MOINEAUX SANS NID N° 262
Anna Carrel ne parla pas à Pierrot de sa
rencontre avec le marquis d’Evreux dans le café du Rond-Point des Champs-Elysées, afin de ne pas le tourmenter.
Après avoir rejoint Anselme devant la principale entrée du parc des Buttes-Chaumont, la jeune femme lui proposa d’aller dans un grand café tout proche, pour s’y entretenir plus tranquillement.
— Deux thés ! Ordonna le marquis au garçon qui s’approcha tout de suite de la table où ils venaient de s’asseoir.
Dès que les consommations furent servies, Anselme prit la parole
— Je pense, Madame, que maintenant nous pouvons parler sans craindre les oreilles indiscrètes ?
— Je n’ai pas grand’chose à vous dire, Monsieur, répondit froidement Anna, toutefois j’ai une question à vous poser : qu’avez-vous fait du jeune garçon que je vous ai remis il y a une douzaine d’années ?
Le marquis esquissa un geste indifférent.
— Je l’ai envoyé chez mon oncle dès que vous me l’avez confié, répondit-il.
— C’est faux ! S’exclama Anna avec indignation.
— Madame ! Protesta Anselme.
— Je vous conseille de faire preuve de franchise, reprit la jeune femme en le dévisageant avec sévérité.
Anselme ne releva pas ces paroles.
— J’ai appris de source sûre, poursuivit Anna, que jamais ce pauvre enfant n’a été remis à Julien Delorme, et que jamais vous ne lui en avez parlé !
— Vous paraissez, Madame, être très renseignée, observa le frère d’Alice avec un accent plein d’ironie.
— Plus encore que vous ne pouvez le supposer, Monsieur, répliqua l’ancienne artiste sur le même ton.
— Mes compliments ! Ajouta Anselme. Je dois pourtant vous prévenir que ce que vous me dites ne m’effraye nullement !
— Je ne suis pas venue ici pour vous menacer, marquis, reprit Anna agacée, mais pour vous réclamer cet enfant.
Anselme la fixa étonné, puis haussa les épaules avec désinvolture.
— J’ignore totalement ce que ce gamin est devenu, déclara-t-il froidement.
— Pourtant, cher Monsieur, j’ai appris son évasion du pavillon de chasse que vous possédez aux environs d’Evreux et où vous l’avez séquestré pendant quelque temps, continua Anna en le fixant dans les yeux.
Il soutint son regard stimulant admirablement la plus vive stupeur.
— J’avoue cette fois, Madame, ne rien comprendre à ce que vous dites, affirma-t-il avec force.
— Je vous prie de cesser de mentir aussi effrontément ! Explosa Anna. Vous savez très bien que je dis la vérité. Le fils de votre oncle Julien est un pauvre enfant que vous avez jeté littéralement à la rue où il se trouve toujours sans que jamais personne ne lui ai tendu une main secourable !
— Je vois de qui vous voulez parler, murmura Anselme avec un sourire étrange, le jeune homme auquel vous faites allusion est celui qu’une intrigante a essayé de ...
— Cherchez-vous à insinuer que je suis une intrigante ? Interrompit ironiquement Anna.
— Mais, Madame, je n’ai jamais voulu dire une chose pareille ! s’écria le marquis d’Evreux.
— Admettons ! Reprit froidement l’ancienne comédienne et parlons avec franchise.
— C’est ce que je fais, répliqua Anselme l’air excédé.
— Très bien, fit alors Anna. (Puis changeant brusquement de ton elle poursuivit) : Vous n’avez certainement pas oublié que je vous avais remis ce jeune garçon ?
— C’est tout à fait exact, reconnut vivement le marquis.
— Et, en échange, vous m’avez donné de l’argent, c’est bien cela ?
— Oui, il s’agissait même d’une somme importante, si j’ai bonne mémoire,n répondit Anselme.
— Vous ne vous trompez pas, approuva la jeune femme.
— Rassurez-vous, Madame, je n’ai absolument pas l’intention de vous réclamer quoi que ce soit, déclara le marquis en souriant.
— Moi, au contraire, je tiens à vous rendre l’argent que vous m’avez remis, cher Monsieur, répliqua sèchement Anna en sortant une enveloppe de son sac et en la posant devant Anselme.
— Je constate avec plaisir, que maintenant vous n’avez plus besoin d’être aidée, reprit son interlocuteur d’un ton moqueur.
— Vous avez raison, la roue a tourné et je suis riche à présent, précisa Anna.
— Mes compliments, Madame !
— Je vous demande de me remettre le fils de mon amie, non dans l’intention de le priver de sa fortune, mais pour l’élever dignement et lui laisser tous mes biens.
— Vraiment ? S’écria le marquis.
— Mais oui, marquis, affirma Anna et je ne suis pas venue dans l’intention de me quereller, mais de m’entendre avec vous si toutefois la chose est possible.
— Ce n’est certainement pas moi qui m’y opposerai, affirma aimablement Anselme.
& Alors, vous ne voyez aucun inconvénient à ce que ce garçon me soit confié ? Demanda Anna l’air anxieux.
— Mais bien au contraire, chère Madame, je serai ravi que vous le retrouviez, affirma le marquis d’Evreux.
— Vous m’avez dit tout à l’heure que le petit Pierrot ne méritait pas que l’on prit soin de lui. Insinueriez-vous qu’il serait méchant ? Ajouta Anna après une légère hésitation.
— Il est, en effet, hypocrite et malveillant ! Affirma le frère d’Alice.
— Ce n’est pas surprenant s’il a grandi parmi les mauvaises gens ! Soupira l’ancienne artiste.
— Vous avez donc entendu parler de lui ? Questionna Anselme vivement intéressé.
Anna fut obligée d’en convenir.
— Oui, il y a quelques semaines, répondit-elle, j’ai eu de ses nouvelles tout à fait par hasard par une fillette que j’ai accidentée en taxi.
— Vous voulez parler de la petite Mireille ? S’enquit le marquis.
— Oui ! D’ailleurs je dois vous avouer que c’est elle qui m’a raconté l’aventure survenue dans le pavillon de chasse de votre propriété d’Evreux, fit Anna.
Décidément, cette fillette possède une imagination débordante, déclara le marquis.
— Figurez-vous qu’elle m’a révélé qu’elle était la fille de Valérie Labeille ! Ajouta Anna sur un ton désinvolte.
Anselme sursauta :
— Qu’est-ce que vous dites ? Demanda-t-il la gorge serrée.
— Vous ne le saviez pas ?
— Non, je vous l’assure.
— Vous semblez penser qu’il ne faut pas croire les propos d’une gamine ? Dit anna.
Cette fois le marquis d’Evreux se tut.
— Elle m’a encore appris, poursuivit lentement la jeune femme que le pauvre Pierrot ne peut plus prétendre entrer en possession de l’héritage de son père, car le testament que lui avait confié robert Montpellier a été détruit dans un incendie.
— Est-ce possible ? S’étonna Anselme, comme s’il ignorait complètement ces détails.
— Oui, affirma anna. Il s’agit de l’incendie d’une maison où le cher enfant a été atrocement brûlé en voulant sauver un bébé.
Anselme baissa les paupières pour cacher l’éclair de joie qui brilla dans ses prunelles, en apprenant que le fameux testament avait bien été détruit.
Maintenant, il en avait la certitude.
Désormais, il pourrait dormir sur ses deux oreilles. Et même si Pierrot parvenait à prouver sa parenté avec Julien Delorme, il serait dans l’impossibilité de lui créer le moindre ennui.
Dorénavant ce gamin était tout à fait inoffensif !
L’héritage lui appartenait !
— Aussi, continua l’ancienne artiste ... je suis convaincue que si Pierrot devenait mon héritier, il ne vous inspirerait plus aucune crainte.
— Vous ignorez la terrible responsabilité que vous prenez en faisant une chose pareille ! Lui fit observer le marquis d’Evreux, en hochant de la tête avec réprobation.
— J’agis ainsi, Monsieur, en souvenir de ma pauvre amie, expliqua doucement Anna, car il m’est impossible de dormir. Je ne cesse de me reprocher l’abandon de son fils.
— En voilà des idées ! S’exclama Anselme en riant.
— Ce sont les miennes, répliqua sèchement la jeune femme.
— Très bien !
— Je n’ai personne au monde et j’ai décidé d’adopter le fils de mon infortunée amie, déclara-t-elle avec force.
— J’admire votre si généreuse décision d’adopter Pierrot, déclara le marquis. Je présume que vous n’avez nul besoin de mon avis et je ne puis, en l’occurrence, vous être d’aucune utilité.
— C’est justement en quoi vous vous trompez, répondit Anna Carrel.
— Alors, Madame, je vous prie de disposer entièrement de moi, ajouta galamment Anselme. Que désirez-vous ?
Anna Carrel insista encore. Elle voulait savoir avec certitude si cet homme odieux avait perdu la trace de Pierrot ou si au contraire, il savait où il se trouvait.
Elle dut bientôt se convaincre qu’il ignorait totalement ce qu’était devenu le jeune garçon.
— Je regrette infiniment, dit-il d’un ton mielleux, mais je suis dans l’impossibilité de vous renseigner. Croyez bien que je le regrette. Je puis même ajouter que si cet enfant avait été plus sociable, je m’en serais occupé et l’aurais élevé comme s’il avait été mon propre fils, déclara hypocritement Anselme.
— Et dire que le même sang court dans vos veines ! Fit remarque la jeune femme.
— Peut-être, mais nous n’avons certainement pas les mêmes idées, rétorqua le marquis.
— Peu importe, mais moi je tiens à m’occuper de cet enfant !
— Vous êtes absolument libre d’agir à votre guise.
— En procédant ainsi, ajouta Anna, j’ai également l’impression de vous rendre un service assez appréciable.
— Je ne vois pas en quoi ! J’ajoute que le sort de cet enfant m’est totalement indifférent !
— Alors, rien ne pourra nous empêcher de nous entendre à l’avenir ! Précisa Anna.
— J’en serai le premier ravi, Madame, s’écria Anselme avec empressement.
Anna sourit et ajouta :
— Puisque vous êtes si aimable, cher Monsieur, voudriez-vous me signer un papier affirmant que Pierrot est bien l’enfant que je vous ai remis voilà bientôt près de douze ans ?
— En douteriez-vous ?
— Pas du tout ! Déclara la jeune femme, mais je tiens à posséder cette attestation, car je ne veux pas laisser ma fortune à un autre qu’à Pierrot.
— Et si vous n’aviez pas ce témoignage ? Demanda le marquis avec curiosité.
— Je ne lui laissera rien, répliqua Anna. Mais auparavant, je vous adresserais la même demande par voies légales.
Anselme garda le silence.
Il ne désirait aucunement être de nouveau en rapport avec la justice.
— C’est entendu, soupira-t-il, vous aurez ce papier, Madame.
— Vous signerez cette attestation ?
— Oui, Madame.
— Quand ? Tout de suite ?
Anselme hésita, puis répondit :
— Non, vous l’aurez demain !
— Parfait ! Et où me la remettrez-vous en main propre ? Questionna la jeune femme.
— Je vous la porterai ici, si vous êtes de cet avis, répondit le marquis.
— D’accord ! Accepta avec empressement l’ancienne artiste.
Tous deux se levèrent et Anselme supplia la jeune femme de reprendre son argent.
Ils sortirent du café et se séparèrent après s’être donné rendez-vous pour le lendemain à la même heure et au même endroit.
« L’ignoble personnage ! Murmura Anna en rentrant chez elle. Dès que j’aurai ce papier, je lui ferai payer cher toutes ses infamies ! »
Le jour suivant, Anna possédait la précieuse attestation par laquelle Anselme d’Evreux reconnaissait que Pierrot était bien le même enfant que celui remis douze ans plus tôt.
Mais hélas ! Cet écrit n’affirmait pas qu’il était le fils de Julien Delorme !
« Quel malheur que le testament ait été brûlé ! Songeait anna. Cet acte aurait permis de soustraire l’héritage aux spoliateurs.
La généreuse jeune femme ne révéla rien de tout cela à Pierrot, afin de ne pas le troubler et elle se désolait parce qu’il refusait obstinément d’aller vivre chez elle, malgré son insistance.
— Pourtant, répétait-elle, tu y serais mieux que partout ailleurs !
Il préférait vivre en liberté au lieu d’être renfermé dans une cage dorée. Il appréciait davantage le contact humide des pavés aux moelleux tapis de la belle maison d’Anna Carrel.
Après sa rencontre avec les gitans, Pierrot prit la direction de la maison de madame Colette. Il s’arrêta devant la porte, réfléchit quelques secondes, puis revint sur ses pas et se cacha dans le renforcement d’une porte cochère. Dissimulé dans l’ombre obscure, il surveilla l’entrée du restaurant attendant de voir sortir les bohémiens ce qui ne tarda pas à se produire.
José en grande discussion avec Trinidad et Pedro, passa à quelques mètres de lui sans soupçonner le moindre du monde sa présence.
— Tu as vraiment exagéré, José, en t’attaquant à un enfant ! S’exclamait la jeune femme. C’est indigne d’un homme d’agir comme tu le fais depuis quelque temps !
— Occupe-toi de vendre tes dentelles et de dire la bonne aventure ! Cria José avec rage.
— Je m’occupe de ce qui me plait et je fais ce que bon me semble ! Répliqua Trinidad en éclatant d’un rire provoquant.
— Assez ! Intervint Pedro, excédé. Cessé » de vous disputer tous les deux !
Pierrot ne put en entendre davantage. Il les vit s’éloigner et disparaître dans la nuit épaisse.
« Ils doivent s^purement camper tout près d’ici » se dit-il avec inquiétude.
Un quart d’heure plus tard, l’enfant se coucha et s’endormit profondément.
Le lendemain matin, Pierrot eut l’idée d’aller aux Halles centrales. Il remplit son charreton de légumes et de fruits et se rendit à son marché habituel.
Soudain, il entendit une voix qui lui sembla familière mais qu’il ne reconnut pas tout de suite crier son nom :
— Pierrot ! Pierrot !
Le jeune garçon tourna la tête dans la direction de cet appel.
— Vous ? Madame, s’exclama-t-il joyeusement en reconnaissant son ancienne concierge qui s’approcha de lui et l’embrasse bruyamment sur les deux joues.
— Depuis quand es-tu sorti de l’hôpital, mon petit ? S’enquit la brave femme en souriant tendrement à Pierrot.
— Il y a un peu plus de quinze jours, répondit l’enfant.
— Et tu es complètement remis ?
— Vous pouvez vous en assurer par vous-même, déclara Pierrot en riant.
— Et où loges-tu à présent, mon garçon ?
— A Clichy, chez une brave blanchisseuse qui s’appelle madame Colette.
— Ah ! Je suis contente, de savoir que tu as un toit pour t’abriter. Tu y es bien, j’espère ?
— Très bien, merci, Madame. Et votre mari ? Questionna à son tour Pierrot.
— Il est toujours le même, hélas !
— Pourtant, il n’est pas méchant ! Observa aimablement son jeune interlocuteur.
— Bien sûr ! Mais il me donne quand même beaucoup de souci. Quant à sa paye, il y a des samedis où il me donne pas un sou !
— Vous savez bien que c’est un faible !
— Je le sais, mais le résultat est le même !
— Et ce monsieur Dubois, mon ex-voisin de palier ? S’enquit le jeune garçon.
Le visage de la brave femme s’assombrit à cette question.
— Cet homme, mon petit, s’exclama-t-elle, m’a donné encre plus de tourment que l’incendie !
— Que voulez-vous dire ? Questionna Pierrot.
— Je dis la vérité ! Reprit avec emportement la concierge, et bien que mon mari me traite de folle et de sotte, j’y vois très clair ! Personne ne peut se vanter de m’avoir fait prendre des vessies pour des lanternes !
Pierrot qui, depuis quelque temps avait, lui aussi, la puce à l’oreille, essaya de lui faire expliquer les choses avec plus de clarté :
— Je ne comprends pas, murmura-t-il en la fixant avec la plus grande attention.
— Je veux dire, mon gars, que cet homme est un véritable danger public, c’est un incendiaire ! Affirma-t-elle avec un accent dramatique.
— Un incendiaire ? Répéta Pierrot, extrêmement intéressé.
— Oui ! Reprit-elle avec vivacité. Je n’ai rien voulu déclarer à la police parce que mon mari m’avait fortement conseillée de me taire ... mais ce que je sais m’étouffe !
— De quoi s’agit-il ? Demanda le garçon de plus en plus intrigué.
— Je répète que cet homme est une canaille, une vraie canaille, s’écria la concierge indignée. Ce misérable avait déposé une bombe incendiaire dans la pièce attenante à ta chambre et c’est de là que partit le feu qui a jeté à la rue de pauvres locataires. Ce que je te dis est la plus pure vérité, Pierrot, acheva la brave femme d’une voix que sa colère faisait trembler.
— Mon Dieu ! Murmura l’enfant bouleversé.
— Mon mari, qui est froussard comme personne, m’avait forcée à me taire pour ne pas nous attire des ennuis. Mais je n’en peux plus !
— Vous avez revu ce monsieur Dubois, dans le quartier ?
— Non ! Et plus personne ne l’a rencontré depuis ce malheur. Il ne doit guère se sentir à l’aise !
— C’est très possible si ce que vous me dites est exact, murmura Pierrot.
— Ne comprends-tu pas, mon petit, qu’en se cachant comme il le fait, il s’accuse lui-même ? Observa la concierge.
— C’est juste, reconnut l’enfant.
— Mon Dieu ! Que le monde est donc méchant !
— Il se peut que vous le rencontriez un de ces jours ! Dit Pierrot.
— Si cela arrive, je t’affirme qu’il me m’échappera pas ! Déclara la femme d’une voix menaçante.
— Il ne faut rien exagérer, Madame, s’esclaffa Pierrot amusé par sa colère.
— Je t’assure que si je le rencontre, je n’hésiterai pas à lui sauter dessus, affirma-t-elle énergiquement. Dire que par sa faute plusieurs malheureux sont sans abri ! Sa conduite est criminelle !
Pierrot qui réfléchissait intensément lui demanda soudain :
— Seriez-vous capable de garder le secret si je vous montrait un homme ressemblant à s’y méprendre à ce monsieur Dubois ?
— Je te le promets, mon garçon ! Répondit aussitôt la concierge.
— J’avais aperçu cet individu un soir où je rentrais à la maison et sa ressemblance avec l’homme dont je vous parle m’a réellement sidéré ! Confia l’enfant à sa compagne.
Mais Pierrot mentait, il n’avait jamais vu le fameux monsieur Dubois. Toutefois, depuis plusieurs mois, il supposait qu’Anselme d’Evreux et son ex-voisin, étaient une seule et même personne ... et il désirait ardemment s’en assurer.
— D’accord, répondit vivement son interlocutrice, je t’accompagnerai quand tu voudras.
— Et vous êtes certaine de pouvoir le reconnaître, même s’il est élégamment habillé ?
— Parfaitement ! Affirma-t-elle avec assurance.
— Très bien ! S’exclama Pierrot. Que faites-vous aujourd’hui ?
— Je dois rentrer pour préparer le repas et ranger la maison, mais je serai libre au début de l’après-midi, répondit la femme.
— Alors, je peux passer vous chercher ?
— Certainement, mon petit. Mais il vaut mieux que mon mari ne se doute de rien. Viens après son départ pour le travail.
— quelle heure vous arrangerait le mieux, Madame ? S’enquit-il gentiment.
— Est-ce que trois heures te conviendrais ?
— Entendu ! Je sonnerai chez vous à trois heures.
Ils se séparèrent sur cet accord et Pierrot, poussant son charreton se dirigea rapidement vers le marché où il vendit ses légumes et ses fruits dans un temps record.
A trois heures précises, il arriva chez la concierge qui l’attendait, piaffant d’impatience devant la porte de sa maison.
— Partons vite ! Dit Pierrot.
Une heure après, tous deux atteignaient la luxueuse avenue où se dressait l’hôtel particulier du marquis d’Evreux.
— Ne nous approchons pas trop, murmura Pierrot à sa compagne ou plutôt, attendez-moi ici !
La femme obéit, tandis que le jeune garçon allait sonner chez le marquis.
— Excusez-moi ! Pouvez-vous me dire, s’il vous plait, si monsieur d’Evreux est chez lui ? Demanda-t-il à la bonne venue lui ouvrir.
— Que veux-tu bien vouloir à Monsieur le marquis ? S’exclama-t-elle avec mépris.
— Il s’agit d’une chose très importante, insista Pierrot.
— Tu veux sans doute lui demander un service ?
— Pas du tout, je viens lui porter des nouvelles d’un cousin à qui le marquis doit beaucoup d’argent, répliqua vivement Pierrot.
La bonne fronça les sourcils et dévisagea le jeune garçon avec indignation.
— Qu’est-ce que tu racontes ? S’exclama-t-elle. Monsieur le marquis doit de l’argent à quelqu’un ?
— Parfaitement !
— Ecoute ! Mon gars, reprit la domestique d’une voix menaçante.
— Quoi donc ?
— File immédiatement !
Pierrot ne se démonta pas.
— Qui sait si bientôt ce ne sera pas à mon tour de vous chasser d’ici ! Répliqua-t-il.
— Toi ?
— Oui ! Et je vous conseille d’être plus modérée dans vos propos.
— En tout cas, Monsieur le marquis est absent précisa la bonne à bout d’arguments.
— Merci !
Pierrot s’éloigna et revint vers la concierge qui commençait à sérieusement s’impatienter.
— Et alors ? Demanda-t-elle, lorsqu’il fut près d’elle.
— Il est sorti, mais il ne tardera sûrement pas à rentrer, car ordinairement, il est toujours chez lui à cette heure de la journée, répondit le jeune garçon.
— Nous pouvons l’attendre, déclara la femme. Pour ma part je ne suis pas pressée.
Très bien ! Alors allez vous placer près de la porte pendant que je resterai ici.
La concierge obéit. Leur attente d’ailleurs ne fut pas longue. Il y avait à peine vingt minutes qu’ils faisaient le guet qu’un taxi stoppa devant l’hôtel du marquis d’Evreux.
— Monsieur Dubois ! S’exclama joyeusement la femme, lorsque Anselme, après avoir réglé le chauffeur, se dirigea vers la porte de sa demeure.
Nullement intimidée, elle s’approcha du marquis.
— Monsieur Dubois, reprit-elle. Il y a longtemps que je n’ai eu le plaisir de vous voir !
Le frère d’Alice recula, épouvanté en reconnaissant son ancienne concierge. On aurait dit qu’il voyait une revenante.
( A SUIVRE LE 21 MAI )