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MOINEAUX SANS NID N° 177

5 Septembre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

CHAPITRE-177--.jpegDurant ces entretiens dans le petit village tout proche de Perpignan où s’étaient établis les Labeille, Jean Marigny, à Barcelone vivait des heures très dures.

Estelle Marnier n’avait pas exagéré en parlant de lui comme elle l’avait fait avec Michel Labeille. Peu de temps après l’achat d’importantes réserves alimentaires, achat auquel l’avait poussé Esposito, Marigny se trouvait en effet de nouveau presque dans la gêne.

La somme assez respectable que lui avait adressé Labeille avait littéralement fondu entre ses mains, d’autant plus que de louches et malheureuses affaires avaient achevé de précipiter les choses, le forçant à débourser ce qui lui restait encore, afin d’éviter de dangereuses indiscrétions.

A cause de la guerre, la police surveillait particulièrement tous les étrangers et ceci entravait fortement les activités malhonnêtes du misérable.

La misère le menaçait et, de plus la honte et le remord s ne cessaient de le hanter, à présent.

Jean Marigny aspirait désormais ardemment à racheter tout le mal qu’il avait fait durant sa lamentable existence ... Pour y réussir, il savait que seul un travail honnête l’aiderait à réparer ses torts.

Un jour, son ami Esposito, qu’il voyait moins fréquemment depuis quelques jours, vint le trouver.

— Pourquoi n’irions-nous pas à Paris ? Proposa-t-il. Je n’avais pas l’intention de quitter l’Espagne, mais après tout !... Je sais que c’est assez dangereux pour toi ; cependant, avec l’aide de quelques camarades, nous pourrons très facilement passer la frontière et nous débrouiller ensuite sans trop nous exposer. Une fois là-bas, nous irons tout de suite à la recherche du peintre dont tu m’as parlé.

Le visage de Marigny s’assombrit à ces mots ...

— Non, répliqua-t-il, cet homme a cessé de m’intéresser !

L Italienledévisageaensouriantironiquement.

— Non ! Réfuta l’autre agacé. Mais comme Valérie Labeille ne peut me souffrir et me méprise par-dessus le marché, jamais elle n’acceptera de m’épouser. Donc, je n’ai maintenant aucune raison de supprimer cet homme.

Son interlocuteur le fixa, perplexe, puis reprit :

— Es-tu bien sûr que cette femme ne veuille pas de toi, malgré l’enfant ?

— Hélas ! J’en suis absolument persuadé, affirma amèrement Marigny.

— Et les millions de son père ? Poursuivit Esposito avec entêtement.

— Je m’en moque !

— Comment ? S’exclama l’autre ahuri. Mais que t’arrive-t-il ? Non, après tout, c’est ton affaire ! Réfléchis toutefois à ce que je viens de te dire. Il ne faut pas prendre de décision à la légère et la vie devient pratiquement impossible ici. Je repasserai te voir dans quelques jours. En attendant, je te préviens que pour ma part, je quitterai ce pays, quelle que soit ta décision !

Sur ces dernières paroles, il repartit sans attendre la réponse.

Le lendemain matin, Jean crut entendre frapper de faibles coups à la porte. Convaincu qu’il s’agissait d’Esposito, il alla ouvrir et quelle ne fut pas sa surprise en se trouvant en face d’une jolie et très élégante jeune femme, au regard vif et intelligent.

— Vous désirez, Madame ? S’enquit-il avec politesse.

— Vous êtes bien monsieur Jean Marigny ? Demanda-t-elle en le fixant attentivement.

— En effet, Madame, répondit ce dernier.

— J’ai besoin de vous entretenir de choses qui pourraient beaucoup vous intéresser, expliqua l’inconnue.

Le jeune homme la prie d’entrer et lui offrit une chaise, tout en continuant à la dévisager, perplexe, et légèrement inquiet aussi, car il ne parvenait pas à imaginer la raison qui avait conduit ici une femme aussi distinguée.

La visiteuse regarda autour d’elle, frappée de la misère de ce pauvre logement, puis elle commença :

— Je suis venue vous trouver de la part de monsieur Michel Labeille.

Cette inconnue — nos lecteurs l’ont déjà deviné — n’était autre qu’Estelle Marnier, qui dès son retour à Barcelone, s’empressait d’exécuter la mission dont l’avait chargée son grand ami.

Marigny pâlit à ces paroles.

— Ah ! Dit-il stupéfait, incapable de tout autre commentaire.

— Oui, monsieur Labeille m’a chargée de vous faire une proposition.

— De quoi s’agit-il ? Demanda Marigny avec une inquiétude qu’il ne dissimulait pas.

La jeune femme l’enveloppa d’un regard pénétrant, comme si elle cherchait à lire au fond de sa pensé, puis reprit :

— Avez-vous une occupation lucrative en ce moment ?

Il haussa les épaules et révéla avec un léger embarras :

— Oh ! Je ... J’ai des petits riens, pas très importants ni bien intéressants ...

La jeune femme sourit, satisfaite pour poursuivit :

— Aimeriez-vous tourner un film sur la guerre, en allant vous documenter s’il le fallait, sur les terrains d’opérations ? Si vous avez ce courage, vous serez payé très cher !

Marigny hocha la tête.

— Je n’ai jamais tourné aucun film, ni même fait spécialement de la photo, répondit-il et je ne puis vous dire si je serais capable d’exécuter un travail de ce genre.

— Ne vous tourmentez pas à ce sujet, conseilla la jeune femme avec beaucoup de calme. Cette objection a été prévue et vous débuteriez avec des hommes de métier. Ce qui compte surtout pour vous, c’est que vous ayez le sang-froid et le courage nécessaire pour approcher des zones de combat. Inutile de vous dire que vous serez fortement rémunéré.

— Evidemment, cette offre me tente énormément, reconnut le jeune homme avec franchise.

— Dans ce cas, n’hésitez pas, Monsieur, reprit Estelle avec force. D’ailleurs vous pourrez choisir vous-même la région que vous jugerez susceptible de convenir au déroulement du scénario.

— C’est que je ne possède aucune expérience de ce genre de choses, objecta Marigny, de plus en plus déconcerté.

— Pour débuter, vous n’aurez pas besoin de connaissances spéciales et vous vous occuperez surtout de questions secondaires.

— Oui, mais ...

— Vous avez d’autres objections ?

— Je crains de ne pas être capable d’assumer un tel travail, répondit franchement Marigny.

Un silence suivit puis la jeune femme reprit la parole :

— Alors, vous refusez l’offre de Michel Labeille ?

— Je ne possède pas le cran nécessaire et puis je ne veux pas faire perdre de l’argent à monsieur Labeille par ma faute !

— Que ceci ne vous tracasse surtout pas, répondit en souriant Estelle Marnier, car mon ami Labeille sait, à peu de choses près, ce qu’il risque. Il m’a également confié qu’il ne voulait pas vous abandonner en Espagne, livré à vous-même et ...

— Il a dit cela ? Interrompit le jeune homme avec une flamme d’espoir dans les yeux.

— Oui ! Affirma Estelle.

— Alors, j’accepte ! Répliqua résolument Jean Marigny.

Jevousfélicitedevotredécision !Sexclamalamieduproducteurdecinéma.

Elle ouvrit son sac et en retira une liasse de billets de banque qu’elle remit à son interlocuteur.

— Voici vingt-cinq mille francs que monsieur Labeille m’a chargée de vous remettre pour régler vos premiers frais, dit-elle.

— Oh ! Il est très généreux ! S’écria le bandit dont le cœur se serrait au souvenir de ses infamies passées.

— Cette somme vous suffira pour les premiers jours, répondit Estelle et monsieur Labeille vous fera parvenir ensuite ce qui vous sera nécessaire.

— Je ...

— Donc, à partir de maintenant vous êtes au service de monsieur Labeille et vous êtes chargé de diriger le personnel nécessaire à l’exploitation du film projeté, expliqua la jeune femme.

— Mais que me faudra-t-il faire exactement ? Questionna encore Marigny. Où recruter ce personnel ?

La jeune femme lui tendit une enveloppe fermée.

— Vous trouverez là-dedans toutes les instructions nécessaires ajouta-t-elle, et vous n’aurez qu’à les suivre très scrupuleusement, dit-elle en se levant. Avez-vous autre chose à me dire ?

— Je ... Je ne vois pas, répondit Jean marigny. Je lirai ces explications et j’agirai comme on me le conseille.

— Quand comptez-vous commencer ? Questionna de nouveau Estelle.

— Le plus vite possible. Je vais d’abord tâcher de rentrer en France. Je suppose que cette condition initiale est prévue, bien que ce soit extrêmement dangereux pour moi ... Enfin, tant pis !

— Soyez très prudent ! Recommanda gentiment la jeune femme. Monsieur Labeille vous le verrez dans ce pli — s’est chargé grâce à ses appuis des autorités, de faciliter votre retour et il a obtenu pour vous tous les laissez-passer exigés, en attendant les papiers nécessaires pour travailler en liaison avec les services cinématographiques de l’armée.

— Parfait, dit Jean Marigny en poussant un grand soupir de soulagement, car, je ne vous pas caché, ce retour est très risqué pour moi !

— N’ayez aucune crainte, Monsieur Labeille est au courant de tout ce qui vous concerne et il a pu obtenir certains arrangements, le rassura-t-elle. Maintenant au revoir, et bonne chance !

La jeune femme s’en alla après lui avoir adressé un signe de tête.

Une fois seul, Jean Marigny prit l’argent qu’il glissa dans sa poche en souriant. Cette petite somme marquerait-elle la fin de sa triste existence ?

Et s’il s’enfuyait avec cet argent sans plus se soucier de Michel Labeille en cherchant à se réfugier au Portugal et peut-être ensuite, à partir pour l’Amérique ? Labeille l’accuserait de vol ... et après ? Au point où il en était ...

— Non ! S’écria-t-il sourdement, en passant une main sur son front. Je ne veux plus être un voleur ! Je veux essayer de vivre désormais honnêtement, proprement !

Il ouvrit l’enveloppe et lut très attentivement les instructions données par Michel Labeille. Un pâle sourire se dessina sur ses lèvres.

— Parfait ! Murmura-t-il satisfait. Je dois me rendre tout de suite à Paris, rue de Rivoli, au numéro cinq. Je vais tâcher de quitter Barcelone ce soir même.

Il avala rapidement un frugal repas et se leva, tout joyeux.

« Jamaisjenemeseraisimaginéqueleschosessarrangeraientdelasortepourmoi !Sedit-il.Jaienfindutravail ...untravailhonnête ...Quemimporteledangersilpeutmaideràréparertoutlemalquejaifait ! »

Le soir même grâce aux papiers envoyés par Michel Labeille, Jean Marigny put prendre le train qui partait pour la France.

Le voyage fut long et pénible, surtout après avoir passé la frontière. Le jeune homme dut changer de train, et, à cause des nombreux convois de matériel militaire, son convoi avançait lentement, stationnant parfois de longues minutes sinon des heures, dans des gares de petites localités perdues dans la campagne.

Ainsi, Jean Marigny atteignit Paris après deux jours d’un voyage exténuant.

Lorsqu’il sortit de la gare d’Austerlitz, il regarda tout autour de lui avec émerveillement ; il lui sembla soudain respirer un air plus léger. Les yeux brusquement embués de larmes, il fut bouleversé de se retrouver dans sa ville natale, dans ce Paris si grand, magnifique et si familier aussi, dont il connaissait tous les coins les plus secrets.

Il traversa la place, entra dans un petit café riant et tranquille, descendit au lavabo faire une hâtive toilette, puis après avoir commandé un café crème dans lequel il trempa goulûment deux croissants croustillants, il se dirigea à pied vers la rue de Rivoli, traversant ce coin de la capitale et riche en souvenir et monuments historiques.

Par ce beau matin ensoleillé, Jean Marigny longeait la Seine qu’il traversa puis atteindre l’île Saint Louis. Il erra, très ému sur les beaux quais imposants et harmonieux de Béthune et d’Orléans, passa sur le point Saint Louis pour pénétrer dans le charmant square de Notre Dame dont il admira, toujours impressionné la masse imposante et majestueuse, puis, après avoir traversé la belle place du Parvis dont les arbres bruissaient doucement sous un vent léger, il rejoignit le point Notre Dame. Il gagna la rive droite et, après avoir coupé en biais la place de l’Hôtel de Ville, il suivit la rue de Rivoli et s’arrêta finalement devant le numéro cinq.

— Monsieur Marcel ! Demanda-t-il au concierge, après avoir frappé et entr’ouvert la porte.

— Au premier, la porte en face, lui lança un gros homme chauve confortablement assis dans son fauteuil — ou plutôt mâchonnant — un reste de mégot, sans lever les yeux du journal qu’il lisait avec un visible intérêt.

Marigny remercia et monta vivement au premier étage pour sonner à la porte qu’on venait de lui indiquer.

Un jeune garçon lui ouvrit aussitôt et le dévisagea, l’air méfiant.

— Je voudrais parler à monsieur Marcel, déclara Jean Marigny.

L’autre ne répondit pas, examinant toujours silencieusement le nouveau venu, puis il s’effaça et déclara, plus aimable :

— Entrez, Monsieur, je vous prie !

Marigny franchit le seuil de la porte et vit sur les murs du vestibule dans lequel il venait d’entrer de nombreuses photos de toutes dimensions et aux sujets les plus divers.

Il comprit qu’il se trouvait dans le studio d’un photographe. Il n’eut pas le temps de tirer d’autres conclusions, car un lourd rideau de velours rouge s’écarta, laissant passer un homme âgé aux cheveux blancs qui le dévisagea avec curiosité.

— Vous êtes monsieur Marcel ? S’enquit Jean Marigny en le saluant légèrement d’une inclination de tête.

— Ah ! Fit le vieil homme, en souriant, vous désirez voir mon fils, Monsieur. Excusez-moi un instant, je vais le prévenir.

Il disparut et, quelques secondes plus tard, apparut un grand garçon robuste et sympathique au regard franc et ouvert qui, lui aussi, dévisagea le nouveau venu avec attention et curiosité.

— Je suis Marcel, annonça-t-il d’une voix au timbre chaud et enjoué. Que me voulez-vous, Monsieur ?

— Je vous suis adressé par monsieur Michel Labeille, expliqua Marigny.

— Ah ! Très bien ! S’exclama le jeune homme qui, cette fois, sourit avec empressement.

— Monsieur Labeille aurait besoin d’un excellent opérateur, capable de tourner quelques scènes de guerre pour son prochain film.

— Des scènes de guerre ? Répéta le photographe en fronçant les sourcils.

— Oui, Monsieur Labeille veut tourner un film dont le sujet serait axé sur la guerre et il lui faudrait même quelques scènes prises sur le front, en dehors des services cinématographiques de l’armée.

— Je vois reprit le jeune homme, mais je ne puis vous donner ma réponse tout de suite, je dois auparavant consulter mon père.

Le vieil homme, qui venait tout juste d’arriver et avait entendu leurs dernières paroles, intervint en protestant :

— Prends garde à ce que tu fais, mon garçon ! Et ne va pas t’exposer avant l’heure pour une question de gros sous !

— Vous avez entendu, Monsieur ? Dit Marcel en riant, mon père n’est pas du tout d’accord !

Il reprit après un léger silence :

— Puis-je savoir si le jeu en vaut la chandelle ?

— Bien sûr, répondit Jean Marigny, et je le pense, car vous pouvez fixer vous-même votre prix.

Ces paroles ébranlèrent le jeune homme qui murmura, indécis :

— Pour exécuter un tel travail, je serai très gourmand, je vous préviens ... Cent mille francs ? Finit-il par hasarder après un silence.

— D’accord, vous les aurez, affirma Marigny, se conformant à la lettre aux instructions données par Michel Labeille.

— Parfait ! Puis-je également vous demander une avance ?

— Certainement ! Vous l’aurez après avoir signé le contrat que voici ...

Ravi d’une telle aubaine, le jeune homme apposa son paraphe et quelques minutes plus tard, Marigny quittait la rue de Rivoli, très satisfait du résultat de sa démarche.

« Jamais plus je ne ferai le mal ! Se disait-il. Je préférerais plutôt mourir ! »

 

( A SUIVRE LE 8 SEPTEMBRE )

 

 

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