MOINEAUX SANS NID N° 47
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47 – PIERROT VEUT DÉFENDRE SES DROITS
Comme nous l’avons déjà dit, Pierrot était resté seul près de la tombe de celui qui, peut-être était son père. Il ne priait plus, car il avait dit l’unique prière qu’il connaissait ; mais, au plus profond de son âme d’enfant, il ressentait un immense chagrin. Ses yeux ne pouvaient se détacher de ce coin de terre humide, tandis qu’il murmurait :
— Mon Dieu, pardonnez-lui de m’avoir abandonné ! J’ai supporté beaucoup de souffrances à cause de cet abandon, mais je lui pardonne de tout mon cœur ! J’ignore pourquoi il s’est comporté ainsi avec moi, mais il devait avoir une raison. On dit que Vous savez tout ; alors, Vous Vous devez la connaître, cette raison !
— Que fais-tu ici petit ? Lui demanda tout à coup un gardien du cimetière.
Le gamin soutint le regard sévère et répondit :
— On ne peut plus prier, maintenant ?
- Prier ?... Tout ce que tu es venu faire ici, c’est essayer de chiper quelque chose. Va-t-en ! Et vite !
Le gamin effrayé, se sauva en courant.
— Ces gosses errants sont insupportables ! Ils viennent ici voler les lettres de bronze, les supports de fleurs, enfin, tout ce qu’ils peuvent prendre ! Quelle plaie !
Pierrot retournait vers Pantin. Il avait l’impression que sa tête bouillonnait. Il ne savait plus que penser ... Il avait longuement contemplé une couronne somptueuse qui portait en son centre un cadre d’argent avec la photo du défunt. Pierrot revoyait le mince visage au nez aquilin, aux yeux vifs ...
« Il devait être mon père ! se disait-il. Autrement, pourquoi ses neveux auraient-ils cherché à me faire disparaître ? Il a, parait-il un fils auquel il voulait laisser presque toute sa fortune ... »
Mais il était trop jeune pour comprendre toute cette affaire. Il fallait qu’une grande personne découvre la vérité et la lui explique en même temps qu’elle le défendrait contre ces voleurs !
En premier lieu, il pensa recourir à « l’avocat ».Celui-ci n’était autre qu’un de ces individus perdus par le vice qui, de chute en chute, finissent dans la rue. Il se parait du titre d’avocat, obtenu Dieu seul sait comment ! car son ignorance était des plus profondes, et vivait de quelques consultations, données à des amis, en général bien peu reluisants ! Pendant la journée, on ne savait ce qu’il devenait mais, le soir il apparaissait dans les cafés.
Cet homme avait un donc ; celui de l’éloquence. A une réflexion ou à une remarque, il répondait toujours par quelque trait d’esprit. Cet individu était vraiment un être étrange, bien fait pour frapper l’imagination d’un enfant. Pierrot ne connaissait pas d’autre avocat. Il ne savait d’ailleurs pas exactement ce que ce titre signifiait. Il avait seulement entendu dire qu’ils défendaient les voleurs, voire même les criminels, et qu’ils s’occupaient de tous ceux qui avaient quelque chose à démêler avec la justice.
Mais Pierrot n’avait pas grande confiance en cet homme ; pourquoi un avocat se comportait-il comme un mendiant ? Tout à coup, il lui vint une idée : « Je vais aller trouver monsieur le Curé, celui qui a confessé mademoiselle Valérie » se dit-il.
Il pensa aussi que le prêtre pourrait peut-être lui dire où retrouver Mireille et sa protectrice.
« Lui, au moins, me recevra bien, pensait-il. Son visage reflète la bonté et la patience »
A cette pensée, il se sentit un peu plus calme. Il continua son chemin, se demandait comment il s’expliquerait, car ce n’était pas facile à raconter, toute cette histoire !
Le gamin trouva l’abbé Louis dans le modeste presbytère où il logeait avec une servante revêche.
Ce fut elle qui vint ouvrir la porte.
— Qu’est-ce que vous voulez ? lui demanda-t-elle, tout en barrant le passage pour l’empêcher d’entrer.
— C’est bien ici que demeure l’abbé Louis ? demanda Pierrot.
— Bien sûr que c’est ici ! Qu’est-ce que vous lui voulez ?
— Je voudrais le voir, lui parler ...
— De la part de qui venez-vous ?
— De ma part, parbleu ! ronchonna Pierrot qui commençait à perdre patience. Vous êtes bien curieuse !
La servante fit une grimace.
— Pour qui vous prenez-vous ? protesta-t-elle d’un ton grincheux. Croyez-vous que Monsieur l’abbé reçoive tous les gamins du quartier ?
— Tous les gamins, non ! Mais moi il me recevra ! Déclara Pierrot sûr de lui. Il me connaît ... Ne vous obstinez pas et laissez-moi entrer.
— Que se passe-t-il ? Qui est là ? demanda à cet instant l’abbé Louis, attiré par le bruit des voix dont le ton s’était haussé.
— Un gosse qui veut vous parler ! répondit la servante.
— Qu’il entre donc ! dit aimablement le prêtre.
— Vous voyez ! fit Pierrot à la servante, tandis qu’il passait le seuil.
En le reconnaissant le prêtre eut une exclamation de surprise.
— Toi ici, mon fils ?
— Comme vous le voyez, Monsieur l’abbé, murmura Pierrot, très impressionné par le prêtre dont le visage montrait une grande douceur.
— Qu’est-ce qui t’amène ici ?
— Eh bien ! Je voulais vous parler de quelque chose de très délicat, Monsieur l’abbé, répondit Pierrot de plus en plus gêné.
— Entre ... assieds-toi. (Et s’adressant à la servante il continua) : Toi, Rosine, apporte du pain et du fromage à notre jeune ami.
— Oh ! non merci, Monsieur l’abbé ! Je ne veux pas vous déranger ! Protesta Pierrot.
— Allons, allons, je sais quel appétit on a à ton âge ! Assieds-toi et ne discute pas !
Pierrot prit donc place sur la chaise que le prêtre lui avait indiquée, face à son hôte.
Rosine revint et déposa sur la table du pain et du fromage, un couteau et une fourchette. Le fromage était appétissant et Pierrot attendait qu’on l’invite à manger.
— Mange donc ! Conseilla le prêtre en souriant.
Mais la difficulté était représentée par la présence d’un couteau et d’une fourchette.
« Pourquoi a-t-elle apporté ces ustensiles-là, la maigrichonne ? » pensait le gamin.
Pierrot se donna beaucoup de mal, pendant quelques minutes au bout desquelles il n’avait guère mangé plus de deux bouchées et le prêtre qui le regardait en souriant, lui dit enfin :
— Mange comme tu en as l’habitude, petit, ne fais pas de manières !
Pierrot ne se le fit pas dire deux fois et commença à dévorer à belles dents. Tout en mangeant, il ne cessait de lancer des coups d’œil de triomphe sur la servante qui restait debout, attendant la fin de la collation. Quand il ne resta plus que la croûte du fromage, l’abbé Louis attaqua :
— Eh bien ! Maintenant, tu dois être en forme pour me dire ce qui t’a conduit ici. J’ai grande envie de le savoir.
— Avant tout, je voulais vous demander où se trouvent mademoiselle Valérie et Mireille, murmura le gamin.
— Je n’en sais rien, mon fils ! répondit le bon prêtre. La pauvre demoiselle n’a pas de chance ... Que Dieu la protège !
— Où peut-elle bien être allée ?
— Cela t’intéresse tant ?
— Bien sûr ! Elle avait dit qu’elle ne se séparerait plus jamais de Mireille.
— C’est vrai. Telle était son intention. Mais toi, où étais-tu ? Pourquoi n’es-tu pas revenu tout de suite ?
— Oh ! Il m’est arrivé des tas d’ennuis ! C’est de cela que je viens vous parler, Monsieur l’abbé, déclara Pierrot en regardant Rosine de telle façon que le prêtre lui dit :
— Voulez-vous nous laisser seuls, s’il vous plait ?
La servante sortit en ronchonnant. Le prêtre se leva, ferma la porte à clé, et, revenant s’asseoir, demanda à son gentil visiteur :
— Tu ne veux pas qu’elle entende, n’est-ce pas ?
— Non, Monsieur l’abbé, répondit Pierrot avec sincérité. Elle pourrait aller raconter toutes mes affaires !
— Tu as raison ; les choses sérieuses ne regardent que les hommes ! Dis-moi donc ce qui t’est arrivé ...
— Eh bien ! Monsieur l’abbé ... N’aller pas croire que j’invente des histoires, surtout !
— Pourquoi croirais-je cela ? demanda le prêtre en riant. Je sais très bien que tu dis toujours la vérité.
— Pour ça vous avez raison, affirma Pierrot.
Il se gratta la tête pour rassembler ses idées et commença :
— Vous souvenez-vous du jour où vous m’avez emmené voir mademoiselle Valérie ?
— Naturellement, alors ?
— Eh bien ! Je suis retourné à Paris vendre mes journaux comme d’habitude. J’en avais vendu peut-être une vingtaine, quand un monsieur s’est approché de moi. Il m’a donné un billet de cinq mille francs. Comme je ne pouvais lui rendre la monnaie, je lui dis de me payer un autre jour. Quelle ne fut pas ma surprise d’entendre cet homme me dire que je pouvais tout garder ?
— Sans doute, commenta le prêtre, ne voulait-il pas être moins généreux que toi ?
— Ce n’était pas pour ça, Monsieur l’abbé ! Cet individu n’est qu’un voleur ! Ce qu’il voulait, c’était m’emmener loin de Paris avec sa voiture afin de me dérober l’héritage !
Le prêtre parut stupéfait.
— Comment ? Que dis-tu là ?
— Vous avez bien entendu, Monsieur l’abbé ? C’était pour me frustrer d’un héritage important ...
— Mon fils, c’est là une grave accusation !
— Je sais ! Mais vous allez comprendre ... Avant tout, je voudrais vous demander une chose ; qu’est-ce que c’est qu’un fils naturel ?
Avant de répondre, le prêtre hésita un peu, enfin il expliqua :
— Un fils naturel, c’est un enfant né d’un mariage illégitime. Mais pourquoi cette question ?
— Vous allez le savoir, Monsieur l’abbé.
Enfin Pierrot tant bien que mal, raconta au prêtre tout ce qui lui était arrivé jusqu’au moment où il avait eu la pensée de venir le trouver. Il conclut en pleurant :
— Vous voyez, Monsieur l’abbé, que je n’ai pas de chance. Mais j’ai récité « Notre Père » et j’ai demandé à Dieu de lui pardonner pour tout ce qu’il m’a fait. Moi, je lui ai pardonné, Monsieur l’abbé !
Le prêtre regarda fixement le gamin, comme s’il cherchait la vérité dans les yeux de l’enfant. Il dit enfin, profondément bouleversé :
— Tu as bien fait de venir me voir, mon petit. Je ne sais si ce monsieur Delorme était ton père, mais, d’après ce que tu me dis, j’ai tout lieu de le croire, je ferai l’impossible pour le savoir.
Il leva les yeux au Ciel et s’écria :
— Mais, Monsieur l’abbé, je vous l’ai dit, fit observer Pierrot. Ce que je me demande moi, c’est pourquoi mes parents m’ont abandonné puisqu’ils étaient riches et pouvaient s’occuper de moi !
— Le mystère n’est pas là, reprit le prêtre, mais dans cette affaire d’héritage ... Peut-être s’agit-il d’un père criminel ? D’un homme sans scrupules. Dieu me pardonne ! Qui aurait abandonné la mère ? D’ailleurs, il est inutile de faire des suppositions. Ce qu’il faut, c’est découvrir la vérité ! Puisqu’il n’est plus possible de te rendre l’affection et le cœur de tes parents, voyons si, au moins, on peut te faire restituer quelque chose de ce qui t’a été volé !
Il se leva et commença à faire les cent pas dans la pièce les mains derrière le dos, profondément plongé dans ses pensées ... Non, il n’était pas l’homme qu’il fallait pour s’occuper d’une pareille affaire. D’autre part, il ne connaissait pas assez les lois. Déposez une plainte contre le marquis d’Evreux, sans preuves suffisantes, serait sans effet et porterait préjudice à son saint ministère.
Il lui fallait trouver un homme astucieux, expert en ce genre d’affaires, un homme qui connaîtrait le monde, la ville et qui, en même temps, serait honnête
Croyant et incapable de traîtrise.
« Mais où trouver un tel homme ? se demandait-il avec angoisse. Le monde est si corrompu, surtout quand il s’agit d’argent. Cet enfant mérite que l’on fasse quelque sacrifice pour lui ; il a un cœur d’or ... Et mon devoir est de protéger, d’aider tous les malheureux qui viennent à moi »
Soudain, le prêtre s’arrêta, se frappa le front, et s’exclama en souriant de satisfaction :
— J’y suis ! Paul Macaire ! Si lui ne se débrouille pas dans cette affaire, c’est que personne ne le peut !
Il regarda la pendule :
- Oui, c’est l’heure où, en général, il est chez lui !
Il mit son chapeau et dit à Pierrot :
— Viens ! Je t’amène chez un monsieur qui va arranger tout cela.
— Mais je n’ai pas d’argent pour le payer, fit observer prudemment l’enfant.
— Cela n’a pas d’importance, petit, assura le bon prêtre, il ne demandera rien ! Nous allons lui expliquer de quoi il s’agit et il nous dira tout de suite s’il peut faire quelque chose ... De toute façon, il le fera gratuitement ; c’est un saint homme !
Lorsqu’ils sortirent, ils se sentaient l’un et l’autre plein d’espoir. Après une courte marche, ils arrivèrent devant la maison qu’habitait Paul Macaire.
Mais Paul Macaire, appelé aussi « oncle Judas » n’avait rien d’un saint ...
Ce monde est quelque peu boiteux ; tel qui est réellement un saint, passa sa vie dans le malheur, tel autre qui serait à ma place en prison arriva à tromper les gens et reçoit honneurs et considérations !
Il arrive que la vérité triomphe, mais avec quel mal ! Pris individuellement, les hommes sont en état d’infériorité par rapport aux méchants qui ont pour armes redoutables ; le mensonge, l’hypocrisie et l’absence de scrupules.
Les braves gens sont la proie facile de ces derniers ; ils se laissent facilement abuser ; ils ont tant de candeur !
Paul Macaire était d’une telle hypocrisie qu’il avait réussi à tromper bon nombre de personnes, parmi lesquelles l’abbé Louis. En tant qu’homme d’affaires, il recherchait beaucoup celles qui intéressaient l’Eglise, d’une façon quelconque. Là, il était irréprochable ; jamais d’erreurs dans ses comptes et ses honoraires étaient plus que raisonnables. De plus, sa foi ne faisait de doute pour personne ; elle n’était pas assez discrète pour cela !
Tout naturellement, étant donnée sa réputation de « saint homme » des affaires privées lui étaient confiées et là, il pouvait donner libre cours à ses mauvais instincts et sa cupidité.
En réalité, il ne croyait pas le moins du monde en Dieu et n’avais aucune conscience, il profitait de ses médiations dans le silence de l’église pour mettre au point ses projets assez peu louables ... Et pourtant, personne ne doutait de sa grande vertu ! Dans la paroisse, il était connu et respecté de tout le monde.
(A SUIVRE LE 14 AOUT)