MOINEAUX SANS NID N° 287
Tremblant comme une feuille agitée par le vent, tenant à peine sur ses jambes, le marquis d’Evreux, debout dans le jardin, serrait dans ses mains le manche d’une pelle tout en fixant, hébété, les trois hommes qui se trouvaient en face de lui.
Ils venaient de quitter la maison, après que tous, y compris « Bimbo » et « le Chauve » eussent décidé de hâter sa fin pour ne plus courir de risques.
Sa condamnation avait littéralement paralysé Anselme. Il lui semblait qu’un vide total se faisait brusquement dans son cerveau et que toute sa volonté l’abandonnait, tandis qu’on le poussait rudement hors de la pièce.
— Dépêchez-vous, ordonna durement Roland, et surtout ne commettez aucune imprudence !
« Le Chauve » avait saisi le malheureux par un bras et l’entraînait avec lui, tandis que « Bimbo » et un certain Xavier les suivaient.
L’air frais du dehors avait rendu quelques légères forces au frère d’Alice. Il recommença à gémir, essayant vainement d’attendrir ces hommes impitoyables.
— Tais-toi, imbécile ! Hurla « Bimbo » en lui désignant avec autorité un coin de terre de l’autre côté de l’allée ... Creuse ici !
Ahuri et incrédule l’infortuné fixa le tapis herbeux puis bredouilla :
— Pourquoi dois-je creuser ?
— Ce n’est tout de même pas à nous de le faire, je pense ! Ricana cruellement « Bimbo ». Travaille !
Livide d’épouvante, le marquis d’Evreux réunit ce qui lui restait de forces et se mit à creuser la terre de sa pelle.
Il avait l’impression horrible de vivre un effroyable cauchemar dont certainement il ne tarderait pas à se réveiller, mais qu’il n’oublierait jamais !
Tout à coup, il jeta sa pelle.
— Pitié, je vous en supplie ! Gémit-il en sanglotant. Epargnez-moi ! Laissez-moi m’enfuir !
— Assez ! Hurla « Bimbo » en ramassant la pelle et en la lui tendant impérieusement. Continue à creuser et ne nous ennuie plus !
— Je vous donnerai de l’argent ! S’écria le marquis. Tout ce que vous me demanderez. Vous serez riches, très riches !
Les trois hommes échangèrent un regard moqueur.
— Tu l’entends ! Ricana « le Chauve ». Ils sont décidément tous les mêmes ces maudits assassins et lorsque l’heure sonne pour eux de ...
Anselme éclata en sanglots et jeta des regards implorants et désespérés aux trois hommes, sans réussir à les émouvoir.
— Dépêchez-toi, cria « Bimbo », inutile d’essayer encore de nous attendrir par tes pleurnicheries.
L’infortuné comprit alors que toute autre supplication serait vaine. Une colère folle s’empara brusquement de lui. Il ne voulait pas mourir. Son instinct de conservation lui donna un courage dont il ne serait pas cru capable. Il bondit, la pelle levée, et avant que les trois hommes ne fussent revenus de leur stupeur, il l’abattit sur la tête de « Bimbo »
Ce dernier poussa un cri de douleur et s’évanouit, tandis que Xavier déchargeait son arme sur le marquis ... pas assez vite ... un autre ayant prévenu son geste ...
Une petite flamme jaillit dans la nuit et Xavier s’écroula, à son tour, laissant tomber son revolver à ses pieds.
L’inspecteur Granier sortit de derrière un arbre, continuant à tirer des coups de feu, et Anselme stupéfait, le regarda approcher, ne parvenant pas à comprendre ce qui se passait.
— Vite ! Vite, lui cria l’inspecteur du S.S.D.T. venez pas ici !
L’intervention rapide et si inattendue du policier avait réussi à immobiliser les bandits.
Avec un cri de joie, le marquis s’élança dans la direction que lui indiquait son sauveteur inespéré. De son côté, l’arme toujours pointée vers la maison, Granier le suivait.
Personne ne sortit de la maison.
« Ca se passe exactement comme je l’avais prévu, se dit l’inspecteur. Les autres en entendant les coups de feu, ont cru qu’il s’agissait de leur victime. Parfait ! Nous disposons de quelques moments de répit dont il faut profiter au maximum !
Il rejoignit rapidement Anselme qui s’était arrêté un peu plus loin, anxieux et indécis. Il le poussa de la main.
— J’ai ma voiture plus loin, lui dit-il en continuant à courir.
Ils y arrivèrent une seconde après et s’y engouffrèrent. Le policier alluma le contact et dé »marra à l’instant même où un homme, ouvrant la porte de la villa, cherchait à savoir ce qui s’était passé.
— Eh ! Cria une voix, tandis que la voiture s’éloignait rapidement. Xavier ! « Bimbo » ! Que faites-vous ?
Maintenant l’inspecteur Granier et le marquis atteignaient la grande route.
— La femme ! S’exclama Granier en freinant. J’allais l’oublier !
En effet, une silhouette mince s’approchait, faisant de grands gestes de la main. C’était Sibylle qui essayait d’attirer l’attention des automobilistes.
L’inspecteur s’arrêta et ouvrit la portière.
— Vite ! Montez ! Lui cria-t-il.
La jeune femme bondit à l’intérieur, referma d’un coup sec la portière derrière elle, et le conducteur repartit à toute vitesse.
Ayant atteint la route nationale l’auto fila telle une flèche sur Paris.
Stupéfaite, Sibylle fixa Anselme, qui renversé sur la banquette arrière, une main sur la bouche, essayait de reprendre son souffle, tout en poussant des gémissements plaintifs. Puis, elle regarda l’inspecteur Granier avec admiration.
— Comment avez-vous fait pour réussir ? Murmura-t-elle à voix basse.
Le policier sourit et sans quitter la route des yeux, il répondit :
— J’ai eu de la chance, c’est tout !
Sibylle se tourna de nouveau vers le marquis d’Evreux, qui s’étant un peu ressaisi, la dévisageait stupéfait, ne comprenant pas la raison pour laquelle cette femme se trouvait avec eux. Il chercha en vain, et comme il ne put résoudre ce problème, il préféra y renoncer.
Aucun d’eux ne prononça un mot, tandis que la voiture poursuivait sa course rapide, guidée par les mains sûres et nerveuses de l’inspecteur.
Tout en conduisant avec attention, Granier se demandait comment il se faisait que son supérieur ne fut pas encore en vue.
Peu après, il ralentit. Il venait d’apercevoir, tout au loin — les premières lueurs de l’aube commençant à éclairer le ciel — deux voitures qui arrivaient rapidement.
— Ce sont eux ! S’écria-t-il.
Sibylle le regarda, inquiète.
— Qui ... eux ? Questionna-t-elle.
L’inspecteur Granier ne répondit pas. Il arrêta son auto sur le bas côté de la route. Il sortit sa main de la portière et l’agita à plusieurs reprises. Les deux voitures qui arrivaient presque à sa hauteur, stoppèrent immédiatement avec un grincement de pneus.
Le visage soupçonneux du directeur du S.S.D.T. apparut à la portière de la première auto et sembla très étonné de reconnaître l’inspecteur Granier.
— Vous êtes déjà ici ? Cria-t-il en se précipitant vers son précieux collaborateur ...Qui est-ce ? Questionna-t-il en dévisageant Anselme d’Evreux et la belle Sibylle.
Soudain, il reconnut le marquis. Il sourit de satisfaction et ajouta :
— Vous avez réussi ? Très bien, mon vieux ! Si j’avais pu prévoir ce rapide succès, je n’aurais pas quitté mon lit à une heure pareille !
— Patron ! S’écria Granier en lui adressant un regard de reproche, comment se
fait-il que vous ayez tellement tardé ? J’a i bien cru y laisser ma peau ! Seule ma chance m’a permis de m’en tirer et de délivrer monsieur d’Evreux.
— Qui est cette jeune femme ? S’enquit de nouveau le directeur en fixant Sibylle assise près de l’inspecteur.
— Je ne le sais pas encore exactement, patron, répondit ce dernier. Je crois qu’elle remplissait un rôle secondaire auprès de ces misérables et je lui ai promis qu’elle ne serait pas inquiétée. Je vous prie de ne pas l’oublier en temps opportun.
Le directeur du S.S.D.T. sourit avec une imperceptible ironie dans la voix.
— Toujours aussi galant, Granier ! Murmura-t-il en ouvrant la portière arrière et en s’installant près du marquis
Il fit un geste de la main aux deux autres voitures et dit à Granier :
— Rentrons ! Peut-être pourrai-je regagner mon lit d’ici une demi-heure !
L’inspecteur remit le contact et démarra. Les deux autos firent vivement demi-tour et le suivirent.
Trois quarts d’heure après, ils arrivaient dans la grande cour du S.S.D.T. Tous descendirent et le directeur se hâta vers l’escalier, en faisant signe à Granier de le suivre avec sibylle et Anselme d’Evreux.
Quelques secondes après, assis devant sa table de travail, il s’entretint avec son collaborateur, tandis que la jeune femme et le marquis s’installaient sur deux chaises, un peu à l’écart.
— Mes félicitations, Granier ! Reprit le directeur du Service de Sécurité. Cependant, je ne vous cacherai pas que vous m’avez fait passer par des moments de terrible inquiétude, tout en étant certain de votre réussite !
— Puis-je savoir, patron, pourquoi vous avez tellement tardé à me rejoindre ? S’enquit l’inspecteur.
L’autre fouilla la poche droite de son veston et lui tendit une feuille de papier.
— Tenez, mon cher ! Vous auriez dû être un peu plus précis, dans vos indications, lui répondit-il en riant. Comment diable pouvais-je vous retrouver en me basant sur cette feuille blanche ?
Granier sursauta, saisit le papier qu’il fixa avec ahurissement ; il n’y avait absolument rien de tracé. Il passa une main sur son front.
Son supérieur poursuivit :
— Il est évident que dans votre hâte, mon vieux, vous vous êtes trompé et avez arraché cette feuille blanche au lieu de celle sur laquelle étaient tracés l’itinéraire et les renseignements qui m’étaient indispensables.
L’inspecteur Granier éclata de rire.
— Alors, comment avez-vous fait pour venir à ma rencontre ?
— C’est une question de hasard, expliqua son supérieur. Toutefois, un de nos hommes qui rentrait pour prendre son service, vous a croisé sur le quai. Alors, nous nous sommes lancés dans cette direction, au petit bonheur ...
Il s’interrompit, observa le marquis et reprit :
— Je vous renouvelle mes compliments, mon cher Granier, pour une telle réussite ! A présent, que devons-nous faire, à votre avis ?
— Comme la bande est toujours là-bas, répondit l’inspecteur — je le crois tout au moins, car je pense qu’ils ne se doutent pas qu’il s’agit de moi et soupçonnent plutôt des rivaux — je vous propose d’aller les surprendre.
— Il n’est pas douteux qu’ils vont s’inquiéter de l’absence de cette jeune femme !
Le directeur du S.S.D.T. réfléchit quelques secondes en fronçant les sourcils.
— Non ! Je pense que pour le moment il est préférable d’attendre. Puisque vous avez trouvé leur repaire, nous n’avons pas à nous presser. Il vaut mieux réfléchir et mettre minutieusement au point notre offensive.
— Vous avez raison, patron ! Répondit Granier (Puis, levant les yeux sur Sibylle, il lui dit) : J’ai également promis à Madame de ne pas l’inquiéter et de la protéger. Je suis sûr qu’elle ne demandera pas mieux que de nous aider !
Le directeur du Service de Sécurité quitta son siège et s’approcha de la jeune femme qui le fixa calmement et sans inquiétude apparente. Son comportement contrastait avec celui d’Anselme qui était toujours en proie à une agitation fébrile.
— Je coirs, monsieur d’Evreux, que vous avez vécu de bien tristes heures, lui dit-il aimablement, mais il faut vous calmer, vous êtes en sûreté ici.
— Ah ! Soupira le frère d’Alice, je n’arrive pas à m’en persuader. Ca a été tellement horrible !
— Vous pouvez rentrer chez vous si vous le désirez, proposa le directeur. Cependant, je crois qu’il serait plus sage d’attendre la capture de tous ces misérables.
— Oh ! Oui, s’écria Anselme, je ne pourrais pas vivre chez moi avec la crainte de les voir surgir d’un moment à l’autre.
Son interlocuteur ajouta :
— Puis-je me permettre de vous donner un conseil, monsieur d’Evreux ? Cela surtout pour vous aider à vous rassurer ; comme nous l’avons dit tout à l’heure, nous sommes sur le point de surprendre ces individus. Et même si l’un d’eux nous échappe, il ne serait plus en mesure de vous inquiéter ! En attendant, je vous propose d’aller loger dans un petit hôtel où personne ne pensera à vous découvrir. D’ailleurs, je vous ferai surveiller et protéger par un de mes hommes.
Le visage d’Anselme s’éclaira.
— Parfait ! S’exclama-t-il avec élan. C’est une excellente idée, Monsieur. Et comme je suis épuisé et ai besoin de me nettoyer et de me reposer, je vous prie de donner des ordres afin qu’un agent soit mit à ma disposition.
Le supérieur de l’inspecteur Granier le dévisagea avec pitié. Le marquis était en effet, dans un triste état avec son visage et ses vêtements tachés de boue ! Il décrocha le récepteur du téléphone et donna quelques ordres.
— Dans un instant un de mes hommes viendra vous chercher et vous conduira en voiture là où il vous plaira, monsieur d’Evreux.
Le frère d4alice s’empressa de le remercier chaleureusement. S’adressant à Granier, il murmura :
— Je vous suis profondément reconnaissant, Monsieur l’inspecteur, de tout ce que vous avez fait pour moi il y a un instant, car vous m’avez sauvé la vie alors que j’étais perdu !
— Je vous en prie, Monsieur, répondit le policier, cela fait partie de mon métier. De mon côté, permettez-moi de vous féliciter de votre comportement, car vous avez témoignez d’un très grand courage !
L’entretien fut interrompu par de légers coups frappés à la porte. Un agent en civil apparut. Le marquis d’Evreux serra la main des deux policiers et peu après il montait dans une voiture de la police qui partit immédiatement. Elle se dirigea vers un hôtel, peu éloigné du quartier, où Anselme serait en sûreté.
Une demi heure plus tard, après avoir pris un bain, le marquis d’Evreux se coucha et s’endormit profondément. L’agent du S.S.D.T. installé dans la pièce voisine dont la porte de communication était restée ouverte, fumait en jetant un coup d’œil sur cet homme, pour lequel il ressentait une antipathie inexplicable.
La terrible aventure du frère d’Alice semblait s’achever.
Son sommeil fut peuplé d’affreux cauchemars. Soudain, parmi toutes ces visions, Anselme distingué la visage moqueur de Pierrot ; l’enfant riait comme s’il s’amusait de ses malheurs.
Une violente colère s’empara du marquis qui se réveilla brusquement et s’assit sur son lit en criant.
L’agent bondit dans la chambre.
— Rassurez-vous, Monsieur, lui dit-il. Vous n’avez rien à craindre, je suis là et personne ne vous fera de mal !
Anselme ne répondit pas, mais il songea avec colère que c’était la faute de Pierrot s’il s’était mis dans un tel guêpier. Un éclair de haine passa dans ses yeux méchants, tandis qu’il se disait :
« Maudit garnement ! Une fois de plus, il m’a joué. Mais je finirai bien par me venger ! »
( A SUIVRE LE 04 AOUT )