MOINEAUX SANS NID N° 199
Le train dans lequel Robert Montpellier avait pris place devait se rendre à Thionville. Mais, à cette époque, le trafic
ferroviaire se heurtait à de nombreuses difficultés, les voies étant souvent encombrées de convois de matériel de guerre et de munitions.
Aussi le service des voyageurs bien qu’il continuât à être assuré s’en ressentait-il fortement. Ceux-ci subissaient de fréquentes et longues haltes dans des petites gares perdues, sinon en pleine campagne, attendant les signaux qui permettraient de poursuivre leur route.
Parfois aussi les voyages étaient arrêtés par des attaques aériennes et ne pouvaient continuer qu’après de longues heures, le temps de remédier hâtivement aux dégâts subis par les voies.
Malgré la bonne volonté des cheminots, tout cela créait de terribles difficultés et les heures de départ et d’arrivée ne concordaient que bien rarement avec elles prévues dans les horaires.
C’est ainsi que le train de Robert fut forcé de stopper sur une voie de garage, non loin de Paris, et il y resta plusieurs heures, même après que l’attaque aérienne eût pris fin.
Maintenant tous les voyageurs avaient regagné leurs places et essayaient de dormir. Robert, lui avait refusé de quitter son compartiment durant l’alerte et il ne cessait de songer à Valérie, aux deux enfants qu’il avait laissés à Paris, à Alice et à l’effondrement de ses plus chers espoirs ...
L’aube maintenant, commençait à blanchir le ciel, donnant aux objets et aux hommes un aspect fantomatique.
Soudain, il sembla à Montpellier entendre des personnes, dans le couloir, demandez à qui appartenait un chien. Mais il n’y prêta aucune attention et continua à somnoler à moitié ... lorsqu’il sentit un corps de chien se frottant contre ses jambes, tandis qu’un museau humide se posait sur sa main et que des jappements joyeux résonnaient brusquement à ses oreilles.
Stupéfait, il ouvrit les yeux et sursauta d’étonnement, ayant peine à croire ce qu’il voyait ...
— Ciel ! S’écria-t-il, mais c’est Vaillant, le chien de Pierrot !
Il caressa affectueusement la brave bête qui, alors se dressa sur ses pattes de derrière, essayant de lui lécher le visage, éperdu de bonheur.
Robert fut obligé de se défendre énergiquement contre les démonstrations trop vives du brave chien, tout en se demandant avec stupeur comment il avait fait pour arriver à le rejoindre.
En effet, ceci tenait presque du miracle, car le chien — nos lecteurs ne l’ont sans doute pas oublié — se trouvait encore la veille auprès de Pierrot.
Comme lui aussi ne cessait de s’agiter et de renifler dans le minuscule logis, Pierrot avait fini par se lever et aller vers lui.
— Qu’as-tu, mon toutou ? J’ai l’impression que Robert te manque bien à toi aussi ? Allons, Vaillant, couché à présent et laisse-moi dormir !
Mais Vaillant n’avait pas obéi. Pensant que le chien avait sans doute besoin de sortir, Pierrot lui avait ouvert la porte, convaincu de le voir revenir gratter à l’huis quelques instants plus tard.
Mais dès que son jeune maître lui eut donné la clef des champs, la bonne bête s’élança dans l’escalier et refit en galopant le chemin menant à la gare de l’Est d’où Robert était parti.
Il pénétra dans la gare et sauta à l’intérieur d’un wagon qu’il parcourut entièrement, descendit, puis remonta dans un train arrêté de l’autre côté du quai, un train qui partit avant que le chien l’eut quitté ...
Vaillant se s’émut guère de ce qui arrivait. Il attendit dans le couloir avec patience, comme s’il était certain que le convoi finirait par s’arrêter.
Le wagon était presque vide. Les voyageurs dormaient et personne ne remarqua la présence du chien ou ne s’en soucia si l’on s’en était aperçu.
Le train ralenti finalement, puis s’arrêta. Une portière fut ouverte par quelqu’un qui descendait pour essayer d’aller boire un verre de bière. Vaillant sortit du wagon sur ses talons et se mit à courir sur les différentes voies.
Ce fut alors que les choses semblèrent se gâter car la pauvre bête forcée de galopée de façon désordonnée pour éviter d’être heurtée au cours des manœuvres des convois qui avançaient ou reculaient.
Tout désorienté, Vaillant se réfugia dans un autre train, arrêté mais bondé de voyageurs fatigués ... lorsqu’il huma une odeur qui lui était familière. Il alla de compartiment en compartiment, toujours flairant le sol, éloigné par les protestations des uns, caressé par d’autres, et il finit ainsi par découvrir enfin, le compartiment où Robert sommeillait, le cœur lourd de tristesse.
Et voici comment, à présent, la bonne bête pouvait témoigner son affection et sa joie débordante à l’ami retrouvé.
— Mon bon Vaillant, reprit Robert en souriant au chien. Tu n’as pas fait une bonne affaire en venant me rejoindre ? Tu aurais cent fois mieux fait de rester auprès de ton jeune maître.
Robert se leva regarda autour de lui, et voulu essayer de renvoyer Vaillant, mais à cet instant précis, le train repartit.
Il n’avançait pas bien vite et il n’aurait pas été difficile pour Robert de pousser le chien sur la voie sans risquer de lui faire du mal, mais le regard du jeune homme se posa sur les yeux si doux et si tendres de Vaillant, et il n’eut pas le courage d’accomplir ce geste.
« Il n’a pu me retrouver par pur hasard, se dit-il. Cette brave bête m’a cherché et rejoint ... bien qu’il me soit impossible d’imaginer comment il s’y est pris ! »
Il se pencha vers lui et caressa la tête poilue du bon toutou.
— Puisque tu es là, reste-y, décida-t-il, mais n’ennuie personne et ne te fais surtout pas remarquer par le contrôleur ; autrement, je ne sais ce qui se passerait.
Les voyageurs qui partageaient le compartiment sourirent et approuvèrent le jeune homme émus par l’affection si fidèle de la brave bête.
Robert donna du pain et du fromage à Vaillant, puis le poussa en l’encourageant de la voix, sous la banquette, essayant de lui faire comprendre qu’il ne devait plus en bouger. Vaillant obéit et durant des heures, nul ne remarqua plus sa présence.
Cependant, malgré toute sa bonne volonté, le pauvre animal ne pouvait rester si longtemps comprimer sous ce siège, d’autant plus que c’était plutôt un gros chien ... et à un moment donné, les voyageurs eux-mêmes apitoyés prièrent Robert de le laisser sortir de son inconfortable cachette.
La bonne bête ne sut alors dissimuler sa satisfaction. Elle témoigna à Robert une joie folle, s’attirant ainsi l’intérêt et la sympathie de tous les assistants.
Toute prudence fut également oubliée ; les uns et les autres maintenant, jouaient avec ce chien si gentil et si intelligent, tant et si bien que lorsque le contrôleur surgit dans le compartiment, le temps manqua pour faire regagner à Vaillant son ancienne cachette ...
— A qui est cette bête ? Demanda le contrôleur.
Il n’eut pas besoin de la réponse, car tous les regards convergèrent sur Montpellier qui paraissait fort embarrassé.
— Il est interdit, Monsieur, reprit le contrôleur en s’adressant à Robert avec un accent de reproche, de faire voyager un chien de cette taille dans les compartiments de voyageurs.
— C’est que ce chien ne m’appartient pas, à vrai dire, essaya d’expliquer Robert et je ...
— Comment ? J’ai pourtant l’impression du contraire, répliqua ironiquement l’employé de la compagnie, croyant que Robert se moquait de lui.
— Je veux dire par là que cette bête m’a suivi et a grimpé dans le train sans que je m’en sois aperçu, continua en soupirant le jeune peintre. Ensuite il était trop tard et je ne pouvais, n’est-ce pas ? Le jeter sur la voie.
— Certainement pas, répondit spontanément le contrôleur.
Il réfléchit un instant, puis reprit aimablement.
— Eh bien ! Laissons-le maintenant qu’il est là, mais il faut payer sa place.
Bien que fort ennuyé d’avoir à débourser encore de l’argent, car sa réserve était bien mince, Robert ne protesta pas et paya le billet de Vaillant.
Ainsi à la satisfaction de tout le compartiment, la situation du bon chien fut réglée. A présent, possédant son billet, Vaillant n’était plus forcé de se cacher ! Pourtant durant de longues heures, et afin de ne pas trop déranger les voyageurs, Robert le força à rester sous son siège
Pendant ce temps le jeune homme réfléchissait ; pourrait-il garder avec lui cette grosse bête ? La chose présentait de nombreuses difficultés, surtout pour aller à la recherche de Valérie. D’autre part, il ne pouvait s’en débarrasser ... Comment résoudre ce nouveau problème ?
« Si nous étions près de Paris, Vaillant saurait facilement regagner la maison si je le forçais à me quitter, mais d’ici ?... Oh ! Je finirais bien pas trouver une solution en arrivant à Thionville. N’y ai-je pas un vieux camarade de lycée, Maurice Delage, architecte, très connu aujourd’hui ? La vie nous a séparés, mais nous nous sommes encore écrit l’an dernier avant son départ pour un voyage d’études au Brésil. Je vais lui demander de prendre soin de Vaillant quelque temps. Je suis sûr qu’il acceptera de me rendre ce service et aussi de me dépanner momentanément. Je vais le mettre très franchement au courant de ma triste situation actuelle. ? Il n’est pas riche, mais il commence à percer et c’est un ami fidèle et très généreux ... »
Jusqu’ici, Robert ne s’était pas trop soucié de sa situation financière, mais à présent, la dure réalité commençait à sérieusement le tourmenter. Il ne doutait pas que son ami l’aiderait à sortir d’une situation dont brusquement il mesurait la gravité.
« Et s’il était mobilisé et parti de chez lui ? Se dit-il soudain inquiet ... Bah ! Cessons de nous tracasser ainsi à l’avance ! Qui sait combien de situations autrement graves et inquiétantes me sont réservées avant d’atteindre mon but ? »
Le cher souvenir de celle qu’il aimait lui permettait de ne plus accorder une trop grande importance aux faits qui normalement, auraient dû lui paraître des obstacles presque insurmontables.
Et même si Robert avait pu prévoir toutes les dramatiques péripéties qu’il lui faudrait vivre avant de revoir Valérie, il n’aurait pas renoncé à son projet, car jamais un instant sa pensée ne se détachait de l’image chérie de la femme qu’il adorait.
Pour le moment, il devait s’occuper de Vaillant, le bon et fidèle Vaillant qui n’avait pas hésité à le suivre si loin !
« Après tout, se dit-il encore, si Delage refuse de s’en charger, je le garderai avec moi, il sera ma « mascotte » ! »
( A SUIVRE LE 13 NOVEMBRE )

A PARTIR DU 7 A 11 HEURS UNE PARTITION DE MUSIQUE
Je vous mets sur ce blog une partition de musique. Si cela vous intéresse veuillez me le faire savoir sur le blog. J'en mettrais cinq partitions au début. Sans réponse de votre part j'arrêtai. D'avance merci de vos réponses.