MOINEAUX SANS NID N° 28
28 – UNE DEMARCHE DE MIREILLE
— Ce doit être un garçon intéressant, ce Pierrot, fit le peintre en allant vers elle — puis, il s’arrêta, surpris — Mais tu pleures, ma parole ! s’écria-t-il et pourquoi ?
— Parce que Pierrot a disparu de Pantin ! répondit la fillette.
— Disparu ? demanda Robert. Comment est-ce possible ? Tu ne sais vraiment pas où il est ?
Mireille secoua négativement la tête, l’air désolé.
— Non, monsieur Robert. On m’a dit qu’il était monté en voiture avec un Monsieur, dans la rue de Paris et, depuis ce jour-là, plus personne ne l’a revu.
Le peintre lui caressa la tête.
— C’est étrange ! murmura-t-il. Ne t’inquiète pas, il reviendra. Maintenant, Mireille, raconte-moi ce qui t’amène. C’est quelque chose de bien urgent, à ce qu’il semble.
— Eh bien ! voilà… Oh ! Je ne sais comment vous dire.
— Dis-le comme tu veux, parbleu ! conseilla Robert en riant. Sois franche, c’est tout ce que je te demande.
— C’est que…
— Allons, explique-toi.
— Il s’agit de mademoiselle Valérie.
— C’est elle qui t’envoyée ?
— Non, non, Monsieur !Elle ne sait rien. Je suis venue toute seule comme ça… Elle est tellement malheureuse qu’elle n’arrête pas de pleurer ! Je me suis dit : monsieur robert, lui, va certainement trouver un remède.
— Si je peux quelque chose je le ferai avec grand plaisir. Que se passe-t-il donc ?
L’enfant le regarda avec candeur et révéla :
— On veut la mettre à la porte de sa maison, parce qu’elle ne peut pas payer !
Robert ne put réprimer un geste d’indignation. Il ne pouvait croire que cette démarche était venue de la seule idée de la gamine. Il se raidit et répliqua avec beaucoup de froideur :
— Eh bien ! Tu peux aller dire à mademoiselle Valérie que je ne peux rien pour elle.
Mireille qui ne s’attendait pas à ce genre de réponse, comprit ce que Robert s’était imaginé. Ses yeux s’emplirent de larmes.
— Je ne pourrai rien lui dire, elle ne sait rien…
— Qu’est-ce qu’elle ne sait pas ? demanda le jeune homme tout en la scrutant du regard.
— Que je suis venue vous voir…
Pour le peintre, la demande de cette enfant représentant une amère désillusion. Il s’était épris d’une créature sans valeur morale ; la maîtresse de Jean Marigny… un assassin, peut-être ! Sûrement même puisque Eugène Michonneau venait de lui montrer l’évidence culpabilité du misérable. Le mieux était de rompre toutes relations avec ces gens.
Robert allait mettre l’innocente à la porte, mais celle-ci avait déjà tourné le dos et s’en allait… Alors, le peintre sentit sa conscience se révolter… et si la petite avait dit la vérité ? Non, elle ne pouvait mentir. Quelque chose au plus profond de lui-même lui inspirait confiance.
— Ecoute, Mireille, dit-il.
La gamine se retourna et le regarda… Il s’approcha d’elle et lui mit la main sur l’épaule.
— Assieds-toi et raconte-moi en détail ce qui est arrivé à mademoiselle Valérie.
— Je vous l’ai déjà dit. Mais comme vous pensez que je mens…
— C’est bien vrai que tu es venue toute seule ?
— Oui, Monsieur, je vous le jure ! répondit solennellement Mireille ? C’est moi qui ai voulu vous expliquer ce qu’il arrive à cette pauvre demoiselle. La vieille sorcière…
— Quelle vieille sorcière ?
— La mère Picquet, celle qui me faisait mendier. Elle veut la chasser de sa maison parce qu’elle lui doit de l’argent.
— La maison appartient à madame Picquet ?
La petite haussa les épaules.
— Je ne saurais vous le dire, répondit-elle. D’après ce que j’ai cru comprendre la Picquet aussi prêté de l’argent à Mademoiselle Valérie et mademoiselle Valérie ne pourrait pas le lui rendre. Alors l’Araigne veut prendre la maison… Et elle la prendra parce qu’elle n’a pitié de personne. Elle n’est contente que lorsqu’ elle peut faire souffrir quelqu’un !
— Tu sais combien lui doit mademoiselle Valérie ?
Mireille eut un geste léger.
— Une misère : huit cent mille francs !
Le peintre sursauta.
— Diable ! C’est ce que tu appelles une misère ?
— C’est beaucoup ? demanda Mireille, ouvrant de grands yeux. C’est mademoiselle Valérie elle-même qui a dit que c’était une misère.
Ces paroles firent comprendre au jeune homme que la demande venait de la petite fille elle-même. En effet, Valérie n’aurait jamais osé demander cette somme à un homme qu’elle connaissait à peine. Robert réfléchit quelques instants puis il caressa de nouveau les cheveux de Mireille.
— Je te promets d’aller voir moi-même, mademoiselle Valérie.
— Le malheur est que la vieille veut la faire chasser par les agents si elle ne paye pas, fit l’enfant, l’air préoccupé.
— Quand cela ?
— Ce matin… Peut-être sont-ils déjà là.
— Mais il n’y a pas un moment à perdre !
Le peintre sortit d’une cassette de métal une liasse de billets de banque qu’il glissa dans une enveloppe. A cet instant son domestique entra, annonçant qu’une dame et un monsieur demandaient à être reçus.
— Faites-les entrer, dit le jeune homme, sans interrompre son travail.
Quelques instants plus tard, Alice et son frère Anselme pénétraient dans l’atelier.
— Excusez-moi un instant, je suis à vous…
< Alea jacta est > se dit-il ensuite ! Il faut que je sauve… cette femme ! Mais il n’est pas correct de lui envoyer ainsi une aumône… »
Il s’assit devant son secrétaire, pris un stylo et une feuille de papier et établi une reconnaissance de dette aux termes de laquelle Valérie Labeille devrait lui rembourser cet argent avec les intérêts dans un délai de trois ans. Puis il griffonna un petit mot explicatif.
« Chère amie,
« J’ai appris par votre protégée que vous vous trouviez dans une situation difficile. Ma situation me permet de vous tirer d’embarras sans que cela me gêne le moins du monde. Je vous prie donc de ne pas hésiter et d’accepter cette preuve d’amitié.
Je serais très heureux si, grâce à cette somme vous étiez définitivement délivrée de vos ennuis. Si vous me faites le plaisir de l’accepter, je vous serais reconnaissant de m’en signer le reçu.
Votre ami
« Robert Montpellier »
Pendant tout le temps qu’il écrivait, Alice et Anselme ne cessaient de regarder Mireille avec curiosité. A vrai dire, Anselme montrait un peu plus que de la curiosité ; il était sûr de l’avoir déjà vue quelque part.
— Baptiste, dit le peintre à son domestique qu’il avait sonné, portez vite cette lettre à l’adresse indiquée sur l’enveloppe. La petite va vous accompagner. Vous prendrez un taxi car c’est urgent. Faites bien attention ; il s’agit d’une grosse somme.
— Oh ! Je ne veux pas y aller ! s’écria la pauvrette. Il y aura la mère Picquet et elle m’emmènera avec elle. Que le Monsieur y aille tout seul !
Le peintre comprit que la peur de Mireille était justifiée et il fit un signe d’assentiment.
— Eh bien ! allez-y seul Baptiste. Vous pouvez être de retour avant une heure ; je vous attends avec impatience. Quand à toi Mireille, tu peux rester là si tu veux.
< Mireille ? se dit Anselme, surpris. Mais c’est le nom que le gosse prononce tout le temps. Qu’est-ce que cela signifie ? Que diable fait-elle ici ? Et pour qui peut être cet argent ? >
A cet instant, Robert Montpellier vint retrouver ses visiteurs.
— Pardonnez-moi, Alice, murmura-t-il en lui prenant la main. Il s’agissait d’une affaire qui ne pouvait attendre.
La jeune fille lui sourit puis se tourna vers son compagnon.
— Mon frère Anselme, présenta-t-elle.
Les deux hommes se serrèrent la main.
— Nous sommes venus dans un but très intéressé, reprit Alice.
— Ah ! Ah ! Et lequel ?
— J’aimerais que vous fassiez mon portrait en pied. Mais je voudrais que vous envisagiez quelque chose qui sorte de l’ordinaire qui retienne l’attention.
— Il suffira de vous peintre fidèlement, répondit le peintre.
— Je vous remercie du compliment. Pourtant, il ne s’agit pas de cela ; je parle de la façon de poser. Cela vous irait-il de faire un nu ?
Il sourit imperceptiblement.
— Comme vous voudrez…
— Il n’est pas question de nudité intégrale. Je garderai quand même un vêtement léger…
— Compris. Quand voulez-vous que nous commencions !
— Aujourd’hui, si vous voulez. Il ne faut pas remettre au lendemain ce qu’on peut faire le jour même.
— Pierrot dit souvent la même chose ! intervint Mireille, silencieuse jusque-là.
Anselme tressaillit ; en entendant prononcer le nom de Pierrot, il avait eu la confirmation que cette gamine n’était autre que la petite camarade du gosse. Sa présence en cet atelier, le jour même où Robert avait accepté de rechercher Pierrot le fit beaucoup réfléchir.
— Qui est Pierrot ? demanda Alice. Et Pierrot… comment ?
— Il est presque mon frère. Mais Pierrot, c’est un nom comme ça… Il s’appelle André.
Personne ne prit garde au signe d’intelligence qu’échangèrent le frère et la sœur.
— Et pourquoi l’appelle-t-on ainsi ? reprit Alice.
— Parce que nous, les gosses de la rue, nous avons tous des surnoms.
— Tu es une enfant trouvée ?
— Oui, Madame, répondit ingénument la petite.
— Tu n’as plus tes parents ?
Cette fois, Mireille ne répondit pas. Elle se contenta de baisser la tête.
— Ils sont morts et tu ne les as pas connus ? poursuivit Alice.
— Non, je ne les ai pas connus, murmura la petite, en baissant la tête (Puis elle ajouta comme pour se justifier) : Mais j’en ai eu, vous savez. J’ai même eut un tuteur !
A cette réponse pleine de candeur, Alice rit de bon cœur. Une autre se serait apitoyée, elle non…
Anselme pendant ce dialogue, feignait de regarder les toiles qui se trouvaient dans l’atelier. Mais son esprit n’était pas à ce qu’il regardait ; il se demandait pourquoi la petite amie de celui qu’il séquestrait se trouvait justement là.
— Il faut se méfier de cette enfant, pensait-il. Elle peut parler, fournir des renseignements. Il faut absolument l’éloigner de cet homme. C’est un danger… Essayons maintenant de découvrir quelque chose… »
Pour attirer l’attention de Robert Montpellier, il se mit à lui faire l’éloge de sa peinture. Mais l’artiste comprit tout de suite que son visiteur n’entendait rien à l’art. Il écouta ses compliments d’une oreille très distraite, remarquant combien ceux-ci portaient à faux. Le neveu de Delorme demanda enfin :
— Où en êtes-vous des recherches que vous a confiées mon oncle ?
— Pas très avancé ? Je n’ai rien pu savoir…
— Je pense que, comme moi, vous perdrez votre temps.
— Peut-être… le tout est de retrouver la nommée Anne.
— Suivez une autre piste, je vous le conseille. Cette femme n’a laissé de trace nulle part. Si vous saviez combien je l’ai cherchée !
— Peut-être aurai-je plus de chance, observa le peintre en souriant calmement. (Tout à coup il pensa à ce que le détective lui avait dit et il continua) : De toute façon, je vais suivre une autre piste.
Anselme tressaillit, le regarda longuement dans les yeux et demanda enfin :
— Peut-on savoir de quelle piste il s’agit ?
— Je ne peux pas encore vous le dire ; il s’agit d’une idée vague imprécise encore…
< Il se méfie de moi, c’est visible pensa Anselme > — Je suis content que vous envisagiez une autre piste, constata-t-il tout haut.
— Il vaudrait mieux, reprit Robert, que vous me mettiez au courant des démarches que vous avez faites afin de ne pas perdre de temps.
A cet instant, Mireille l’interrompit :
— Au revoir, monsieur Robert.
Il se retourna vers la fillette.
— Où vas-tu ?
— Je vais chercher Pierrot, soupira Mireille. Et si je ne le trouve pas, j’avertirai la police.
— Tu l’avertirais de quoi ?
— Eh bien ! Qu’il a disparu ! Qu’un Monsieur en automobile l’a emmené !
— Qui t’a dit ça ? demanda Anselme, de plus en plus agité.
— Un ami à moi qui l’a vu, répondit naïvement la gamine.
— Tu n’as pas peur que madame Picquet te reprenne ? lui demanda le peintre. Elle doit être à ta recherche.
La petite hausa les épaules et répondit :
— Bien sûr que j’ai peur, mais je veux retrouver Pierrot !
— Alors va, et bonne chance !
— Au revoir, et merci pour tout ce que vous avez fait. Vous êtes très bon ! conclut Mireille en lui lançant un regard chargé de tendre reconnaissance.
— Comment ? s’exclama Robert, feignant l’indignation, tu t’en vas comme ça, sans même m’embrasser ?
Mireille se haussa sur la pointe des pieds et jeta ses bras autour du cou du jeune homme. Entre deux baisers elle murmura à son oreille :
— Je ne veux pas que vous épousiez cette femme !... Elle doit être méchante… Mademoiselle Valérie est bien plus belle et elle a bon cœur…
Robert se mit à rire et, après une dernière caresse, il la laissa partir. Il s’apprêtait à reprendre la conversation interrompue avec ses hôtes, quand tout à coup, Anselme parut se souvenir d’une chose très importante ; il se frappa le front en disant :
— Suis-je bête ! J’avais complètement oublié un rendez-vous… Je vais vous prier de m’excuser, monsieur Montpellier. J’aurais vraiment aimer m’entretenir plus longtemps avec vous, mais les affaires, sont les affaires, n’est-ce pas ?
— Je vous en prie, répondit Robert le plus aimablement du monde. Une autre fois j’espère avoir le plaisir de bavarder avec vous plus longtemps.
— Au revoir et à bientôt ! conclut l’autre (Il se tourna vers sa sœur en ajoutant) : J’espère que tu voudras bien m’excuser, toi aussi.
— Bien sûr, Anselme ! Je suis assez grande pour rentrer seule !
Son frère sortit rapidement… Quelques instants plus tard, il était dans la rue, où il se mit à suivre, la frêle silhouette de Mireille.
(A SUIVRE LE 18 JUIN)