MOINEAUX SANS NID N° 31
31 – IMPARDONNABLE RECIDIVE
Irrité, Robert se retourna vers celui qui osait ainsi insulter la femme qu’il aimait. Il leva le poing, mais Valérie le prit vivement par le bras, arrêtant le geste.
— Non ! Non ! C’est mon père, Robert !
Les deux hommes restaient là, face à face, Michel Labeille dit enfin d’un ton agressif :
— Quelle excuse vas-tu trouver aujourd’hui ? Réponds ! Il ne s’agit pas de suggestion, d’ignorance, cette fois ! Tu as donc décidé de transformer ta demeure en maison de rendez-vous ?
Robert Montpellier frémit :
— Monsieur, cria-t-il, vous avez beau être le père de Valérie, je ne vous permets pas de lui parler en ces termes !
— Vous taisez-vous ! gronda monsieur Labeille en le foudroyant du regard. Et sortez de cette maison !
— Papa ! s’écria la pauvre fille, ce n’est pas du tout ce que tu penses !
— Bien entendu, j’ai des visions ! répliqua son père. Tu vas peut-être inventer que tu as décidé de faire du théâtre et que tu répétais une scène d’amour ! Tu te moques de moi, voilà tout ! Cette maison n’est qu’un lieu de perdition !
Il leva la main, la tendit vers sa fille et proclama d’un ton solennel :
— Au nom de ta mère et au mien, je te maudits ! Ne te présente plus jamais devant moi ! Je ne veux plus te voir ! Je me repens de t’avoir engendrée !
A ces mots, la malheureuse tomba à genoux, comme écrasée sous le poids de la malédiction paternelle.
L’obstination de ce vieillard en fureur était si irritante que Robert eut bien du mérite à ne pas se laisser aller à des écarts de langage. Tremblant de colère il s’écria :
— Monsieur, entre Valérie et moi, il n’y a que…
Mais monsieur Labeille l’interrompit brusquement :
— Il suffit ! Je ne veux rien savoir ! L’honnêteté m’interdit de rester une minute de plus ici.
Et il sortit de la maison, fou de douleur, sans même écouter les supplications de sa fille. Il monta dans la voiture qui l’avait amené et s’éloigna rapidement.
Valérie reste immobile sur le seuil suivant des yeux celui qui s’éloignait pour toujours. Alors, avec un grand cri de douleur, elle s’écroula, évanouie…
Quand elle revint à elle, elle était allongée sur le divan. Le peintre était là penché sur elle, les yeux pleins d’amour et de compassion.
— Tout est fini pour moi ! balbutia la jeune femme.
— Mais non, mon amour ! répondit Robert, tout en lui caressant le front. C’est maintenant que commence votre véritable existence, la vie heureuse que vous méritez.
— Non, non, c’est impossible ! gémit la pauvrette en secouant la tête.
Elle se dressa sur son séant et continua :
— Laissez-moi suivre mon chemin… N’entrez pas dans ma vie oubliez-moi ! J’essaierai de vous oublier, moi aussi… L’homme qui m’a déshonorée est vivant ; plus rien n’est possible entre nous…
Le visage de Robert s’assombrit. Un doute atroce lui traversa l’esprit :
— Vous l’aimez encore ?
Valérie fut sur le point de nier, mais elle se mit à réfléchir très vite ; elle devait se sacrifier, empêcher Robert de persévérer dans son noble projet. Elle répondit donc d’une voix presque imperceptible, en tournant la tête pour ne pas rencontrer son regard :
— Oui, je l’aime encore !
Le peintre réagit violemment :
— Ce n’est pas vrai ! cria-t-il.
La jeune femme haussa les épaules et répondit :
— Si, Robert c’est vrai ! Après tant d’années de vie commune après tout ce qui s’est passé, je ne peux pas tout renier en une seconde… Vous avez vu ce que mon père a fait ; il me tient pour une fille perdue et tout le monde est de son avis.
— Pas moi !
Valérie le regarda dans les yeux, comme pour lire au plus profond de ses pensées. Elle y constata toute la noblesse d’une âme pure, toute la droiture d’un homme d’honneur. Elle demanda d’un ton ferme et résolu :
— Dites-moi la vérité, sans passion, sans détours ; si je devenais votre femme, cela ne vous ferait pas horreur de savoir que j’ai appartenu à une canaille ? Répondez, sans essayez de vous tromper vous-même, et n’oubliez pas que notre avenir dépend de cette réponse.
Robert se troubla, hésita… Valérie lui avait fait voir la réalité en face ; c’était vrai, tant que ce misérable existerait, il n’aurait pas un instant de paix ! Voilà était la vérité, l’horrible vérité.
A cet instant, la femme qu’il aimait lui parut plus droite, plus honnête que jamais, mais elle avait raison ; avant de l’épouser, il faudrait que disparaisse l’homme qui l’avait tenue à sa merci si longtemps !
— Vous voyez ! Vous ne répondez pas ! murmura Valérie avec tristesse quelques instants plus tard.
Il fit un geste de révolte et déclara :
— De toute façon, après ce qui s’est passé avec votre père, j’ai le devoir de vous épouser.
La jeune femme secoua la tête.
— Et moi, j’ai le devoir de ne pas accepter, affirma-t-elle. Vous seriez malheureux et la vue de votre souffrance me serait insupportable. Oubliez donc ces projets et séparons-nous pour toujours.
Il secoua la tête en disant :
— Très bien. Je sais ce qu’il me reste à faire.
— Et quoi donc ?
— Tout, sauf renoncer à mon amour !
— Laissez le temps arranger les choses… N’essayez pas de me revoir… tout au moins tant que je ne serai pas réhabilitée.
Robert tenta de protester :
— Je vous en prie, n’insistez pas !
Le peintre serra la main que lui tendait la jeune femme ; il était au bord des larmes… Il embrassa passionnément cette petite main et s’enfuit en courant.
Valérie Labeille, victime une fois de plus de sa droiture et de son honnêteté, se laissa tomber sur un fauteuil.
— Adieu ? Robert ! Tu emportes mon âme ! J’ai chassé le seul vrai amour de ma vie !
Puis, dans un effort désespéré, elle sortit de la maison et se dirigea vers l’usine abandonnée avec l’espoir d’y trouver Mireille. Mais le bâtiment était vide…
(A SUIVRE LE 27 MAI)