je crois que je vais m’amuser ! pensa le gamin. Voyons ce qu’ils vont faire ! »
Ayant entendu les cris d’Anselme, les agents s’approchèrent.
— Que se passe-t-il, Monsieur ? S’informa l’un d’eux.
— Rien, rien, merci ! S’empressa de répondre le marquis d’Evreux. J’étais distrait et j’ai heurté le bec de gaz.
— Vous vous êtes fait mal ?
— Ce n’est rien, la douleur est déjà passée.
Et il s’éloigna avec Jacques tandis que Pierrot jubilait.
— Les agents ne se sont pas occupés de moi, donc ils n’ont rien dit ! Cela constitue certainement une preuve. Ah ! Ils vont bientôt savoir ce dont est capable Pierre Delorme ... autrement dit Pierrot, autrement dit « Cent Sous » !
( A SUIVRE LE 23 AOUT )