MOINEAUX SANS NID N° 2
2 - LA MAISON DE PIERROT
— Pierrot ! Pierrot ! continuait à crier Mireille, se voyant abandonnée par son fidèle ami.
La pauvre petite avait peur de sortir et d’affronter de nouveau l’inclémence de cette nuit dramatique, durant laquelle elle avait couru le risque de mourir. Mais l’abandon dans lequel elle se trouvait était plus terrible que tout.
De plus, elle avait sur elle le blouson et le béret de Pierrot et elle savait que son ami était en manches de chemise et tête nue. Ne suivant que son instinct, elle s’élança à son tour dehors, en appelant de toutes ses forces le garçon. Ce dernier l’entendit, s’arrêta, puis, revenant sur ses pas, la prit par la main en disant :
— Cours, Mireille ! Allons, courage ! Ne vois-tu pas qu’elle veut se donner la mort ? Il faut la sauver !
Oubliant leurs malheurs, les deux enfants ne pensaient plus qu’à la désespérée.
— Madame ! Madame ! Je vous en supplie, ne vous tuez pas ! criait la petite fille en pleurant.
La silhouette de la fugitive se discernait à faible distance au milieu des tourbillons de neige. Ils la voyaient courir de ci, de là, comme une folle, ne sachant quelle direction prendre. Elle s’était engagée dans un terrain inculte où la neige cachait les accidents du sol. Il était très difficile de courir en ce lieu, par une telle nuit. Néanmoins, elle courait toujours. Plusieurs fois, il lui arriva de tomber, mais elle se relevait vite pour reprendre sa course insensée.
Les deux enfants continuaient à la suivre anxieusement, comme si cette malheureuse était leur mère. Ils ne savaient pas comment ils la sauveraient, ils ne se le demandaient même pas. Mais ils couraient pour l’arracher à la douleur pour…. Ils ne savaient pas pourquoi ! Ils se laissait pousser par l’impulsion généreuse de leurs petits cœurs, par le désir instinctif qu’ont tous les êtres bons d’aider ceux qui souffrent… Par moments, la silhouette de la femme disparaissait à leurs yeux pour réapparaître aussitôt.
— Ne l’appelle pas, dit Pierrot à Mireille. Car si elle s’aperçoit que nous la suivons, elle courra plus vite et nous ne pourrons pas la rejoindre.
— Mets ton blouson, Pierrot. Tu dois avoir bien froid.
— Te reprendre mon blouson ? Pour que tu sois encore malade ?... N’aie pas peur pour moi. Mon corps est comme ma figure : il ne craint pas le froid.
— Mais tu est à moitié nu. Moi, j’ai au moins un tablier…
— Belle protection !
Tout en parlant, ils avaient gagné du terrain sur la fugitive. Soudain, ils la virent tomber, et la petite fille ne put retenir un cri. Allongeant le pas, ils ne tardèrent pas à la rejoindre ; elle avait buté sur une légère ondulation du terrain et essayait en vain de se relever, glissant sur la neige gelée.
— Mais où allez-vous, Madame ? Que voulez-vous faire ? demanda Pierrot en lui tendant la main pour l’aider à se remettre debout.
Bouleversée la petite ne savait que pleurer en répétant :
— Madame ! Madame !
— Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici, dans cette horrible nuit ? demanda Valérie.
— La chose est difficile à expliquer, Maame, répondit le garçon, mais nous savons tout…
— Que savez-vous ?... Et cette pauvre enfant ?...
— Vous ne vous jetterez pas dans le canal, n’est-ce pas ? sanglota Mireille. Vous ne vous tuerez pas ?
— Mais… qui t’a dit que je voulais mettre fin à mes jours ?
— Je le sais !...
— Oh ! Tu pleures ? Allons, viens ma petite, viens avec moi…
— Non ; c’est vous qui allez venir chez nous, décida Pierrot. Je ne m’éloignerai pas de vous sans avoir la promesse que vous n’attenterez pas à votre vie !
La stupeur, l’émotion, la pitié que lui inspiraient ces deux enfants ne lui permettait pas de répondre.
— Pauvres petits ! murmura-t-elle enfin.
Et elle éclata à son tour en sanglots. L’entourant de ses bras, la petite fille lui embrassa la main en disant :
— Ne pleurez pas, Madame ! Ne pleurez pas !...
D’un air protecteur, Pierrot la prit par un pan de sa robe et l’obligea à le suivre. Toute volonté abolie, Valérie se laissa conduire. Elle était vaincue par la douleur et le froid qui lui engourdissaient les membres. Ils ne tardèrent pas à arriver devant une grande construction entourée d’un haut mur ; c’était une vieille fabrique qui, par suite de faillite avait été abandonnée par ses propriétaires.
Pierrot tira de la poche de son blouson la grosse clé qu’il avait déjà montrée à Mireille et ouvrit la porte.
— Entrez sans craindre, Madame. Ici personne ne vous trouvera.
Ils entrèrent tous trois, à la grande stupeur de Mireille qui n’arrivait pas à s’expliquer comment son camarade était devenu le maître de cette maison. Mais l’heure n’était pas aux explications. Ayant franchi une espèce de cour, ils entrèrent dans un assez vaste bâtiment.
— Eh bien ! Nous voici chez moi, dit le gamin avec fierté.
— Non, non ! Laissez-moi partir !... Ils viendraient me prendre ! s’exclama la jeune femme.
— Ne partez pas, Madame ! implora la petite fille.
— Personne ne vous trouvera ici, affirma Pierrot. Venez, Madame ! Nous sommes morts de froid tous les trois et Mireille n’est pas bien… Je vais faire un peu de feu, et nous nous coucherons bien au chaud.
— Mais, enfin, qui êtes-vous, mes enfants ? demanda Valérie attendrie.
— Deux gamins, rien d’autres que deux gamins, deux moineaux sans nid, qui s’arrangent comme ils peuvent.
— Et comment savez-vous que l’on me persécutait et que je songeais à me tuer ?
— Je vous ai déjà dit que c’était long à raconter !
Après avoir traversé un dédale de magasins et de laboratoires, nos amis arrivèrent dans une petite pièce ; l’ancienne loge du concierge probablement. On y voyait les restes d’un mobilier qui, sans doute, en raison de leur vétusté et de leur peu de valeur, avaient été abandonnés. On remarquait surtout un lit garni d’une mauvaise paillasse. Le gamin alluma une lampe à pétrole qui pendait au plafond. Puis, il se mit en devoir de faire du feu dans une vieille marmite transformée en brasero. Pendant ce temps, la jeune femme, assise sur le bord du lit, pleurait amèrement, tandis que la petite fille, serrée contre elle ne cessait de la contempler de ses yeux ingénus. Comme elle était jolie !... Cependant la chambre se réchauffait peu à peu, et ce fut un grand réconfort pour ces trois êtres qui avaient tant souffert du froid.
— Maintenant nous sommes vraiment comme des princes ! s’exclama Pierrot. Il peut neiger, il peut pleuvoir, ça nous est égal ! Ah ! Ce n’est pas aussi bien que chez vous ici, mais nous pourrions être plus mal… n’est-ce pas, Mireille ?
— Oh ! oui, Pierrot !
— Mais enfin, qui êtes-vous, mes enfants ? redemanda encore Valérie, de plus en plus étonnée.
— Eh bien ! Madame, voici Mireille…
— Et tes parents, ma chérie ?
La petite fille ne répondit pas ; elle avait honte d’avouer qu’elle était orpheline.
— Ni elle, ni moi, ne les avons connus, Madame, révéla Pierrot. Pourquoi mentir ?
— Pauvres petits ! Et toi, comment t’appelle-tu ?
— Pierrot, pour vous servir.
— Viens près de moi, mon garçon. Embrasse-moi… Vous devez être très bons l’un et l’autre… Et lorsque l’on est aussi désespérée que moi, quel réconfort d’avoir près de soi des enfants comme vous !
— Oh ! Oui, Madame ! assura la douce Mireille. Il n’y a rien de meilleur au monde que d’avoir quelqu’un qui vous aime et que l’on aime.
— Personne ne t’aime donc, ma chérie ?
— Oh ! Si ! Pierrot… Pierrot tout seul ! Ma nourrice me battait toujours. Chez elle, je ne faisais que souffrir et pleurer.
— Quel âge as-tu ?
— Je vais avoir huit ans, je crois.
— Le même âge qu’aurait mon enfant, murmura Valérie, en embrassant tendrement la petite fille.
— Et vous l’avez perdue ?
— Hélas ! Oui, Mireille ; elle mourut à peine née…
— Et vous l’aimiez beaucoup, n’est-ce pas ?
— Oh ! Comme toutes les mères.
— Si elle avait vécu… et que vous n’ayez plus eu d’argent, l’auriez-vous envoyée mendier ?
— Que me dis-tu là, petite ?... Envoyer mon enfant mendier !
— Aucune maman ne fait cela, n’est-ce pas ?
— Certainement, non, ma chérie ! Quelle horreur !... T’aurait-on contrainte à demander l’aumône ?
La petite fille haussa les épaules.
— Je ne sais rien de moi, Madame… Ma maman devait être très bonne… Elle devait l’être, oui, même si elle m’a abandonnée.
- Oui elle devait l’être certainement, car tu es un ange, toi !
Valérie la fit asseoir sur ses genoux, et la serra sur son cœur en l’embrassant. Oh ! Quelle douce émotion étreignit alors la pauvre mignonne ! Jusqu’à cet instant, personne ne l’avait caressée. Elle se sentait renaître. Ces baisers avaient pour elle une saveur qui devait être celle des baisers maternels. Elle enlaça la jeune femme et se mit à l’embrasser passionnément sur les yeux, sur les joues , mille fois, comme si elle donnait tout à coup à sa propre mère, tous les baisers qu’elle avait rêvé lui donner.
Et les paroles : « Maman ! Petite maman chérie ! » dictées par son cœur qui se laissait bercer de l’illusion des rêves, sortaient irrésistiblement de ses lèvres… Comment cette démonstration d’amour filial ne pouvait-elle émouvoir jusqu’au plus profond de son être, une femme qui, comme Valérie, était en proie au plus terrible des désarrois ?
Tout son être vibrait d’amour maternel. Et c’était un réconfort pour sa peine, un réconfort bien doux…
— Serait-ce sa mère ? soupira Pierrot à mi-voix, en contemplant cette scène, les yeux humides.
La malheureuse Valérie l’entendit et hocha tristement la tête :
— Non, mon petit ! C’est impossible ! Ma fille est morte…
— C’est la version de ce bandit qui vous a trompée. De la part d’un tel personnage, il faut s’attendre à tout.
Ces paroles du gamin suffirent pour faire naître un doute chez la pauvre femme. Pierrot avait raison : ce misérable ne pouvait-il l’avoir trompée également à ce sujet ?
— Mais pour quelle raison ? Pourquoi ? se demanda-t-elle à haute voix.
— Pour se libérer de toute obligation envers vous. Je connais un jeune homme qui a fait le même coup à une vendeuse de billets de loterie, plus bête qu’un artichaut !
— Est-ce vrai ? s’exclama la pauvre femme en sentant un frisson de terreur lui parcourir le corps. Une sueur froide perla à son front… Avec impétuosité, elle prit entre ses mains le visage de la petite fille et le regarda fixement.
— Non, tu ne ressembles ni à lui, ni à moi… Mais qu’importe ! Je t’aimerai comme si tu étais ma fille.
— Alors, vous ne voulez plus mourir ? demandèrent ensemble les deux enfants.
— Non ! vous m’avez sauvée. Et Dieu vous récompensera, mes enfants. Mais dites-moi : comment savez-vous mon histoire ?
Pierrot lui conta tout ce qui leur était arrivé ce soir-là.
— Nous étions entrés chez vous, conclut-il ; ma petite sœur – car je la considère comme telle – mourait de froid et je voulais absolument qu’elle se réchauffe… Donc, nous sommes entrés et sans le vouloir, vraiment sans le vouloir, nous avons entendu la confession que vous faite à Monsieur le curé…
— Ne savez-vous pas qu’il est interdit d’écouter une confession ? demanda Valérie.
— Non, Madame ! Nous ne le savions pas, avoua Pierrot.
— Pardonnez-nous ! supplia la petite fille, craignant que la jeune femme ne se fâchât.
— Je vous pardonne, mais à condition que vous ne répétiez rien à personne.
— Non, Madame, non ! C’est promis ! dirent les enfants d’une seule voix.
— Vous avez commis un péché très grave !
— Le Bon Dieu nous punira ? s’informa Mireille.
— Non, chers petits. Dieu n’est pas si cruel !
— Heureusement ! fit Pierrot en riant ; car ce serait une mauvaise plaisanterie de finir au milieu des flammes de l’enfer, après ce que nous endurons ici-bas !
Valérie le regarda et un pâle sourire éclaira un instant son visage. Elle caressa la joue du gamin qui ne semblait pas avoir perdu sa belle humeur.
— Pauvre enfant ! soupira-t-elle. Quelle force de caractère ! Malgré son malheur, il réussit à prendre les choses du bon côté !
(A SUIVRE LE 1er AVRIL)