MOINEAUX SANS NID N° 196
Il y avait à présent trois mois que robert Montpellier menait cette vie subsistant grâce à la vente de ses toiles qu’un ami se
chargeait de placer, moyennant une très forte commission.
Hélas ! Les événements en cours, aggravaient durement les conditions d’existence des artistes, déjà précaire et le pauvre robert avait bien des soucis. Chaque soir, il dînait dans un très modeste établissement prenant le plat le moins cher, et souvent son estomac réclamait une nourriture plus substantielle.
Un matin, Robert croisa deux de ses anciens amis.
— Robert ! S’écria l’un d’eux. Mais où donc te caches-tu ? Et que fais-tu de beau à présent ?
— Rien, répondit Montpellier et je m’ennuie à mourir.
— Tu ne peins plus ?
— Peu ! Très peu !
— As-tu des projets ?
— Non ! Et la vie devient de plus en plus dure !
— Pourtant, reprit l’autre il y a énormément d’argent en circulation.
— Pas dans mes poches, toujours ! Dit Robert.
— Les miennes non plus n’en sont pas remplies !
— Je peux encore si vous le voulez vous offrir un verre, proposa Montpellier.
— Non, merci, je suis pressé, dit l’un des deux hommes.
— Et moi je suis au régime ; je ne bois plus que de l’eau, ajouta l’autre.
— Dans ce cas ... Murmura Robert déçu.
— Au revoir mon vieux, fit le premier en lui serrant la main visiblement désireux de s’en aller.
Le second l’imita et Montpellier les regarda s’éloigner en hochant la tête.
« Ah ! Se dit-il, finis la richesse, finis les amis ! »
Et il reprit son chemin, les mains dans les poches fixant le trottoir devant lui, avançant sans se soucier des gens qu’il heurtait, perdu dans ses tristes pensées.
— Monsieur Montpellier ! Cria soudain une voix cristalline, derrière lui.
Le jeune homme tourna vivement la tête et se trouva presque nez à nez avec Pierrot qui se rapprochait de lui en courant, son paquet de quotidiens sous le bras.
— Pierrot ! S’exclama Robert, ravi.
— Qu’êtes-vous donc devenu depuis tant de temps, monsieur Robert ? Lui demanda avec intérêt le jeune vendeur de journaux.
— Rien de très extraordinaire, mon petit, répondit Robert en soupirant.
— J’ai l’impression que les personnes qui étaient avec vous à l’instant vous ont contrarié ? Remarqua Pierrot.
— Non, mon petit, car ils me sont totalement indifférents, expliqua Montpellier.
— Ah !
— Tu continues donc toujours à vendre tes journaux et tes primeurs Pierrot ? Demanda le jeune artiste.
— Mais certainement, monsieur Robert.
— Y a-t-il longtemps que tu as vu Mireille ? Reprit Robert.
— Depuis à peu près trois jours. Mais je n’ai pu lui parler, car « l’Araigne » était chez elle, expliqua Pierrot ... Et vous que faites-vous de beau à présent, monsieur Robert ? Poursuivit-il avec intérêt.
— Rien de très intéressant, mon vieux ; je me promène durant des journées entières.
— J’ai appris que vous aviez eu beaucoup d’ennuis, continua l’enfant, après une légère hésitation.
— Comment as-tu pu le savoir ? S’étonna Montpellier.
— J’ai su également que votre banque avait cessé toute activité mais comme je n’ai pu découvrir votre nouvelle adresse.
— Je vis dans une infecte chambre meublée, à deux pas d’ici, l’informa Robert.
— Pourquoi ne m’avez-vous pas donné le moindre signe de vie, fit Pierrot avec un accent de reproche.
Robert sourit, et répondit d’un air las :
— J’espère ne pas t’avoir trop fâché, Pierrot ?
— Si, beaucoup, au contraire ! Répliqua l’enfant avec vivacité.
— Et pourquoi ? S’enquit Robert amusé de cette colère enfantine.
— Je n’admets pas que je puisse vivre dans un logement qui est un vrai palace, alors que vous vivez dans une chambre infecte, comme vous venez de le dire à l’instant, expliqua le petit garçon.
— Diable ! S’exclama Robert en riant, mais profondément touché par les paroles généreuses de son jeune et sympathique interlocuteur.
— Il m’est impossible de supporter une chose pareille ! S’écria Pierrot.
— Je te remercie infiniment de l’intérêt que tu me portes, mon petit, murmura robert d’une voix émue.
— Vous n’avez pas à me remercier, reprit l’enfant avec force, mais vous allez tout de suite apporter vos affaires chez moi !
— Mais Pierrot ... Protesta Robert, surpris.
— Je dis « tout de suite » à moins que ça vous déplaise de vivre avec un garçon comme moi, insinua le brave petit gars.
— Il n’est pas question de cela ! Affirma Robert.
— Alors en avant, marche ! Ordonna Pierrot avec fougue.
Montpellier n’avait certes pas le cœur à rire, mais ce gamin avait le don extraordinaire de lui faire oublier toutes ses plus dures préoccupations.
— Tenez voici ma clef. Allez chercher votre valise et vous m’attendez à la maison, conclut Pierrot. Je vais achever la vente de mon paquet et je vous rejoindrai d’ici une bonne demi-heure.
Et posant sa clef dans la main du jeune homme, Pierrot repartit en courant, criant les titres des principales nouvelles de la journée, tandis que robert le regardait s’éloigner, immobile sur le bord du trottoir, le cœur débordant de tendre reconnaissance.
« Mon Dieu ! Se dit-il avec une légère amertume, dire qu’un enfant comme Pierrot est capable de gagner sa vie, tandis que je ne suis qu’une sorte de lamentable crève-la-faim ! »
Lentement il se dirigea vers la rue Mignotte d’un pas traînant, indécis et en proie à une mélancolie pesante et cruelle. Lorsqu’il arriva devant la porte de la maison, il trouva Pierrot qui l’attendait déjà.
— Je me demande ce que vous avez bien pu faire en route ? S’exclama l’enfant en riant.
— C’est que, expliqua robert, très embarrassé, j’ai rencontre un camarade, et ...
— Pas vrai ! Interrompit l’enfant.
— Comment tu doutes de mes paroles, à présent ? S’écria Montpellier, l’air faussement indigné.
— Je sais que vous avez fait exprès d’arriver ici après moi, reprit Pierrot. Et ... vous n’êtes pas allé chez vous !
— Non, mais je sais bien que ta maison est la mienne ! Se défendit Robert.
— Alors, montons vite !
Il glissa sa main dans celle de son grand ami et tous deux eurent vite fait de grimper les six étages.
Pierrot s’empressa de faire entrer Robert dans son agréable pigeonnier. Dans un coin de la pièce, il y avait des cageots d’osier enfermant des salades et des poires.
— Asseyez-vous, monsieur Robert. Mettez-vous là, près de la table, ajouta l’enfant en lui avançant une chaise.
Il s’assit en face de son invité et s’écria :
— Nous allons bavarder un instant pendant que la concierge nous fait rôtir un beau lapin, annonça-t-il avec orgueil.
— Un lapin ? Répéta Robert.
— Oui, un lapin ! Et puis vous mangerez et dormirez ici demain et tous les jours qui suivront, déclara Pierrot, les yeux pétillants de joie.
— Mais Pierrot ... Essaya de protester le peintre, perplexe et de plus en plus ému par cette marque d’amitié tellement désintéressée.
— Il n’y a pas de « mais » insista joyeusement Pierrot. Ici vous êtes cent fois mieux que dans votre chambre meublée !
— Je n’y étais pas tellement mal, voulut encore se défendre, le nouveau venu.
— Vous serez mieux ici que partout ailleurs, décida énergiquement l’enfant.
— Montpellier se rendit vite compte qu’il lui serait absolument impossible de lui faire admettre le contraire. Il accepta finalement de venir vivre avec Pierrot et d’occuper la minuscule chambre qui avait été celle de l’infortunée Valérie !
Ce même jour avec la charrette qui servait à Pierrot pour vendre ses légumes, tous deux déménagèrent les quelques effets de Robert ainsi que son matériel de peintre.
— Ecoute, mon cher petit, dit Montpellier le soir, lorsqu’ils furent de nouveau réunis dans leur petit logement, je dois te confier que cette valise renferme le testament de ton père qui fait de toi son héritier.
— Oh ! Montrez-le moi je vous en prie ! S’écria l’enfant très ému.
— Bien volontiers, répondit le jeune homme avec empressement.
Il ouvrit sa valise et en retira le testament de Julien Delorme.
— Dire ! S’exclama Pierrot après avoir achevé la lecture du document, dire que tout ce qui m’appartient se trouve entre les mains de ces deux misérables, alors que je vis comme un malheureux.
— Hélas ! Murmura le peintre.
— J’ai bien envie de prendre ce papier et d’aller le leur glisser sous le nez ! S’écria Pierrot, furieux.
Ne fais pas une pareille sottise, conseilla Robert, car ils pourraient te le prendre, le détruire, et alors, la fortune de ton père serait définitivement perdue pour toi !
— C’est vrai !
Le jeune garçon réfléchi puis reprit :
— Ne croyez-vous pas qu’en le gardant ici on ne parvienne à vous le voler ? Dit-il inquiet.
— Comme toi et moi aurons sur nous chacun une clef de cette valise, il sera impossible de l’ouvrir et surtout de savoir que nous y cachons un papier aussi important, répondit Montpellier.
— Ces deux canailles sont au courant de tant de choses ! Et par-dessus le marché, ils sont aussi tellement diaboliques ! fit observer Pierrot, toujours inquiet.
— Tu as raison, admit le peintre.
— Ils en sont arrivés à m’envoyer des chocolats empoissonnés ! Vous vous en souvenez, n’est-ce pas ?
— Certes ! Et depuis, tu n’as plus rien reçu ? Demanda Robert.
— Non. Mais si je reçois de nouveau quelque chose, j’irai jusque chez eux pour le leur jeter au visage, déclara énergiquement l’enfant.
— Sois toujours très prudent, Pierrot ! Conseilla Montpellier.
— Soyez tranquille, monsieur Robert, je me méfie à présent de tout ce qu’on peut me servir, même au restaurant.
— Bravo !
— Et lorsque j’arrive quelque part, je regarde attentivement partout autour de moi, ajouta Pierrot.
— Et tu fais très bien ! Approuva le jeune homme en lui donnant une tape affectueuse sur l’épaule.
— Je pense, dit soudain l’enfant, comme frappé par une idée subite, qu’il vaudrait mieux retirer le testament de la valise.
— Pourquoi ? Et où veux-tu donc le cacher ? Demanda Montpellier.
— J’ai une excellente cachette, révéla Pierrot.
Il se leva et repoussa la table ; puis, à l’aide d’un couteau, il souleva deux carreaux du sol, découvrant ainsi une petite caissette de métal qu’il ouvrit à l’aide d’une clef minuscule qu’il sortit de sa poche. Alors, il déclara tranquillement :
— Nous le cacherons là-dedans avec les trente cinq mille francs que j’ai économisés depuis que je vends primeurs et journaux.
— Parfait ! Approuva Robert en souriant. Je partage entièrement ton idée ; je suis certain qu’ici le papier sera en sûreté.
Le jeune homme contempla Pierrot avec tendresse et ajouta :
— Je te fais mes compliments, mon vieux, pour la jolie petite somme que tu as su mettre de côté ! Tu es un homme maintenant, Pierrot, un homme intelligent et sérieux !
Pierrot sourit ravi.
— Merci bien ! Répondit-il. Maintenant donnez-moi le testament.
Robert lui tendit le précieux papier qu’ils rangèrent avec grand soin au fond de la boite de fer que Pierrot ferma ensuite à double tour.
Puis, se penchant de nouveau sur le sol, il la replaça dans sa cachette, remit les deux dalles en place puis se releva, se frotta les mains satisfait et ajouta :
— Là ! Maintenant, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles ! Mais ... je descends chercher la soupe !
( A SUIVRE LE 04 NOVEMBRE )