MOINEAUX SANS NID N° 218
« L’Araigne », en effet, fut très étonnée, lorsque Técla lui annonça la visite de Paul Macaire.
Qu’était-il arrivé— pour que l’usurier, si discret et si prudent, se fût décidé à venir la trouver ?
« Il doit avoir une raison très sérieuse, se dit-elle — après avoir donné l’ordre à Técla de le faire entrer tout de suite — sinon il m’aurait fait prévenir de passer le voir ».
Macaire ne tarda pas à entrer au salon où la vieille femme était occupée à classer des papiers. L’usurier jeta un regard autour de lui, puis après, avoir laissé échapper un sifflement admiratif, s’exclama :
— Mes compliments ! Chère madame Picquet. J’ignorais que vous étiez installés si confortablement.
« L’Araigne » sourit flattée.
— Vous comprendrez qu’à mon âge on a besoin de se ménager, expliqua-t-elle, aimablement. Asseyez-vous et dites-moi les motifs de cette visite ... car je dois vous avouer qu’elle me surprend beaucoup.
Macaire sourit, soupira, et fixa la vielle femme avec la plus grande attention.
— Eh bien ! Le pressa-t-elle, impatiente.
— Je ne sais pas réellement comment commencer ! Murmura-t-il en hochant la tête, car ce que j’ai à vous dire va beaucoup vous surprendre.
Madame Picquet fronça les sourcils et frissonna à la pensée d’un péril possible. Sa conscience n’était jamais tranquille, et les paroles prononcées par l’usurier n’étaient pas pour l’apaiser.
— Savez-vous qui s’est présenté chez moi pour me faire une très curieuse proposition ? Enchaîna-t-il. (Puis il ajouta après quelques secondes de silence) : Madame Ramier avec un certain Marius, qui est, semble-t-il son ami.
« L’Araigne » alors éclata de rire.
— C’est vrai ! S’exclama-t-elle. Je sais cela, car cette sotte est venue me voir et m’a confié qu’elle s’était éprise de cet imbécile. Si ce n’est pas idiot d’aller proclamer partout cette histoire !
— Je suis de votre avis et elle manque totalement de pudeur. Il est vrai qu’à moi, elle ne m’a pas fait une telle confidence. Ils sont venus me voir pour une tout autre chose ... où il est question de vous.
— De moi ? Répéta-t-elle, étonnée et vaguement inquiète.
— Oui ! Ils m’ont dit qu’ils avaient l’intention de vous faire chanter.
— Me faire chanter ? Reprit « l’Araigne » d’une voix criarde.
— Parfaitement !
— Cette misérable ! Vociféra « l’Araigne » folle de rage. Figurez-vous qu’elle était venue me demander un prêt, que naturellement, je lui aie refusé. Comment pouvais-je en temps de guerre, aider quelqu’un n’offrant aucune garantie ?
Macaire la fixa surpris.
— Ah ! Je n’en savais rien. Elle ne m’en a pas parlé. Vous avez refusé de prêter de l’argent à cette femme ? Comment avez-vous fait ? Vous m’avez toujours dit qu’elle avait été très régulière et ponctuelle dans ses remboursements !
— Ceci ne signifie rien, mon cher Macaire, répliqua « l’Araigne » en haussant les épaules. Comment pouvais-je lui accorder ce qu’elle me demandait, sachant qu’elle sortait de prison et n’avait encore aucune activité. Raisonnez un peu ! C’était vraiment risqué pour moi !
— Evidemment ! Approuva Macaire songeur. C’est sans doute à cause de votre refus que la Ramier et son ami ont décidé de se venger.
« L’Araigne » sursauta et le dévisagea, les yeux écarquillés.
— Ils vous ont dit ça ?
— Pire, encore. Ils ont eu le toupet de me demander de les enseigner sur votre vie, pour trouver le moyen de vous faire chanter.
Un cri de rage échappa à la mère Picquet.
— Les misérables ! S’exclama-t-elle. Que le diable les emporte ! Qu’ils essayent un peu ! Je ne les crains pas et les recevrai à coups de bâton, comme ils le méritent !
— je n’en doute pas ! Je leur ai même dit que celui ou celle qui vous intimiderait n’était pas encore née !
— J’espère que vous les avez jetés dehors comme des vauriens qu’ils sont ? Et pourquoi, au lieu de venir me trouver, n’êtes-vous pas allé les dénoncer à la police ? S’écria-t-elle, les yeux étincelants de colère.
— Parce que j’ai pensé qu’il serait beaucoup plus intelligent de ma part de leur laisser croire que je les aiderai, reprit l’usurier, avec beaucoup de calme. Je suis venu pour vous prévenir qu’ils me croient leur complice, ne se doutant pas qu’au contraire, je vous suis tout dévoué et viens discuter avec vous des mesures à pendre à leur sujet.
— Que signifie une pareille comédie ? Protesta « l’Araigne » furieuse. Vous avez très mal agi, et ça m’étonne beaucoup, d’autant plus que ce sont des canailles et que vous auriez dû les menacer, les effrayer tout de suite !...
Elle s’interrompit brusquement, puis, le scruta de ses petits yeux fouineurs et perçants, en ajoutant :
— Quel jeu jouez-vous, Macaire ? Une double comédie, peut-être ?
A cette réponse, l’usurier partit d’un grand éclat de rire.
— Madame Picquet, qu’est-ce que vous allez chercher ? Reprit-il après avoir recouvré son sérieux. Vous connaissez ma loyauté et si j’ai agi ainsi, c’est que j’ai cru que vous les puniriez comme ils le méritent.
— Ah ! Murmura-t-elle un peu calmée ... Peut-être avez-vous raison ... Mais racontez-moi tout, en détail, car je pense qu’ils ont dû vous faire des propositions intéressantes !
L’homme rougit violemment et répondit par un signe de tête affirmatif en ajoutant :
— C’est juste ! Ils voulaient me faire participer à ce qu’ils considèrent être une très belle affaire. Ils sont tout à fait convaincus que vous avez des secrets à cacher. Bref, j’ai refusé ma participation leur disant que je me contenterai de mes honoraires et ...
— A combien se montent-ils ? Interrompit « l’Araigne » ironiquement.
— A vingt mille francs, qui ne m’ont pas été versé, mais qu’ils se sont engagés à me porter demain.
La vieille qui restait toujours sur ses gardes et se méfiait jusque de son ombre, tressaillit et fixa l’homme encore plus attentivement.
— Je me demande si vous seriez venu si ces misérables vous avaient payé tout de suite vos exigences ? Murmura-t-elle.
Cette fois, Macaire fut interdit. Non que cette remarque l’eût offensé — il avait trop d’entraînement pour ce genre de chose — mais il réalisait qu’il lui fallait immédiatement dissiper les soupçons de « l’Araigne » n’ignorant pas sa méchanceté et sa nature rancunière
Il lui expliqua, en hochant la tête :
— J’aurais certainement pris l’argent s’ils me l’avaient offert, mais je n’aurais pas manqué de vous prévenir comme je le fais en ce moment ... De toute manière, je ne pouvais prétendre à rien, car je suis incapable d’inventer quelque chose sur vous pouvant les satisfaire.
— En voilà des complications ! S’écria « l’Araigne ».
— Mais non ! Je vais vous expliquer. Que diriez-vous si ensemble nous leur jouions un bon tour en les faisant tomber dans un piège ? Sans compter que c’est nous alors qui les ferions chanter !
La mégère haussa les épaules avec mépris.
— Ils n’ont pas le sou ! Avez-vous déjà oublié qu’Edwige était venue me demander un prêt ? Ne comprenez-vous pas que cet homme l’exploite ?
— Je l’ai deviné tout de suite ! Affirma l’usurier. Et pourquoi ne l’exploiterions-nous pas à notre tour ?
« L’Araigne » le dévisagea sans comprendre. Puis, brusquement son visage s’éclaira.
— Paul Macaire, vous êtes réellement diabolique ! Vous venez d’avoir une idée extraordinaire et je n’avais jamais songé à une telle solution. Je connais « la Ramier » depuis des années et l’ai toujours considérée comme une va-nu-pieds. Elle venait souvent chez moi chercher Mireille — ce que je lui faisais d’ailler payer très cher — car la présence de l’enfant lui rapportait beaucoup quand elles mendiaient ensemble.
— Avez-vous bien regardé cette femme ? Reprit Macaire. Bien qu’ayant dépassé la quarantaine, elle est toujours désirable. Habillée convenablement, elle serait très différente de ce qu’elle est.
— C’est vrai ! Elle était bien vêtue en venant ici, reconnut « l’Araigne » — Mentalement, elle calcula ce qu’il lui serait possible d’en soutirer en faisant travailler Edwige Ramier — Macaire, votre idée est merveilleuse !...
Elle s’interrompit, puis ajouta presque aussitôt :
— Il faut donc que nous réduisions cette femme au désespoir pour la forcer à travailler pour nous, en la menaçant de les dénoncer pour chantage !
— C’était précisément mon plan ! Fit Macaire.
— Mais il y a Marius ! Que croyez-vous qu’il puisse faire lorsqu’il découvrira nos intentions ?
— Que voulez-vous que fasse un malheureux de son espèce ? S’exclama l’usurière en haussant les épaules. Lorsqu’il réalisera le danger et comprendre qu’il ne peut davantage exploiter cette femme, il en cherchera une autre. Je connais, hélas ! Ces misérables individus ; quand une femme ne les intéresse plus. Ils l’abandonnent et en trouvent une seconde.
Le visage de « l’Araigne » s’éclaira.
— Parfait ! Nous allons attaquer ces imbéciles, en nous servant de leurs propres armes. Pour commencer, nous allons essayer de découvrir ce qui pourra être utilisé pour leur plan, bien que je n’aie absolument rien à cacher dans ma vie ...
— Je pense à Mireille ! Interrompit avec vivacité Macaire. Que diriez-vous si nous nous servions de l’enfant pour tendre un piège à Marius et Edwige ?
La vieille femme fronça les sourcils, mécontente.
— Non ! Ce serait dangereux. Je ne veux pas qu’il arrive le plus petit mal à Mireille. Et vous ne le savez pas, sans doute ; elle est à l’hôpital actuellement.
— Si, je le savais. Je l’ai appris en faisant mon marché. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle j’y ai pensé, ajouta-t-il tranquillement. Est-il vrai qu’elle a été renversée par une voiture ?
— Hélas ! Oui.
— Comment est-ce arrivé ? Insista Macaire.
Alors « l’Araigne » lui rapporta l’accident, tandis qu’accompagnée par l’agent de police, elle cherchait Mireille devant l’entrée de l’hôpital.
— Vous voyez ! Je n’y étais pour rien ! Conclut-elle.
— Ceci simplifie les choses, murmura l’usurier, l’air satisfait.
— Que voulez-vous dire ? Interrogea « l’Araigne » intriguée.
— Ecoutez-moi, chère madame Picquet. Cette enfant nous offre une occasion magnifique de rouler ces deux bandits.
— Je ne comprends pas du tout. Tâchez de vous expliquer plus clairement, ronchonna-t-elle, énervée par l’assurance de Macaire.
— Du calme ! Voyons, du calme ! Il faut réfléchir l’esprit libre et très prudemment pour édifier quelque chose de sérieux.
— Evidemment ! Reconnut la mère Picquet, en haussant les épaules.
— Bien ! voici mon plan, poursuivit le triste personnage ; comme tout le monde le sait, y compris la police, que l’accident de Mireille a uniquement été dû à un très malheureux hasard, je vais raconter à ces deux forbans que c’est vous qui avez poussé Mireille au désespoir par vos mauvais traitements. Que pensez-vous de mon idée ?
— C’est très bien ! Approuva-t-elle avec un sourire diabolique. Et comme cette sotte de Ramier manifestait beaucoup d’indulgence pour la petite et me reprochait ma sévérité envers elle, elle tombera dans le panneau ... Car je dois ajouter que cette fillette est une enfant difficile et dissipée.
— Parfait ! S’exclama-t-il. Ensuite, ils viendront vous imposer le prix de leur silence. Vous ferez semblant de vous épouvante, discuterez avec eux la somme qu’ils demanderont. Je n’en ai d’ailleurs pas la moindre idée. Mais si élevée qu’elle puisse vous paraître ne vous effrayez pas. Vous leur verserez un ou deux acomptes ... arrangez-vous pour avoir un témoin ... un de leurs ennemis, ça n’en vaudrait que mieux, et au moment où ils s’y attendront le moins, vous les menacerez de les dénoncer pour chantage ... et ajouterez qu’ils sont tombés dans le piège que vous leur avez tendu.
— C’est absolument génial ! S’exclama « l’Araigne » enthousiasmée. Et vous Macaire ? Vous ne craignez pas une vengeance de leur part ?
— Ne vous tourmentez pas pour moi, répondit en souriant l’usurier. J’ai tout prévu et je saurai me justifier. Et s’ils montrent trop les dents, au pire, je leur rendrai leurs vingt mille francs.
— Je vois, murmura « l’ Araigne » pensive. Mais le seul point faible dans tout ceci, c’est l’argent ; vous m’avez conseillé de leur verser des acomptes et après ?
— Après, lorsqu’ils auront été démasqués, vous les forcerez à vous les restituer en plus de ce que vous exigerez d’eux pour vous taire ! Vous continuerez longtemps à les effrayer à cause de leur chantage ... fonçant ainsi la Ramier à travailler pour vous !
— Indubitablement, c’est très bien, admit madame Picquet, le visage radieux. Décidément mon ami, vous avez pensé à tout. Je suivrai votre conseil. Cependant vous avez oublié un détail très important.
— Lequel ? Demanda l’usurier en fronçant les sourcils.
— Les vingt mille francs ! Ne m’avez-vous pas dit qu’ils devaient vous les verser d’avance ?
— Ils le feront sans doute demain.
— Comment s’y prendront-ils s’ils n’ont pas le sou ? Lui demanda la vieille femme avec une pointe d’ironie dans la voix.
— C’est très simple, déclara tranquillement l’usurier. Peut-être arriveront-ils à se les procurer, où viendront-ils chez moi les mains vides. Dans ce cas, je conseillerai à Edwige de revenir ici vous les demander.
— Qu’est-ce que vous dites ?
— Certainement ! Et alors, cette fois, vous vous laisserez apitoyer et prêterez cette somme pour la tenir ensuite à votre merci.
— C’est d’accord ! Je suivrai vos conseils dits « l’Araigne ».
— Parfait, et croyez-moi, Edwige vous rendra cet argent au centuple ! Affirma-t-il.
— Vous croyez qu’elle osera revenir me trouver après mon refus ?
— Mais oui ! Je le lui conseillerai fortement. Et maintenant, ma chère, je ne vous dérange pas plus longtemps.
Macaire se leva, serra mollement dans la sienne, la main de la vieille femme et quitta le pavillon.
Demeurée seule, madame Picquet réfléchit longuement.
Le plan de Macaire semblait très sûr et les risques à courir n’existaient pratiquement pas. Elle tiendrait ensuite Edwige a sa merci et la forcerait pendant très longtemps à lui fournir pas mal d’argent.
— Quelle revanche ce sera pour moi ! S’exclama-t-elle triomphante. Ah ! Cette idiote et son amant avaient décidé de me faire chanter. Je leur ferai payer par des larmes de sang un tel projet !
Brusquement, la vieille pensa à Mireille et une angoisse incompréhensible l’envahit : Paul Macaire avait-il raison de dire qu’elle ne courait aucun danger ? Que se passerait-il si la Ramier et Marius, exaspérés de leur échec, la dénonçaient sous le prétexte d’avoir maltraité la petite fille ?
Le juge d’instruction lui avait déjà donné de sérieux avertissements à ce sujet et elle lui avait formellement promis de ne jamais lever la main sur Mireille.
Le plan de ces deux misérables ne risquait-il pas de la conduire, de nouveau, devant le Juge ? Dans un tel cas, la tutelle de l’enfant lui serait définitivement retirée.
— Il ne manquerait plus que ça ! Ricana-t-elle. Mais ça n’arrivera pas. Les deux imbéciles auront bien trop peur en découvrant que je les ai joués et n’oseront jamais aller trouver la police ... Ils doivent beaucoup la redouter. Et puis, je pourrais en faire autant, vis-à-vis d’eux, pour tentative de chantage ...
« Non ! Je n’ai rien à craindre. Le plan de Macaire se tient et je n’ai aucune raison pour ne pas le mettre à exécution ».
( A SUIVRE LE 9 JANVIER )