MOINEAUX SANS NID N° 213
Après avoir allumé une cigarette et envoyé deux grandes bouffées de fumée vers le ciel, il
commença :
— Comme je viens de te le dire, mon cher Montpellier, je connus Marigny à Barcelone, dans une taverne assez louche. A cette époque, il ne valait pas cher et vivait d’expédients, en attendant d’accaparer la fortune de monsieur Labeille qui lui versait une très modeste pension juste de quoi ne pas mourir de faim.
— Monsieur Labeille lui donnait de l’argent ? Demanda Robert incrédule.
— Oui, il le faisait par grandeur d’âme, expliqua Esposito.
— Bon ! Bon ! Continue, l’invita robert avec impatience.
— Mais Marigny espérait s’emparer des millions de Monsieur Labeille et un jour, il se rendit chez lui pour voir Valérie à laquelle il apprit que sa fille n’était pas morte, comme il le lui avait laissé croire jusqu’alors.
— Vrai ? S’exclama le jeune artiste.
— Oui ! Affirma Esposito et il lui dit également qu’il la lui conduirait, mais à la condition qu’elle consentit à l’épouser.
— Le misérable ! S’écria Montpellier, indigné.
— Valérie Labeille, à cause de son enfant, accepta, mais son père s’opposa à ce que sa fille s’unit à ce bandit, révéla le narrateur.
— Et que fit Valérie ? Demanda Robert littéralement suspendu à ses lèvres.
— Comme elle haïssait Marigny, elle n’avait consenti à accepter sa proposition qu’avec l’intention de le leurrer. Elle lui répondit qu’elle tiendrait sa parole, seulement lorsqu’elle aurait son enfant devant elle.
Robert baissa la tête et garda le silence.
— Mais reprit Esposito, monsieur Labeille tomba de nouveau malade et les médecins lui conseillèrent d’aller vivre à la campagne et de renoncer à toute activité. Aussi, peu de jours après, il quitta Barcelone avec sa fille.
— Et Marigny ? Questionna de nouveau Montpellier.
— Marigny, poursuivit l’autre en haussant les épaules, resta à Barcelone, très humilié et sincèrement repenti.
— Ah !
— Il se trouvait dans une très grande misère. Il se débrouilla tant bien que mal, jusqu’au jour où une jeune femme Estelle Marnier, vint le voir et lui remit de l’argent de la part de Michel Labeille, ajouta Esposito.
— Décidément, c’est un homme bien généreux ! S’exclama Robert avec ironie.
— C’est juste ! Toutefois cet argent n’était pas destiné particulièrement à Marigny. Avec cette somme, il devait rentrer en France et y embaucher un opérateur, afin de l’aider à tourner des scènes pour un film sur la guerre.
— Il y a quelque chose que je ne comprends pas, objecta le jeune artiste.
— Quoi donc ?
— Monsieur Labeille aurait tout de même pu s’adresser à quelqu’un d’autre et non utiliser un tel bandit ! S’écria Montpellier.
— Tu n’as donc pas compris dans quelle intention il le faisait ?
— Non ! Répliqua assez sèchement Robert.
— Monsieur Labeille avait senti que le repentir de Marigny était sincère et voulait s’en assurer, expliqua Esposito.
— Tu crois ? Murmura son compagnon avec étonnement.
— J’en suis sûr et monsieur Labeille cherchait aussi à savoir si Marigny ne le volerait pas, ajouta Esposito.
— Et alors, qu’a fait ce dernier ? Interrogea Montpellier de plus en plus intriguer.
— Marigny a agi très honnêtement et a tourné de nombreuses scènes sur le front pour un film, qui parait-il fait fureur sur tous les écrans, répondit Esposito.
— Je crois l’avoir vu à Paris, fit Robert.
— C’est possible.
— Oui, je l’ai vu, affirma Robert, et j’ai reconnu Valérie dans une scène terrible ... Et elle, qu’a-t-elle fait ensuite ?
— Valérie, malgré le sincère repentir de Marigny, n’a jamais voulu en entendre parler, expliqua Esposito.
— C’est elle qui te l’a dit ? S’exclama Robert très ému.
— Je t’ai dit tout à l’heure que Marigny cherchait des opérateurs, mais je ne t’ai pas encore confié qu’il m’avait demandé de le rejoindre ajouta son nouvel ami.
— Oui. Je partis pour le front avec lui et un autre garçon dans le Service Cinématographique des Armées où, par miracle, nous échappâmes à la mort. Un jour, en examinant les résultats de notre périlleux travail dans une chambre noire, Marigny faillit se trouver mal en reconnaissant Valérie Labeille sur une de nos photos. Je lui suggérai alors de partir à sa recherche, mais il refusa en me disant qu’il n’était pas digne de lever les yeux sur elle.
« Je m’aperçus qu’il pleurait en prononçant ces paroles et je compris que son repentir était sincère.
« Quelques jours plus tard, notre opérateur rentra à Paris. Ne recevant plus de nouvelles de monsieur Labeille, et les événements se compliquant, nous fûmes contraints à prendre une décision très importante ; nous décidâmes d’un commun accord, de nous faire verser dans une unité combattante.
« Nous fûmes affectés à la même compagnie et participâmes ensemble à différents engagements avec l’ennemi.
« Un jour, pendant un accrochage particulièrement acharné, je fus sérieusement blessé et perdis connaissance. Je fus longtemps entre la vie et la mort et ne réalisai qu’au bout de plusieurs jours que je me trouvais dans un hôpital, couché dans une grande salle avec d’autres blessés.
« Une jeune infirmière de la Croix-Rouge prenait soin de nous. C’était une femme exquise d’une beauté presque irréelle. Non seulement son visage angélique nous captivait, mais également l’ineffable bonté de son cœur noble et généreux. Nous l’avions surnommé « Sœur Bonté ». Son véritable nom était Valérie Labeille.
— Valérie ! Répéta Robert Montpellier, en proie à une émotion indicible.
— Oui, murmura Esposito.
— Mon Dieu ! S’exclama le jeune artiste.
— Comme son père était encore une fois tombé gravement malade et avait été transporté dans une clinique, Valérie avait décidé de soigner les blessés jusqu’à la fin de la guerre, continua Esposito.
— Ah ! Fit robert, absolument bouleversé d’entendre parler de celle à laquelle il ne cessait de penser.
— Et elle se donna corps et âme à sa tâche, reprit son camarade avec chaleur.
— Et après ? Questionna robert avec impatience, car l’autre s’était arrêté de parler.
— Comme je viens de te le dire, poursuivit Esposito, pour nous tous, Valérie était une sainte ; elle ne cessait d’aller d’un lit à l’autre, nous prodiguant ses soins les plus dévoués.
« Un soir, elle s’approcha de moi, posa en souriant sa main sur la mienne, en me disant :
« — Votre fièvre a beaucoup diminué aujourd’hui !
« — Ah ? Fis-je.
« — Dieu merci ! Car je ne vous cache pas que vous nous avez fortement inquiétés.
« — Je le sais, murmurai-je en lui souriant avec reconnaissance.
« — Non seulement vous avez été blessé, mais voire état s’est compliqué sérieusement, ajouta celle que nous appelions « Sœur Bonté »
« — De quelles complications voulez-vous parler ? Lui demandai-je intrigué.
« — Vous avez eu une typhoïde, m’expliqua-t-elle, et à diverses reprises, j’ai cru que vous alliez succomber.
« — Et c’est vous qui m’avez prodigué vos soins chère « Sœur Bonté » ?
« Elle me sourit et me répondit d’un signe de tête affirmatif.
« — Vraiment ! M’écria-je d’une voix vibrante de reconnaissance, vous méritez bien le surnom que nous vous donnons ici. Vous êtes un ange !
« — Oh, non ! Répondit-elle en souriant tristement, je ne suis qu’une pauvre pécheresse qui a déjà beaucoup souffert !
« — Pas du tout ! Protestai-je, vous êtes un ange et un ange ne peut pécher !
« Nous bavardâmes longuement et c’est ainsi que j’appris son véritable nom.
« — Vous êtes mademoiselle Valérie Labeille ! M’exclamai-je.
« — Mais oui, répondit-elle, étonnée par l’accent de ma voix. Vous me connaissez ?
« — Je vous ai aperçue il y a longtemps à Barcelone.
« — A Barcelone ? Et où ? Reprit-elle très intriguée.
« — J’étais très lié avec Jean Marigny à cette époque, expliquai-je remarquant que cette réponse la faisait tressaillir.
« Elle pinça les lèvres, tandis qu’un éclair, passait dans ses yeux. Elle se domina, mais ne put s’empêcher de s’écrier :
« — Encore cet homme !
« — Cet homme, repris-je, s’est sincèrement repenti de tout le mal qu’il a fait autrefois.
« — Vous ... vous savez ? Bégaya-t-elle en rougissant très embarrassée.
« — Oui, je sais ; Marigny m’a tout confié et je peux vous assurer combien il se repent, affirmai-je.
« Valérie hocha tristement la tête et ajouta :
« — Je suis sûre qu’il vous a raconté les choses à sa façon.
« — Il m’a bien au contraire, avoué son ignoble conduite vis-à-vis de la plus belle et de le meilleure des femmes, repris-je avec chaleur.
« Valérie ne me répondit pas. Ses yeux se fixèrent sur le petit crucifix accroché au-dessus de mon lit et certainement elle priait pour l’homme qui lui avait fait tant de mal.
« Quant à moi je n’ai plus reçu de nouvelles de Jean Marigny et ne sait ce qu’il est devenu », acheva-t-il.
Esposito se tut, tandis que Robert continuait à le fixer, attendant qu’il reprenne son récit. Comme il gardait toujours le silence, il insista :
— Et après, Esposito ?
— Après, Valérie me demanda si Jean Marigny lui avait parlé d’un peintre qui se nommait Robert Montpellier.
« — Oui, lui répondis-je.
« — Il le haïssait, n’est-ce pas ? Questionna-t-elle.
« — Non, car Jean Marigny ne haït plus personne, je vous le jure ! Affirmai-je.
« — Il n’a pas cherché à essayer de le faire tuer ? Me demanda-t-elle avec angoisse.
« — Oh, non ! Affirmai-je une fois encore et s’il le faisait, je me dresserais contre lui.
« — Vous ? Reprit-elle stupéfaite.
« — Oui, moi ! Car dorénavant Robert Montpellier est sacré pour moi !
« Ses beaux yeux étincelèrent ; elle me sourit d’une manière exquise, puis ajouta en soupirant :
« — Je vous remercie du plus profond de mon cœur pour ces paroles.
« — Oui, répondis-je en souriant à mon tour, j’agirai ainsi parce que je sais que c’est l’homme que vous aimez.
« Ce matin-là, nous n’échangeâmes plus une parole.
« Quelques jours après, en venant m’apporter une potion réconfortante, elle m’apprit qu’elle avait reçu de très bonnes nouvelles de son père. Elle en était très heureuse.
« Puis, comme mon état allait s’améliorant, je pus descendre au jardin avec les convalescents.
« Bientôt complètement guéri, je me préparai à quitter l’hôpital. La veille de mon départ, je pris congé de Valérie, qui me dit avec son angélique sourire :
« — Je suis ravie de vous voir guéri, mais j’ai beaucoup de chagrin aussi de vous voir partir.
« — C’est vrai ? Dis-je ému.
« — Oui, parce que je sais que vous allez regagner le front et que vous y serez une fois encore, en danger, me répondit-elle.
« — Que voulez-vous ? C’est la guerre ! Fis-je en hochant la tête avec résignation.
« — Que Dieu vous protège !
« — Et qu’il vous bénisse pour tout le bien que vous faites, chère « Sœur Bonté » ! M’écriai-je en serrant chaleureusement ses petites mains douces entre mes grosses pattes.
« — Lorsque cette horrible guerre sera finie, reprit-elle, je serai très heureuse de vous revoir.
« — Et moi aussi ! Affirmai-je avec élan. Dites-moi où il me sera possible de vous joindre.
« Alors, Valérie me remit son adresse à Paris. De mon côté, il m’était impossible d’en faire autant ; mes parents étaient morts depuis quelques années et je ne possédais aucun foyer.
— Je t’avoue, mon cher Montpellier, qu’en me séparant de cette femme exquise, j’avais une violente envie de pleurer ; son dévouement et sa bonté avait fait de moi un tout autre homme.
— Et depuis, tu n’as plus rien su d’elle ? Questionna Robert, après quelques minutes de silence.
— Si ! J’ai appris, par un camarade qui avait quitté l’hôpital après moi, que Valérie avait été envoyée dans une autre région, répondit Esposito.
Il se tut, puis ajouta, après quelques instants :
— Si mon amitié ne te rebute pas, Robert, sache que tu pourras toujours compter sur moi.
Montpellier sourit et lui tendit la main, spontanément.
Peu après, ils quittèrent leur arbre pour aller « à la soupe » et la journée s’acheva sans incidents.
Lorsque le crépuscule commença à tomber, le capitaine réunit ses hommes.
— Il est probable, leur annonça-t-il, que nous aurons à combattre demain. Doublez les sentinelles et que tous se reposent. Je désire que vous soyez dispos et prêts à entrer en action.
Tous les hommes s’empressèrent d’obéir et s’installèrent de leur mieux pour la nuit. Robert s’endormit profondément et Esposito, très énervé, s’étendit un peu plus loin. De temps en temps, il glissait un coup d’œil inquiet du côté de son nouvel ami. Peut-être redoutait-il quelque chose ?
C’était une nuit sans lune, et afin d’éviter toute surprise, les sentinelles avaient été renforcées dans tout le secteur.
L’une d’elle faisait les cent pas tout près de l’endroit où dormait Robert, essayant de percer l’épaisseur de la nuit et regardant avec attention du côté des lignes allemandes.
Cet homme devait certainement connaître Esposito, car chaque fois qu’il passait près de lui, il lui adressait un signe d’entente.
Il était à peu près trois heures du matin, lorsque, soudain, la sentinelle s’immobilisa et Esposito, qui possédait une excellente vue, toussa à trois reprises différentes. La sentinelle lui répondit de la même manière. Alors Esposito saisit son fusil et attendit.
Tout était plongé dans le silence le plus absolu, rompu de temps à autre par le cri d’un oiseau nocturne.
Soudain, Esposito aperçut une ombre qui rampait non loin de lui, glissant sur l’herbe comme un reptile qui s’apprête à sauter sur sa proie.
Cette ombre en avançant ne faisait aucun bruit et se dirigeait vers l’endroit où Robert, enroulé dans sa couverture, dormait toujours profondément. Lorsqu’elle arriva à près de cinq mètres du jeune homme, elle s’arrêta.
Alors, Esposito bondit et braqua son fusil sur l’homme en murmurant :
— Halte ! Où je tire !
Un soldat noir essaya de s’enfuir, mais en vain, car la sentinelle à son tour, lui barra le passage et le mit en joue.
— Ne bouge pas ! Ordonna-t-il.
— Laisse-moi, je suis un soldat français comme toi, cria le Sénégalais.
— Je te dis de ne pas bouger !
— C’est que ...
— Haut les mains !
Le noir obéit.
— C’est à moi que tu en voulais ? Lui demanda Esposito qui s’était approché.
— Non ! Non ! Pas toi ! Bredouilla le Sénégalais.
— Alors, pourquoi rampais-tu de mon côté, le couteau à la main, reprit Esposito.
— Je ne sais pas !
— Si tu ne me réponds pas, je te tue tout de suite ! Rugit Esposito dont les yeux étincelaient de colère.
A cet instant une patrouille arriva.
— Que se passe-t-il ici ? S’écria le sergent, et que personne ne bouge.
— Ce soldat, expliqua la sentinelle, s’approchait de Montpellier qui dort là-bas, son couteau à la main dans l’intention de le frapper.
— Relève-toi et suis-moi ! Ordonna le sergent.
L’homme obéit et fut encadré par la patrouille.
( A SUIVRE LE 25 DÉCEMBRE )
