MOINEAUX SANS NID N° 39
39 – AMOUR ET PERFIDIE
La présence d’Alice mettait Robert mal à l’aise ; il ne pouvait oublier la scène désagréable qui s’était déroulée dans son atelier.
— Maintenant que vous êtes ici pour vous occupez de lui, dit-il lorsque Julien se fut assoupi, je ne crois pas que ma présence soit nécessaire.
Alice, qui attendait son départ avec impatience, répondit aussitôt :
— Oui, vous pouvez partir. Il n’y a aucune raison pour que vous passiez une nuit blanche.
Alors, le peintre s’approcha de la table de nuit, prit l’enveloppe et la mit dans sa poche.
La jeune fille tressaillit et il s’en fallut de peu qu’elle laissât échapper un cri de rage. Cependant, elle réussit à se contenir et demanda :
— Mais, est-ce que ce n’est pas le testament de mon oncle ?
— Oui, c’est le testament olographe que mon ami vient de rédiger, avec son domestique et moi pour témoins.
— Et vous êtes autorisé à le prendre ? Interrogea-t-elle encore, les sourcils froncés.
— Oui. Sinon, je ne me serais pas permis d’y toucher.
— Cette défiance de mon oncle vis-à-vis de moi me stupéfie ! se plaignit Alice avec amertume. Je vous prie de remettre cette enveloppe ou elle était jusqu’à ce que mon oncle s’éveille et puisse me confirmer ce que vous venez de me dire.
— Vous êtes dans votre droit, reconnut le peintre. Permettez-moi de me retirer dans une autre pièce pour me reposer un peu en attendant.
— Ma compagnie ne vous est pas agréable ? demanda Alice avec coquetterie. Vous semblez irrité contre moi…
— Certainement pas, je vous l’assure, répondit Robert avec tranquillité.
— Je vous signale que je connais le contenu de ce testament et que je serais très heureuse si les désirs de mon oncle pouvaient se réaliser… bien que cela me semble très difficile ; ce gamin doit être mort !... Avez-vous appris quelque chose ?
— Absolument rien !
— C’est navrant ! Soupira Alice. Pauvre petit ! Que peut-il être devenu ?
— S’il n’est pas mort, je le trouverai !
— Vous en êtes certain ? Interrogea-t-elle avec une légère vibration dans la voix.
— Oui ! Je me suis adressé à un policier privé et il m’a assuré que l’entreprise n’est pas aussi difficile qu’elle le parait.
— Vraiment ? fit Alice feignant une allégresse qu’elle était bien loin d’éprouver.
Depuis que Julien Delorme lui avait fait l’éloge de sa nièce, le peintre avait confiance en elle, croyant de bonne foi que c’était une femme de cœur. Le vieil homme lui avait fait part de son désir de le voir épouser la jeune fille et Robert avait fini par se persuader que celle-ci était une très brave fille.
— De quel système s’agit-il ? reprit-elle très intéressée.
— C’est très simple ; la mère du petit était une artiste célèbre dans toute l’Europe. Il est logique de penser qu’il existe encore beaucoup de ses compagnons dans lesquelles elle devait avoir des relations suivies. Cette Anna était très liée avec Florence Guillemain, puisqu’elle lui a confié son enfant. Il est probable que les amies de Florence connaissaient également Anna. Elles devraient donc savoir ce qu’il est advenu d’elle ; est-elle morte ? L’a-t-on vue avec un jeune enfant ? A-t-elle quitté la scène ? Et, dans ce dernier cas, où s’est-elle retirée ? En général les acteurs connaissent les détails de la vie de leurs compagnons… J’ai donc beaucoup de chances de retrouver Anna avec cette méthode !
— Et si vous retrouver ? demanda Alice dissimulant son anxiété.
— Alors, nous saurons ce que nous voulons savoir ! Ce qui est le plus probable, c’est qu’elle ait gardé n’enfant avec elle et qu’elle l’aime comme son propre fils… Mais si l’enfant est mort elle vous le dira.
Alice restait pensive ; Robert n’avait pas encore retrouvé Anna mais les événements ne s’arrangeait pas à l’avantage des neveux, et de plus, il y avait le danger que Juliette parlât.
Pour tirer son épingle du jeu, quoi qu’il puisse advenir elle dit :
— J’espère Robert que tout ce que je vais vous dire restera entre nous !
— Vous pouvez compter sur moi, Alice !
— Je voudrais… Cela m’est pénible à dire, très pénible ! Poursuivit-elle. Enfin… n’ayez pas en mes frères la même confiance que vous avez en moi !
— Vous doutez d’eux ?
— Pourquoi le nier ?... En effet, je ne crois pas que cela leur plairait beaucoup de retrouver cet enfant ! Ils ne sont pas aussi désintéressés que moi ! En outre, ils ont une certaine rancœur contre notre oncle qui, dans son testament me favorise… vous comprenez ?
— Parfaitement ! En cette confession loyale me réconcilie avec vous Alice ! Je m’aperçois que votre oncle avait raison de me dire tant de bien de vous !
— Il m’aime beaucoup et je lui rends cette affection. C’est moi qui l’ai mis en garde contre mes frères et c’est pour cela qu’il vous a chargé de rechercher son fils. (Et elle ajouta avec vivacité) : Que Dieu me pardonne ma méfiance envers ceux de mon sang, mais la vérité et l’honnêteté passant avant tout !
Elle fit une pause, essuya ses yeux mouillés de larmes et ajouta :
— Je vous prie d’oublier ce qui s’est passé l’autre jour !
— Et moi, je vous demande pardon, Alice. Votre amour aurait fait mon bonheur, car je vous crois une femme exceptionnelle, si nous nous étions connus quelques jours plus tôt.
— Que voulez-vous dire ? Interrogea-t-elle avec inquiétude.
— En vérité, Alice, toutes mes pensées vont à une autre femme…
— Je l’avais bien deviné ! Soupira-t-elle avec une profonde tristesse. Et c’est un malheur, car nous aurions donné une grande joie à mon pauvre oncle !
— Je le déplore autant que vous, assura le peintre qui ajouta : Votre oncle vous a-t-il dit quelque chose ?
— Oui… Et à vous ?
— Il m’en a touché deux mots.
— C’est dommage… cela eût illuminé ses derniers instants… Peut-être pourrions-nous lui mentir ?
— Que voulez-vous dire par là ? demanda Robert assez gêné.
— Nous pourrions feindre d’être fiancés pendant les quelques jours qui lui restent à vivre, expliqua-t-elle avec calme.
— Mentir à un moribond ? s’exclama le peintre.
— Ce serait un mensonge pieux qui ne nous lierait en rien, dit-elle. Et quand nous lui aurons fermé les yeux, nous redeviendrions de simples et bons amis comme maintenant. Pourquoi ne pas lui donner cette consolation à l’heure de sa mort ? Cela nous coûterait si peu !
Le jeune homme baissa la tête, réfléchissant. Puis, il la releva avec un sourire.
— C’est entendu, Alice ! dit-il. Oui ! Nous lui dirons que nous avons parlé cette nuit et que nous avons décidé de nous épouser dès qu’il sera rétabli. S’il guérissait, il serait facile de trouver un prétexte pour rompre ces fiançailles illusoires.
Alice sourit.
— Oh ! très facile ! s’exclama-t-elle. Donc, nous sommes fiancés ?
— Oui, mais dans les conditions que nous avons fixées, insista le peintre.
Un silence embarrassé s’installa entre eux parce qu’ils ne savaient plus que dire. La jeune femme semblait en proie à une profonde tristesse. Elle demanda enfin :
— Et qui est la femme de vos pensées, Robert ?
Il hésita un moment, puis décida de répondre à la confiance par une égale confiance :
— Elle se nomme Valérie Labeille.
— Elle est jeune ?
— Vingt-huit à trente ans.
— Quand et comment l’avez-vous connue ?
Le jeune homme lui expliqua leur rencontre le lendemain de la grosse chute de neige et comment il avait tiré la petite fille des griffes de l’usurière.
— Tout ceci est bien étrange, dit Alice. Mais… si je ne me trompe, cette demoiselle a des accointances avec l’individu accusé du crime de la rue Lakanal ?
— En effet, reconnut tranquillement le peintre. Elle a été sa maîtresse… mais sans cesser d’être pure.
Les yeux d’Alice s’agrandirent de surprise.
— Je ne pourrais pas le croire, même si vous le juriez !
— Je sais fort bien que personne ne voudra l’admettre, constata-t-il avec amertume, mais ma conscience et mon cœur savent que c’est vrai !
— Vous n’avez pas peur de paraître ridicule ?
— Cela m’est bien égal !
— Mais, enfin, Robert quand une femme a eu un amant et, surtout de cette espèce, elle n’est pas digne de porter le nom d’un honnête homme !
— Ce serait pourtant un honneur pour moi ! assura robert. Et je regrette beaucoup qu’elle n’accepte pas d’être ma femme !
— C’est très fort de sa part ! Mais je me charger de vous ouvrir les yeux et de vous montrer qu’elle se moque de vous avec sa prétendue… honnêteté ! Toutes les filles perdues agissent de même… Vous êtes un véritable enfant, Robert… Combien de femmes avez-vous connues au cours de votre vie ?
Le peintre haussa les épaules.
— Assez peu, je l’avoue, répondit-il.
— Vous voyez bien ! répliqua-t-elle, un sourire ironique au coin des lèvres.
Elle semblait vouloir ajouter autre chose, mais il s’exclama :
— Je suis sûr que si vous la connaissiez, vous changeriez d’opinion à son sujet.
Ils restèrent silencieux quelques instants. Alice préférait faire semblant d’ignorer cette affirmation du jeune homme. Puis elle reprit :
— Et l’enfant qui est venue vous voir dans votre atelier, c’est sa fille ?
Robert secoua la tête.
— Non. C’est une pauvre gosse que j’ai aidé Valérie a arracher des mains d’une mégère. Elle n’a ni père, ni mère et Valérie veut l’adopter.
— Quelle générosité ! s’exclama Alice en étouffant un rire moqueur.
— Elle est très bonne, continua le peintre, sans tenir compte de l’ironie de la jeune femme.
— Oui, bien sûr… répliqua Alice en soupirant. Mais écoutez Robert, je vais vous donner un conseil loyal, un conseil de femme qui connaît bien les autres femmes ; éloignez-vous pour toujours de cette personne.
— Je l’aime, répondit-il simplement.
Il allait ajouter « de toute mon âme » mais il s’arrêta afin de ne pas faire souffrir Alice.
— Si vous l’aimez, reprit-elle, faites-en votre maîtresse et vous vous rendez bien vite compte qu’elle ne mérite pas de devenir votre épouse. Mais le mieux serait que vous ne la revoyiez plus !
— Cela m’est impossible ! Déclara le peintre sur un ton résolu.
— Ce que j’en dis, c’est pour votre bien ! Vous allez au-devant de déceptions et vous souffrirez toute votre vie, sans jamais connaître le bonheur.
— J’ai confiance en elle, murmura Robert, obstiné.
— Sur quoi se base cette confiance ? demanda Alice avec nervosité.
— Sur la grande franchise qui émane d’elle, sur ses malheurs, sur tout ce qu’elle m’a dit, répondit le jeune homme.
Alice se mit alors à rire et baissa les épaules.
— Il n’y a pas une femme qui soit franche et désintéressée !... Bien souvent, leurs larmes ne sont que des larmes de crocodile… sauf celles d’une mère ?
— Oh ! Protesta l’artiste sur un ton désapprobateur, je ne suis pas d’accord, Alice !
— Après tout, faites comme bon vous semble ! Mais vous aurez toujours présente à l’esprit l’idée que votre maîtresse, votre femme peut-être a été liée pendant des années à un assassin… Etes-vous sûr au moins, qu’elle n’a aucunement participé à ce crime ?
— Absolument sûr ! s’écria Robert Montpellier qu’une pareille supposition indignait.
— Qu’est-ce qui le prouve ? insista la jeune femme, sans se laisser influencer.
— Le fait qu’elle hait cet homme maintenant et que…
— Tout cela n’est que bavardage ! interrompit la jolie fille en haussant les épaules. Ce dont je suis sûre, moi, c’est qu’elle vous a fait demander de l’argent
— Non ! Mireille est venue d’elle-même !
— Quel enfant ! Vous n’êtes qu’un grand enfant, Robert !
— Mais j’en suis certain ! Rétorqua le peintre.
— Comment est-il possible qu’un homme de votre âge, ayant votre expérience, puisse croire à de pareilles histoires ? On vous a berné, on a exploité votre candeur !... Et c’est aussi grave qu’un crime !... Enfin n’en parlons plus ! Je vous laisse à vos illusions !
— Cependant, je tiens à vous prévenir que, probablement cette fille vous conduira à abandonner votre art, à rater votre vie… si, encore vous ne connaissez par l’amertume de mendier votre pain ou de finir vos jours en prison ! Vous êtes libre d’agir à votre guise, Robert ! Peut-être qu’un jour, trop tard hélas ! Vous reconnaîtrez que j’avais raison !
— Même si vous prévoyez juste, cela m’est égal ! Je suis prêt à tout sacrifier ; honneur et fortune pour Valérie ! répliqua violemment le jeune homme.
A ces mots, Alice sentir le désespoir s’emparer d’elle ; Robert était possédé par un amour extraordinaire, un de ces amours profonds et durables… Pour le vaincre, il fallait qu’elle lutte de toutes ses forces, qu’elle emploie toute sa ruse. Elle hocha la tête et murmura :
— Je vois que vous ne voulez rien entendre ! Epousez-la donc vous deviendrez la risée de tout le monde ! Personne n’ignore plus les amours de cette femme avec un supposé assassin ! Quel courage vous avez Robert ! Et quand je pense que mon pauvre oncle se souciait tant de votre bonheur !... Vous ne le méritiez pas ! Non, vraiment vous ne le méritiez pas !
Elle éclata en sanglots d’une façon si émouvante que Robert en fut touché.
— Au nom du Ciel, Alice, ne pleurez pas ainsi ! s’écria le peintre, surpris de voir tant d’émotion. Je vous suis très reconnaissant de l’intérêt que vous me portez et vous pouvez être tranquille ; je n’épouserai jamais Valérie !
— Que se passe-t-il ? demanda à ce moment le malade.
— Rien, mon oncle, rien, répondit Alice, séchant rapidement ses larmes.
Elle s’approcha du lit du malade, se pencha sur le moribond, l’étreignit et recommença à pleurer en balbutiant :
— Il m’aine, mon oncle… nous nous aimons…
Le malade lui caressa la tête et, montrant une vive émotion, il murmura :
— Tu me donne là une grande joie, ma fille. Aime-le toujours car il le mérite ! (Après un moment de silence il ajouta) : Dis-lui de s’approcher.
Robert vint à son tour auprès du malade qui lui prit la main et la sera avec effusion.
— Aime-la Robert ! dit-il, je suis sûr qu’elle te rendra heureux comme tu le mérites.
Ensuite, il demanda aux deux jeunes gens de se prendre par la main et souriant :
— Maintenant, vous allez vous embrasser devant moi !
Gêné, Robert interrogea la jeune femme du regard. Mais Alice, sans hésiter, lui fit un collier de ses bras et lui donna un baiser passionné.
Le peintre se sentit envahi par une indéfinissable angoisse. Troublé, il lui rendit pourtant son baiser, étouffant les reproches de sa conscience et se disant en lui-même, qu’il acceptait tout cela pour faire plaisir à son vieil ami.
Ils restèrent la encore quelques instants, faisant des projets d’avenir. Enfin le malade eut un sourire las et dit :
— Je vous prie de m’excuser, mes enfants, mais j’ai besoin de me reposer maintenant. Cette nouvelle m’a profondément remué. Je vous aime tant ! Toi, Robert, il est grand temps que tu rentres chez toi.
— Je voudrais que vous me disiez si je dois prendre le testament.
— Si tu veux, quoique maintenant, cela n’est plus nécessaire ! Elle peut le garder elle-même !
Sans faire de commentaires, Robert Montpellier remit le testament à sa soi-disant fiancée qui le prit avec une indifférence bien jouée, en songeant joyeusement : « A présent, il est à moi. Quoi qu’il arrive, la fortune de l’oncle et Robert m’appartiendront ! »
Le peintre prit congé promettant de revenir le lendemain. Alice retourna au chevet du malade et, après l’avoir embrassé, elle conseilla :
— Dors bien, mon oncle ; il faut que tu guérisses bien vite pour assister à notre mariage.
— Et mon médicament, Alice ? Avec toutes ces émotions, tu as oublié de me le donner.
— C’est vrai ! Pardonnez-moi, mon petit tonton chéri ! Le bonheur me rend égoïste. J’oubliais !
Elle alla jusqu’à la table, versa du médicament dans une cuiller et, sans que le malade puisse la voir, ajouta quelques gouttes d’un flacon qu’elle sortit de sa poche.
Elle revint auprès du lit du malade qui avala la cuillerée sans le moindre soupçon, puis il se cala sur ses oreillers, désireux de dormir.
Alice s’installa dans un fauteuil et, fermant les yeux, elle commença à échafauder un horrible plan qui devait la conduire au triomphe. Le testament olographe disparaîtrait, mais personne ne pourrait la soupçonner et Robert Montpellier la prendrait toujours pour une femme honnête et bonne !...
( A SUIVRE LE 21 JUILLET )