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MOINEAUX SANS NID N° 25

6 Juin 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

25 REPOUSSEE PAR TOUS !

 

Saisie soudain d’un triste pressentiment, Valérie hésita à franchir le grand portail de l’hôtel. Enfin, avec un profond soupir, elle passa le seuil sans lâcher la main de Mireille. Le concierge se montra, l’observant d’un regard interrogateur, puis la reconnut ; il savait que cette jeune femme était une amie de ses maîtres.

— Que désirez-vous, Mademoiselle ? demanda-t-il en souriant à l’enfant.

— Madame est-elle chez elle ? interrogea Valérie avec la crainte d’une réponse négative.

— Oui, Mademoiselle, vous pouvez monter.

Ce disant, l’homme ouvrit la porte vitrée qui donnait sur l’escalier. Valérie commença à gravir les marches. Elle était plus confiante et l’impérieux désir de soulager son cœur oppressé en confiant sa peine à une amie intime la faisait monter vite.

Pendant ce temps, le concierge l’annonçait à ses maîtres par le téléphone intérieur.

Valérie parvint au palier du premier étage et attendit avec impatience qu’on vint la conduire au salon. Enfin, un valet de chambre parut…

— Bonjour, Grégoire, dit la jeune femme. Je pense que l’on m’a annoncée d’en bas, comme d’habitude…

Le domestique sembla embarrassé et la fixa d’une façon bizarre. Puis il déclara en détournant les yeux :

— Pardonnez-moi, Mademoiselle, mais mes maîtres ne peuvent pas vous recevoir.

Une profonde stupeur se peignit sur le visage de Valérie.

— Comment ? Que dites-vous ?

L’homme haussa les épaules.

— Ce sont les ordres que j’ai reçus, répondit-il.

— Je comprends… Oh ! je comprends ! s’exclama la malheureuse.

Après un bref instant de réflexion, elle avait saisi ce que signifiait ce refus ; la société » la rejetait de son sein comme une femme indigne, une pécheresse qu’il fallait fuir… Oh ! Il n’y aurait donc aucun pardon possible, pour elle ?

Son père, d’abord puis son amie intime, sa compagne d’enfance presque sa sœur ! Pourtant, Joséphine, pour qui elle n’avait aucun secret, connaissait sa douloureuse histoire tout au long… Pourquoi la repoussait-elle maintenant ? Valérie se torturait en vain, l’esprit pour trouver une réponse à cette question.

Pendant ce temps, muet et mal à l’aise, le domestique attendait que la visiteuse indésirable se décidât à partir… Peut-être devinait-il le drame qui se jouait autour de l’infortunée.

Soudain, en un éclair, une pensée vint jeter sa clarté dans les idées confuses de Valérie ; les journaux ! Joséphine, la chère et affectueuse amie de toujours, la repoussait parce que l’aventure de mademoiselle Labeille était maintenant du domaine public, parce que la malheureuse fille était déshonorée aux yeux de tous !

Alors, baissant la tête, elle commença à redescendre l’escalier sans même saluer Grégoire et serrant plus étroitement encore la main de Mireille. L’enfant ne soufflait mot, comprenant peut-être instinctivement le drame qui déchirait le cœur de sa protectrice qui refoulait ses larmes avec peine. Elle ne voulait pas qu’on la vit pleurer dans cette maison !

Sa petite protégée la regardait en silence, de ses grands yeux d’azur démesurément ouverts. Elle aurait voulu lui dire des mots de réconfort, mais elle devinait, avec sa merveilleuse et précoce sensibilité, qu’elle ne réussirait sans doute qu’à augmenter la douleur de la jeune femme.

Sorties de l’hôtel, elles se reprirent toutes deux à cheminer lentement sans but… Soudain, Valérie vit apparaître une autre de ses amies ; elle était élégante, souriante, sûre de soi.

En l’apercevant l’infortunée fit un geste de la main, pensant que l’autre allait s’arrêter pour bavarder un peu. Mais son mouvement se figea, parce que dès qu’elle la remarqua, celle qu’elle pensait être une amie tourna la tête, feignant de ne pas la reconnaître.

De nouveau, Valérie mesura la profondeur de l’abîme où elle était plongée. Elle rougit d’humiliation jusqu’à la racine des cheveux, et dut faire un pénible effort pour se calmer, pour ne pas céder au désespoir qui l’envahissait. Elle réussit à sourire douloureusement, un peu railleusement aussi. Elle comprit que, désormais, il lui faudrait vider jusqu’à la lie de calice de l’amertume !

Elle se raidit, serra les lèvres et, dans ses yeux voilés de larmes on eût pu lire une brusque décision.

«  C’est bien ! se dit-elle. Il faut oublier tout mon passé et commencer une vie nouvelle. Mais quel genre de vie ? si les gens honnêtes me repoussent, il faudra que j’aille vers ceux qui ne le sont pas… et que je cesse de l’être, moi aussi ! Et puis la misère, la faim qui vous contraignent à tout accepter, vous tirent vers l’abîme ... »

Un long frisson la secoua…

«  Non, non !... Vierge Sainte ! se reprit-elle à monologuer intérieurement, aidez-moi ! Donnez-moi la force de supporter mon malheur ! Je trouverai du travail, si humble soit-il ! On ne peut pas mourir de faim dans une ville comme celle-ci !

Pendant que la jeune fille se débattait dans son malheur, Mireille ne cessait d’inspecter les environs, avec l’espoir d’apercevoir Pierrot. S’il était là, elles n’auraient plus rien à craindre, car il trouvait remède à tout

L’enfant désirait vivement aller vers le centre pour le chercher. Mais Valérie avait hâte de rentrer chez elle, pour réunir ce qu’elle pourrait emporter ; ses vêtements et ses affaires personnelles.

Cependant, ni elle, ni Mireille ne s’étaient aperçues, en quittant l’hôtel où logeait monsieur Labeille, que Jean Marigny lues suivait de loin. Le requin ne lâchait pas facilement sa proie !

Il savait que le père de Valérie avait rapporté d’Amérique une fortune considérable et que le mariage avec la jeune fille était pour lui le salut. En effet, tôt au tard, Valérie devait hériter de son père.

Il ne parvenait pas à s’expliquer comment son ancienne amie était parvenue à libérer sa volonté de la sienne. Il supposait qu’il s’agissait d’un phénomène passager, provoqué par les terribles soucis qui accablaient la jeune fille et qui annulaient toute suggestion magnétique. Et il ne doutait pas de parvenir à la dominer de nouveau.

L’ennui était que Valérie s’était rendu compte que l’espèce de fascination qu’il exerçait sur elle n’était pas de l’amour mais de l’hypnotisme. Et Marigny savait que beaucoup de sujets, soumis à un pouvoir magnétique pouvaient y devenir insensibles, dès qu’ils prenaient conscience de cette influence. Leur volonté se défendait ne se laissait plus surprendre et luttait avec succès, contre le pouvoir étranger.

De plus, Valérie l’avait menacé de le dénoncer et cela, c’était très grave ! L’âme du misérable était si perverse, si fermée à tout sentiment sain qu’il ne s’inquiétait pas du fait que la mère et la fille se fussent rencontrées par hasard et aimées spontanément.

Mireille était la fille de Jean Marigny, l’enfant qu’il avait vendue un jour à madame Picquet pour une forte somme. En effet, la vieille sorcière avait reçu, d’une autre mégère, la mission de chercher un enfant nouveau-né, pour le compte d’une grande dame qui avait mis au monde un bébé mort-né. Or, pour avoir droit à l’héritage de son mari, décédé trois mois auparavant, il fallait que cette femme eût un enfant de lui. Elle devait donc remplacer celui qu’elle avait perdu et offrait beaucoup d’argent dans ce but.

Madame Picquet qui avait déjà réalisé plusieurs affaires louches avec Jean Marigny, lui offrit une somme considérable pour trouver le bébé dans les vingt-quatre heures. Et l’infâme n’hésita pas à vendre sa propre fille, trompant la pauvre Valérie comme celle-ci l’avait raconté dans sa confession.

Mais un frère du mari défunt de la grande dame, héritier de presque toute la fortune, au cas où le disparu n’aurait pas eu d’enfants apprit à temps la mort du nouveau-né. Et avant que le petit cadavre fut emporté de la maison, il fit échouer l’odieux complot en substitution.

Sans cette intervention, Mireille aurait passé pour la fille d’une dame de l’aristocratie. Au lieu de grandir dans la misère, elle aurait été élevée dans le luxe le plus raffiné et aurait reçu les caresses d’une mère, car cette femme était bonne au fond. Elle n’était venue à l’idée de cette substitution d’enfant qu’en raison de l’injustice de son mari qui la laissait presque sans ressource.

Mais le destin des êtres humains semble dépendre d’une force inconnue qui les persécute ou les protége avec une étrange obstination.

Jean fut terriblement déçu de l’échec de cette « affaire » car si elle avait réussi, a fille serait devenue pour lui une mine d’or inépuisable ! Ses exigences vis-à-vis de la veuve n’auraient plus eu de limites !

Il avait dû se contenter, évidemment, de ce que lui avait versé la brocanteuse : et cet insuccès l’avait mis dans une telle colère qu’il ne retourna plus chez la vieille Picquet et cessa même de penser à sa fille. D’autant que pour le reprendre, il aurait dû restituer l’argent qu’il avait reçu lorsqu’il l’avait livrée.

En ce moment, suivant sa fille, son cœur de hyène ne s’émouvait même pas à la vue de cette douce créature. Au contraire, pensant que l’affection de la bambine pouvait agir sur le cœur de la mère – bien que celle-ci ignorait qu’il s’agissait de sa propre fille – il cherchait un moyen de les séparer.

En effet, plus Valérie se trouverait seule et désespérée, plus facilement elle se plierait à la volonté de son père et accepterait d’épouser Jean, comme l’exigeait monsieur Labeille.

Pour ce misérable, séparer la fillette de sa protectrice était la chose la plus facile et la plus simple du monde. Il savait que l’Araigne avait des droits sur la petite ; c’est pourquoi il ne voulait pas perdre celle-ci de vue.

Il voulait savoir quelle détermination prendrait la jeune femme et où elle irait avec l’enfant quand la vieille usurière aurait chassé Valérie de sa maison. C’est pourquoi il ne lâchait pas sa proie et continuait à mûrir son plan.

Pendant ce temps, Valérie et Mireille cheminaient, plongée chacune dans ses pensées. Soudain, la fillette s’arrêta, tirant sur la main qui la conduisait ; elle venait de voir Robert Montpellier, le peintre sortir d’un immeuble.

Le jeune homme marchait devant elles, la tête baissée, l’air préoccupé. Mireille se libéra de la main de sa protectrice et s’élança derrière Robert, sans se soucier de Valérie qui, un peu honteuse, l’appelait avec insistance. L’enfant se plaça devant l’artiste, lui barrant le passage.

— Bonjour, monsieur Robert ! s’écria-t-elle, avec cette expression de joie que prennent les enfants quand ils saluent les personnes qui leur plaisent.

— Toi Mireille ? s’étonna le peintre, souriant. Où vas-tu donc, si élégante ?

— Je suis avec maman Valérie, répondit la petite, en se retournant pour montrer celle-ci. Tenez : elle arrive !

Robert Montpellier se retourna, à son tour. Valérie, rougissante s’était approchée d’une vitrine et la regardait, jouant l’indifférence. Le peintre hésita un instant.

Cette femme exerçait sur lui une étrange attirance ; il avait le plus grand désir de lui parler, d’entendre sa voix musicale, mais il lui revint immédiatement à l’esprit ce qu’il avait lu sur son compte dans les journaux ; la visite que lui avait faite cet homme qui était certainement son amant et sur lequel pesaient de graves soupçons au sujet du crime.

— Eh bien ! Rappelle-moi à son bon souvenir, dit-il à la gamine, avec un sourire forcé.

— Comment ? protesta Mireille, très surprise. Vous ne voulez pas lui dire bonjour ?

De son côté, Valérie pensa qu’elle ferait preuve d’ingratitude si elle jouait l’indifférence avec un homme qui avait exposé sa vie pour la défendre. Elle alla donc vers lui et lui tendit la main avec un pauvre sourire.

— Bonjour, Monsieur. Pardonnez la hardiesse de cette enfant, je vous prie !

Elle était si troublée que Robert s’en aperçut tout de suite.

— je n’ai rien à lui pardonner, Mademoiselle, se décida-t-il à dire. Au contraire, j’ai beaucoup de plaisir à la rencontrer… c’est une fillette charmante !

— Vraiment ?

Ils ne savaient que dire, ni l’un ni l’autre. Au bout d’un instant Valérie demanda :

— Vous avez terminé votre tableau ?

Il fit un geste affirmatif.

— Oui, ce matin même, répondit-il.

— La petite m’a dit que vous m’aviez fait figurer sur votre toile.

— Pas à proprement parler. Mais j’ai animé le paysage avec votre jolie silhouette, expliqua le peintre un peu embarrassé. (Puis il ajouta avec un intérêt soudain) Dites-moi ; ces canailles sont revenues vous importunée ?

— Oui, Monsieur, répondit Valérie, avec un profond soupir. Elles sont revenues et reviendront encore, hélas !

Mais en voyant ces jolis yeux qui avaient tant de pouvoir sur son âme se remplir de larmes, il se laissa emporter par un de ces élans qu’on ne peut contenir.

— Que vous est-il arrivé, Valérie ? Je lis sur votre visage, une grande préoccupation… une de ces peines qui brisent un cœur !

— Ce n’est rien, Robert, rien, balbutia-t-elle, pendant que ses larmes coulaient.

— Oh ! Si ! intervint la gamine avec feu. Elle vient de passer des moments terribles !

— Vous ne voulez pas vous confier à moi ? demanda Robert, presque inconsciemment, toujours emporté par cet élan plus fort que tout raisonnement.

Valérie secoua la tête…

— Pardonnez-moi, implora-t-elle, levant sur lui ses yeux voilés de larmes, ce sont des choses si intimes, si douloureuses.

Ils restèrent silencieux un instant. Puis la jeune femme, se laissant guider à son tour par une impulsion irréfléchie, un besoin irrésistible d’être sincère avec cet homme qu’elle connaissait à peine et auquel, cependant, il lui semblait être déjà liée par une affection profonde, questionna résolument :

— Vous n’avez pas lu ce que les journaux ont dit de moi ?

— Si, Mademoiselle, pourquoi le nierais-je ?

— Et comme tout le monde, vous croyez que je suis cette mauvaise femme ?

— Non ! Je me refuse à croire cela de vous, la rassura le jeune homme. Je sais simplement que vous aimiez un homme, que j’ai vu entrer chez vous, et que ce Monsieur à un passé douteux, bien qu’il ait pu faire la preuve de son innocence.

— Tout cela est vrai, ajouta Valérie, en baissant la tête, rougissant de honte. Mais il y a une autre chose, plus vraie encore et beaucoup plus douloureuse ; c’est que je n’ai jamais aimé cet homme alors que j’ai cru avoir pour lui une immense passion !

— Je ne vous comprends pas, Mademoiselle, dit Robert avec un accent d’intense surprise. Je n’arrive pas à vous comprendre !

La fille de Michel Labeille secoua la tête avec une profonde tristesse.

— Ce sont des choses difficiles à comprendre, murmura-t-elle. J’ai été une victime… Un crime monstrueux a été commis contre moi, mais mon âme est restée pure, indemne de tout péché !

Robert ne pouvait s’empêcher de la regarder avec stupeur ; cette femme se moquait-elle de lui ? Non ! Elle ne le bernait pas ! Ses yeux pleins de larmes, l’affreuse angoisse qu’il lisait sur son visage, prouvaient la sincérité de ses paroles. Et comme elle était belle ! Qu’avait-elle donc de plus que les autres femmes pour qu’aucune ne lui semblât aussi charmante ?

Le jeune artiste sentait naître, dans son âme, l’amour qu’il n’avait pas connu jusqu’ici. Et comme il avait la noble, mais périlleuse habitude de ne jamais cacher ses sentiments, il se sentit poussé à le lui dire. D’autant plus que la terrible préoccupation qu’il devinait en elle, le touchait profondément.

— Voulez-vous me faire entendre que vous avez été contrainte à subir l’amour de cet homme ? demanda-t-il enfin, scrutant intensément ses yeux douloureux.

Valérie le lui confirma, d’un bref mouvement de tête, sans oser lui révéler l’action occulte, authentique, mais incroyable du pouvoir hypnotique avec lequel son séducteur l’avait enchaînée à sa propre volonté.

Cependant, caché derrière une voiture à l’arrêt, non loin d’eux, Jean Marigny n’avait cessé de les observer. Il commençait à soupçonner la cause de la rébellion de Valérie à son influence malsaine. C’était peut-être bien cet homme, la force mystérieuse qui s’interposait entre Valérie et lui ? Si c’était vrai, il devrait l’éliminer…

— Est-ce possible, Valérie ? disait Robert à ce moment, en scrutant le visage de la jeune femme. Quelles graves raisons vous ont contrainte ? Comment une personne comme vous a-t-elle pu tomber sous la coupe de ce misérable ?

L’infortunée haussa douloureusement les épaules et murmura :

- Peut-être ne me croirez-vous pas, vous non plus, pas davantage que mon père, hélas !

— Je croirai tout ce que vous me direz, Valérie, tout ! assura le peintre avec élan.

Et il y avait une telle chaleur dans ses paroles, un tel feu dans ses yeux que Valérie se sentit rougir, comme si cette marque de confiance eût été une déclaration d’amour.

— En vérité, dit-elle en hésitant, il s’agit d’une chose qui sort tellement de l’ordinaire…

— Quelle qu’elle soit, lança Robert chaleureusement, je sais que vos lèvres ne peuvent mentir, que vos yeux sont des miroirs où je lis la sincérité. Parlez ! Racontez-moi tout et nous verrons si je puis vous être utile !

— Oui, vous m’avez sauvé la vie, vous avez empêché que l’on m’arrache cette chère petite, ajouta Valérie avec gratitude. Je veux être sincère, parce que je désire que vous, au moins, vous ne me méprisiez pas comme les autres !

Ils avaient oublié qu’ils étaient dans la rue, où, d’habitude on ne s’attarde pas à parler de choses très intimes. Mais ils étaient si passionnés par leur conversation qu’ils ne s’en souciaient guère.

— Croyez-vous au pouvoir hypnotique ? demanda Valérie, sans plus attendre.

— Aucune personne, un peu cultivée, ne peut le mettre en doute, reconnut l’artiste.

— Eh bien ! C’est de ce moyen que s’est servi ce misérable, pour se faire aimer ! déclara la jeune femme. Il m’a suggestionnée, soumise à sa volonté ; il s’est joué de moi, m’a dépouillé de ma fortune et m’a transformée en un automate jusqu’au jour où, découvrant ce qu’il était effectivement, le dégoût que j’ai eu de lui m’a délivrée de cette suggestion. Je ne sais pas… Je n’arrive pas à m’expliquer… mais je me sens libre, maîtresse de moi-même…

Ces paroles provoquèrent une énorme stupeur en Robert qui, sur le moment, ne réussit pas à proférer un seul mot. L’indignation et la colère se mêlaient en lui.

— Vous comprenez, ajouta Valérie, que je ne puisse faire admettre par personne une semblable infamie.

— Mais vous pouvez le dénoncer au Tribunal, s’exclama le peintre, se ressaisissant. C’est un crime affreux !

— Comment le prouver ? se plaignit la malheureuse. Il niera et il sera impossible de démontrer qu’il exerçait sur moi un si mystérieux pouvoir…

— Quelle chose terrible ! Mais… en êtes-vous certaine ? Ne s’agit-il pas d’un amour passionné ? L’amour exerce une certaine suggestion sur celui qui aime ; il est aveugle, il supprime la volonté, il rend esclave.

La fille de Michel Labeille secoua vigoureusement la tête :

— Non ! Non ! Il s’agissait d’autre chose et je le comprends maintenant.

— Maintenant ?

— Oui, parce que je me sens libre, expliqua Valérie. De plus aujourd’hui même, je me suis trouvée en présence de cette canaille et il a tenté de m’hypnotiser de nouveau, mais il n’y a pas réussi. Pour moi, ce fut une révélation !

— Cet homme mérite un châtiment exemplaire… implacable !

— Je n’arriverai à rien ! soupira la malheureuse. Personne ne s’occupera de moi !

— Si ! Moi Valérie ! Moi, je serai toujours un ami vrai ! s’exclama Robert avec impétuosité. Je vous le jure ! Quant à cette fripouille, je le forcera bien à dire la vérité !

— Non ! Laissez-le… Je suis décidée à renoncer à tout et mon unique désir, c’est de me retirer dans un endroit où personne n’entendra parler de moi. Cette enfant sera mon seul soutien, je vivrai pour elle comme je l’aurais fait pour ma pauvre petite fille.

— Vous avez été mère ? demanda le jeune homme dont le front se rembrunit légèrement.

— Oui… Ma fille est morte quelques jours après sa naissance. Dieu m’a enlevé cet ange… Je suis sans père, ni mère et la vie ne peut plus avoir d’intérêt pour moi.

Elle lui tendit la main.

— Adieu, Robert, conclut-elle, d’une voix brisée par l’émotion. Il vaut mieux que nous ne nous rencontrions plus. Ne me jugez pas mal ! Je saurai qu’il y a, de par le monde, un être qui ne me méprise pas !

Mais le peintre protesta d’une voix passionnée :

— Il faut que nous nous revoyions, Valérie ! Je veux vous accompagner dans votre solitude et venger votre honneur ! Permettez-moi d’aller vous voir.

— N’en faites rien, je vous en supplie ! gémit l’infortunée avec angoisse.

— Vous m’interdisez votre porte ? demanda-t-il douloureusement frappé.

— Je vous supplie de ne pas m’obliger à le faire, s’écria-t—elle en se tordant les mains. J’ai décidé de rompre avec la société. Dieu seul sait ce qu’il adviendra de moi !

— Je viendrai ! affirma l’artiste avec énergie.

Alors, Valérie sourit en pensant que, le lendemain, elle devrait abandonner sa maison, pour toujours. Si Robert y venait, il ne la trouverait pas.

A ce moment, voyant qu’ils se taisaient, Mireille s’approcha du jeune homme, manifestant le désir de l’embrasser. Et quand il la souleva dans ses bras avec une joie affectueuse, la petite lui glissa à l’oreille :

— J’irai vous voir, moi, j’ai beaucoup de choses à vous dire.

Il la déposa sur le sol et, comme Valérie avait profité de ce court instant pour s’éloigner, la fillette la rejoignit en courant. Troublée indécise, la jeune femme allait, remuant ses pensées.

« Cet homme est amoureux de moi ! Quel bonheur ce serait de pouvoir l’aimer ! Mais… Non ! non ! Je ne suis pas digne de lui ! mon nom court de bouche en bouche… Il faut qu’il m’oublie… et que je puisse l’oublier, moi aussi ! Ma dignité m’empêche d’accepter le nom d’un honnête homme, quoi qu’il soit !

Robert demeura quelques instants immobile, contemplant Valérie qui s’éloignait avec l’enfant. Il poussa un soupir, puis s’éloigna dans la direction opposée.

«  l faut que je la revoie, se disait-il. Ce qu’elle m’a dit à propos de cet amour malheureux auquel elle fut contrainte par suggestion est horrible ! J’ai peine à le croire, cependant… Pourtant, si c’est vrai, Valérie est innocente et on n’a pas le droit de la considérer comme un être indigne !

Plongé dans ces pensées, il continuait à marcher d’un bon pas, sans s’apercevoir que quelqu’un le suivait à une certaine distance, mais sans le perdre de vue. Ce quelqu’un, c’était Jean Marigny, qui avait décidé de filer Robert, aussitôt que celui-ci aurait quitté Valérie.

« Il faut que je sache qui est cet homme ! avait résolu le coquin, en lui emboîtant le pas…    

(A SUIVRE LE 9 JUIN)

 

 

 

 

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