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MOINEAUX SANS NID N° 20

22 Mai 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

20 A L I C E . . .

Quelques instants plus tard, une jeune fille d’une grande beauté entrait dans la pièce ; elle était grande, admirablement proportionnée. Ses yeux noirs avaient une expression fascinante ; sa bouche bien dessinée avait quelque chose d’un peu sensuel et des reflets bleutés se jouaient parmi ses cheveux noirs.

Bien que l’on fut en hiver, elle portait un vêtement léger qui laissait à découvert ses bras ronds et frais, à la peau d’un brun doré. Sa jupe, très courte, permettait d’admirer des jambes d’un galbe parfais.

Quand elle vit que on oncle avait pleuré, elle se précipita vers lui en disant :

Que se passe-t-il mon bon oncle ? Pourquoi pleures-tu ?

Avec un mouchoir elle sécha les larmes qui perlaient encore aux paupières du malade, puis elle l’embrassa tendrement.

— Comment te sens-tu, aujourd’hui, mon oncle ? lui demanda-t-elle d’un ton plein de sollicitude.

— Ni mieux, ni plus mal, ma chérie, répondit Delorme, en la regardant d’un air affectueux. (Puis il fit les présentations) : Monsieur Robert Montpellier, mon meilleur ami… Alice ma nièce bien-aimée.

Un peu surprise, la jeune fille regarda un instant Robert. Puis, elle lui tendit la main en disant :

— Ah ! Vous êtes cet ami dont mon oncle m’a si souvent parlé. Je suis bien contente de vous connaître mais j’avoue que je m’étais fais de vous une idée toute différente.

Le peintre s’inclina en souriant :

— Mademoiselle, murmura-t-il c’est pour moi un véritable plaisir…

- Je m’attendais à voir un Monsieur respectable et chenu et voilà qu’on me présente un jeune homme au regard franc et ouvert, à la silhouette sportive ! s’exclama la jeune fille d’un ton joyeux.

— Et moi, Mademoiselle, je savais que vous étiez une ravissante jeune fille, mais vous êtes encore plus belle que je ne me l’imaginais !

— Merci du compliment, monsieur Montpellier ! fit Alice en riant. J’espère que nous serons bons amis !

— C’est mon plus vif désir, Mademoiselle ! s’empressa d’affirmer Robert avec une grande sincérité.

— C’est aussi le mien ! Je me fie toujours à la première impression que me font les gens et jusqu’ici je ne me suis jamais trompée.

— Hélas ! Il est des êtes dont l’apparence est bien trompeuse ! remarqua Robert.

Sur ces mots le jeune homme fronça les sourcils et poussa un profond soupir. Il pensait à Valérie, mais la jeune fille haussa légèrement les épaules et répliqua d’un ton énergique :

— Ne croyez pas cela ; la première impression est toujours la bonne ! Il se peut que par la suite, le comportement de certaines personnes nous fasse changer d’avis, mais les torts que nous croyons leur trouver ne sont qu’apparents. Ce qu’il y a d’essentiel dans le caractère des gens, le fond même de leur nature, nous est révélé par la première impression.

Robert hocha la tête en regardant la jeune fille d’un air perplexe.

— Je ne vous comprends pas très bien, Mademoiselle, déclara-t-il.

— Mademoiselle… Mademoiselle…. Protesta Alice avec une petite moue adorable. Vous ne trouvez pas que ce serait plus gentil de m’appeler Alice ?

— Alors, Alice, je ne vous comprends pas ! rectifia Robert en souriant.

— Ah ! J’aime mieux cela !déclara-t-elle satisfaite. Nous ne sommes plus au temps où les gens se croyaient obligés de se traiter cérémonieusement sous prétexte qu’ils étaient de sexe différent. De nos jours, au contraire garçons et filles vont à l’Université ensemble ; ils pratiquent des sports ensemble ; ils font des excursions ensemble ; ils campent ensemble ! De nos jours enfin, l’amitié est possible entre gens de sexe différents. Les vieilles personnes se scandalisent, bien sûr ! Ils ne peuvent comprendre cela ! Mais l’opinion des vieux, il n’en faut pas faire trop de cas.

— Merci ma nièce ! intervint Julien Delorme, mi-amusé, mi-fâché.

Alice fit entendre de nouveau, son rire en cascade, puis déclara :

— Je n’ai pas dit cela pour toi, mon oncle ! Toi tu n’es pas vieux !

Julien Delorme eut un pâle sourire et esquissa un geste las en murmurant d’un ton plein de mélancolie.

— J’ai cinquante ans, hélas !

— Oui, mais tu as été toute ta vie un amoureux de l’aventure, un casse-cou libéré de tout préjugé désuet. Je connais bien des gars de vingt ans qui sont plus vieux que toi, mon oncle ! N’est-il pas vrai, Robert ?

— Oh ! oui, Alice, vous avez bien raison ! s’empressa d’acquiescer le peintre.

La jeune fille le fixa un instant avec une expression un peu impertinente dans le regard et reprit :

— Je suppose que vous êtes des nôtres, vous aussi !

— Dans quel sens ? demanda le peintre qui s’amusait beaucoup des façons gentiment cavalières de son interlocutrice.

— En ce sens que vous êtes adapté à la vie moderne, répliqua la nièce de Julien Delorme ; aux robes courtes, à l’aviation, à l’affranchissement des femmes…

— Oui, répondit Robert, après avoir réfléchit quelques instants, je pense que chacun doit être libre de ses actes. Je ne suis pas de ceux qui ont un parti-pris contre les femmes et qui les considèrent comme d’éternelles mineures.

— A la bonne heure ! approuva la jeune fille.

Tout en discutant, Robert ne pouvait s’empêcher de comparer Alice et Valérie. La première était une de ces beautés que l’on ne peut regarder sans se sentir profondément troublé. Mais en l’observant bien, on relevait en elle un certain nombre de défauts ; entre autres elle ne parlait qu’aux sens. Valérie n’avait pas cette beauté éclatante. Elle était plus petite, ses formes étaient beaucoup^moins provocantes, mais aussi, beaucoup plus harmonieuses. Elle donnait d’un être infiniment intelligent et sensible. La douceur de son regard, la mélodie de sa voix parlaient directement à l’âme.

Et pourtant la première était une honnête fille ; la seconde n’était qu’un être méprisable. Mais la vérité nous oblige à dire que, tout en admirant la splendide créature qu’était Alice, son corps qu’on devinait superbe, ses jambes au galbe parfait, le peintre ne cessait de penser à Valérie.

Et cela pendant que la nièce de son ami ne cessait de lui adresser des œillades incendiaires, de ces œillades qui feraient tourner la tête à un saint ! Robert Montpellier commençait même à se sentir mal à l’aise. Ces démonstrations le contrariaient, car il venait de subir une grosse déception ? Il se leva donc pour partir.

— Tu n’as pas un instant à perdre déclara Julien Delorme. Remue ciel et terre ! Dépense tout l’argent que tu jugeras nécessaire mais trouve-moi ce petit !

— Quoi ? Tu t’obstines encore à cette recherche, mon oncle ? demanda la nièce en pâlissent légèrement.

Le visage du malade montra une expression à la fois résolue et douloureuse.

— Tant qu’il me restera un souffle de vie, je m’y obstinerai ! répondit-il d’un ton ferme. Et j’ai chargé mon ami de cette affaire.

— Tu sais bien que mes frères n’ont réussi à rien ! fit observer la jeune fille.

Et Robert crut remarquer dans la voix d’Alice, une légère nuance de réprobation.

— C’est bien pour cette raison que j’ai fait appel à Robert, répliqua Julien Delorme en serrant les poings. Peut-être aura-t-il plus de chance qu’eux !

— Pauvre Robert ! commenta la jeune fille en hochant la tête. C’est une rude besogne que tu lui a confiée là (Et, se tournant vers le jeune peintre, elle lui demanda) : Où est votre atelier ? J’aimerais voir vos tableaux, si toutefois vous me jugez capable de les apprécier.

— Quelle question !répondit Robert. La visite d’une personne aussi éclairée que vous sera pour moi un honneur et une joie.

— Demain à cinq heures, ça vous va ?

— Je vous attendrai.

— Eh bien ! Je viendrai avec un de mes frères qui a grand désir de vous connaître.

— A demain, donc ! Voici ma carte de visite avec mon adresse, dit le peintre en tendant à la jeune fille un rectangle de bristol.

Puis il prit congé de Julien Delorme en lui donnant une énergique poignée de main, s’inclina devant la jeune fille en souriant et sortit. Une fois dans la rue, il put enfin respirer à son aise.

< Elle a raison ! pensa-t-il. C’est une drôle de mission qu’il m’a confiée, ce bon Delorme. Oui, une drôle de mission ! Comment diable vais-je m’en tirer ? A vrai dire, je n’en sais rien ! Mais il est une chose certaine, c’est que j’ai promis à mon meilleur ami de rechercher son fils et je le rechercherai… quitte à abandonner le tableau que j’ai commencé !

< Si cet enfant est vivant, quelle existence peut-être la sienne ? Qui me dit qu’il ne meurt pas de faim comme Mimi, alors qu’il est l’héritier de je ne sais combien de millions ! Ah ! Que de drames il y a sur cette terre ! Des mères qui abandonnent leurs petits ; des enfants qui errent dans la nuit sous la neige qui tombe, le ventre creux… >

Et, tandis que le jeune homme s’acheminait vers sa demeure une profonde tristesse envahit son âme.

< Que de misères ! Que de méchancetés ! Que d’existences vouées au malheur ! se remit-il à monologuer. Avons-nous le droit de consacrer notre vie aux arts, à la science, à des spéculations philosophiques, alors que par le monde, il y a tant d’êtres qui souffrent ?

< Et pourtant ils ne sont pas rares les hommes qui, comme moi se considèrent heureux et jouissent de leur fortunes sans le moindre remords, sans la moindre pensée pour ceux qui sont faim… >

— Alors, il s’arrêta, le front barré de deux rides profondes, les yeux fixés. Quelqu’un qui l’aurait observé en cet instant, eût compris que cet homme souffrait profondément.

— Cet enfant, murmura-t-il, cet enfant, que peut-il bien être devenu ?... Oui, je vais me mettre à sa recherche et cela, non seulement par amitié pour Julien Delorme mais aussi, et surtout par simple humanité pour sauver un petit être innocent qui, à l’heure qu’il est, est sûrement malheureux !

Et il conclut avec fermeté :

— S’il est vivant, je le trouverai. S’il est mort, je le saurai ! Et le pauvre Delorme sera enfin soulagé de la terrible incertitude qui pèse sur son âme.

Ayant pris cette résolution, le peintre se sentit extraordinairement allégé. L’angoisse qui, un moment, lui avait étreint le cœur comme un étau, s’était évanouie. A la pensée de retrouver le pauvre enfant il se mit à sourire. Il songeait à la joie que lui donnerait cette rencontre si ardemment désirée. Il s’entendait dire à l’innocente créature : « Courage, mon petit ! Jusqu’ici tu as mené une existence vagabonde. La douleur a été ton pain quotidien ! Mais désormais ta vie va changer ! Tes souffrances sont terminées ! Tu vas être aussi heureux que tu as été malheureux ! »

Cette idée le rendit soudain plus optimiste : retrouver l’enfant de son ami ne lui semblait plus une entreprise aussi impossible, aussi désespérée que tout à l’heure.

Il se promit de consacrer toutes ses énergies, tout son temps, toutes ses forces, à la mission qu’il avait acceptée. Ayant pris cette généreuse résolution, le jeune peintre poursuivit sa route d’un pas ferme.

Une demi-heure plus tard, il était arrivé. Il monta rapidement les escaliers, entra dans son atelier. Sur son chevalet était posée la toile qu’il avait commencée depuis peu. Il la contempla un instant, sourit, haussa les épaules et s’exclama :

— Bah ! Tu peux attendre, toi ! Pour l’instant, j’ai d’autres soucis en tête que de peintre !

Puis, tout à coup, sa pensée revint à Valérie. La scène de sa première rencontre avec la jeune femme se présenta à son esprit avec des couleurs plus vives que jamais ! Malgré tous ses efforts, le jeune homme n’arriait pas à chasser de son âme l’image douce et lumineuse de cette femme dont les faits avaient, hélas, démontré l’indignité.

                                                                                                        (A SUIVRE LE 25 MAI)

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