MOINEAUX SANS NID N° 169
— Alors, Lornier, vous n’avez pas de nouvelles de Grégoire ? Interrogea le directeur de la
prison.
Cette question inattendue fit tressaillir le jeune homme. Mais il se contrôla et répondit avec le plus grand calme :
— Non, Monsieur le directeur. Justement, je me proposais de vous en demander.
Ceci se passait le lundi matin qui avait suivi l’après-midi si occupé avec Christine ...
Lornier venait à peine de reprendre son travail et voici qu’on lui parlait de ce qui ne cessait de le tourmenter si cruellement !
Le directeur relut la lettre envoyée par l’administration de l’hôpital où avait été transporté le gardien, et qui lui révélait que son subordonné avait été découvert sans connaissance, les vêtements trempés et en lambeaux sur le bord du canal Saint-Denis, par des ouvriers d’un service de nuit qui, aussitôt, avaient prévenu la police.
Ces détails provoquèrent l’anxiété du jeune secrétaire, mais, une fois de plus, il sut le dissimuler.
— C’est vraiment curieux ! S’exclama son supérieur. La police enquête pour savoir comment la chose est arrivée. Savez-vous ce que je souhaite, Lornier ?
— Je ne vois pas du tout, Monsieur le directeur ...
— J’aimerais que vous vous chargiez de vous renseigner sur cette affaire mystérieuse, reprit l’autre, bien que ça ne soit pas votre rôle. Malgré son amour pour la dive bouteille, je considère Grégoire comme un garçon sérieux et travailleur, et je désirerais avoir des détails précis sur ce qui lui est arrivé.
— Peut-être désirez-vous que j’aille lui faire une visite à l’hôpital ? S’enquit Lornier, s’efforçant de témoigner une indifférence qu’il était très loin d’éprouver.
— Oui, mon ami, cela me ferait grand plaisir que vous l’interrogiez et que vous lui fassiez raconter très exactement ce qui s’est passé. Vous lui transmettrez aussi bien des choses de ma part. Je pense que ce malheureux a bien besoin d’être sérieusement réconforté !
— Je n’y manquerai pas, Monsieur le directeur, et je ferai comme vous le désirez, s’empressa de répondre Lornier, comprenant qu’il lui était absolument impossible de refuser.
— Eh bien ! Allez-y tout de suite, conseilla son supérieur. Je ne comprends rien à ce rapport sur l’état de ce pauvre Grégoire, et comme on n’a pu encore l’interroger, je présume qu’il doit être en assez piteux état. Allez donc le voir et revenez ensuite me dire ce qui en est !
— Bien, Monsieur, dit Lornier en baissant les yeux pour cacher son inquiétude.
— Prenez ma voiture, Lornier, voici les clés, ajouta le directeur, décidément en veine d’amabilité ... à moins que ce ne fût de curiosité !
Une demi-heure plus tard, Claude Lornier arrivait, dans la voiture de son supérieur, devant l’hôpital où avait été transporté Grégoire Morel.
Aussitôt descendu de voiture, il se rendit au bureau de renseignements pour demander dans quelle salle se trouvait Morel ; il était fort inquiet du tour que prendrait cette entrevue.
En pénétrant dans l’immense salle qui lui avait été indiquée, il examina attentivement les longues rangées de lits, placées le long des murs.
L’infirmière à laquelle il s’était adressé à l’entrée le rejoignit et lui désigna le côté opposé à celui qu’il fixait.
— C’est le lit numéro six, près de la deuxième fenêtre, Monsieur, l’informa-t-elle.
Claude Lornier hésita l’espace d’une seconde, puis se décida et gagna le chevet du malade qu’il avait reconnu aussitôt.
Il comprit tout de suite que Grégoire devait être en proie à une très grosse fièvre, car son visage était rouge et ses cheveux collés à son front par la sueur. Il se pencha vers lui et l’examina attentivement ...
Les yeux clos, l’infortuné gardien semblait ne se rendre absolument pas compte de ce qui se passait autour de lui. Alors, Lornier murmura à l’infirmière qui l’avait suivi :
— Il dort, n’est-ce pas ?
— On le dirait, répondit la femme. Il y a des heures qu’il est dans cet état de prostration et le médecin commence à s’inquiéter.
— C’est donc si grave ? Questionna-t-il de nouveau.
— Certainement. Toutefois, s’il réussit à surmonter cette crise, il sera hors de danger dans quelques heures, Monsieur.
Claude fixa le visage cramoisi du malade, puis se tournant vers l’infirmière, demanda encore :
— Mais comment les choses se sont-elles passées ?
La femme hocha la tête, puis expliqua :
— Nous ne le savons pas avec précision, Monsieur. Cependant, après avoir été transporté chez nous en ambulance, le malheureux a eu quelques instants de lucidité et il a répondu tant bien que mal à quelques-unes de nos questions. Nous avons pu en déduire qu’il est tombé dans le canal et a risqué de s’y noyer ... Ce qui nous intrigue, ce sont les ecchymoses qu’il porte sur le visage.
Comment pensez-vous que cela ait pu lui arriver ? S’informa Lornier, complètement rassuré en apprenant que le pauvre diable avait été incapable de raconter toute l’histoire et qu’il n’avait pas mentionné son nom.
— Je ne vois pas ! Soupira l’infirmière. Peut-être est-ce tout simplement dû à sa chute ; Lorsqu’il reprendra connaissance, il le dira fort probablement.
— J’espérais tant pouvoir l’interroger ! Murmura Claude Lornier après quelques secondes de silence. Mon directeur est très impatient d’avoir des nouvelles détaillées. Je reviendrai demain prendre de ses nouvelles.
— Très bien, Monsieur. Pour le moment, et même s’il se réveillait, je ne crois pas qu’il serait en état de vous reconnaître. De plus, il a tellement de fièvre qu’il délire et pourrait raconter n’importe quoi !
— Au revoir, Mademoiselle, dit aimablement Lornier en adressant un léger salut à l’infirmière. (Puis tournant le dos au malade, il ajouta, hésitant) : Pourrais-je vous demander un petit service ?
— Avec plaisir, Monsieur, si c’est une chose possible.
— Voudriez-vous avoir la gentillesse de téléphoner au secrétariat de la prison, au cas où il y aurait un changement notable dans l’état de notre gardien ?
— Vous pouvez compter sur moi, Monsieur.
Lornier s’inclina de nouveau, puis se dirigea lentement et sans bruit vers la sortie de la salle, sans avoir remarqué que Grégoire qui venait d’ouvrir les yeux, l’enveloppait d’un regard indéfinissable.
L’avait-il reconnu ? Avait-il réalisé qu’il s’agissait de l’homme, qui évidemment à la suite de son agression manquée, l’avait assommé et traîné sans connaissance jusqu’au canal, où il l’avait précipité sans pitié ?
Peut-être le malheureux n’était-il pas encore en état de comprendre. Toutefois, dans ses yeux brillants de fièvre, on aurait pu apercevoir un éclair de haine mortelle ...
De retour à la prison, Claude Lornier expliqua la situation à son directeur.
— Je suis vraiment navré pour ce pauvre garçon ! Murmura ce dernier. Je ne pensais pas que ce fut si grave. Comme c’est un employé sérieux et dévoué, je tiens à m’occuper personnellement de lui. Vous avez très bien fait, mon cher Lornier, de demander qu’on nous informe de l’évolution de son état de santé, et j’espère, de tout mon cœur, qu’il réussira à surmonter cette crise. D’ailleurs, j’irai le voir moi-même demain.
A ces derniers mots, Lornier se mordit les lèvres, vivement contrarié, mais garda le silence, on s’en doute.
Lorsqu’il regagna son bureau, il lui fut impossible de fixer son attention sur son travail ; il était furieux contre son supérieur. Cette idée d’aller au chevet de Grégoire lui déplaisait beaucoup ! Que se passerait-il si le gardien recouvrant ses esprits dévoilait leur dispute de la nuit précédente au directeur de la prison ?
Il lui fallait à tout à tout prix le détourner de son projet.
« JedoisavoirGrégoireavantluietarriveràleconvaincredesetaire,sedit-il.Aprèstout,ilyvadesonintérêtégalement,carc’estluiquim’aattaqué.Ilamêmepréméditésoncoup,puisqu’ilm’attendaitdevantlamaison,etcelapourraitluiattirerdetrèsgravesennuis ...Oui,c’estlaseulesolutionpossible ;j’irailuiparlerdèsqu’ilseraenétatdecomprendre !Etcommec’estausecrétariatquel’hôpitaldoittéléphoners’ilyadunouveau,jeserailepremier. »
Petit à petit, Lornier recouvra sa tranquillité ; s’il arrivait à l’hôpital avant son directeur, le reste ne m’offrirait plus aucune difficulté. Mais la journée passa sans qu’il parvienne à la prison la moindre nouvelle de Morel.
Aussi, le lendemain, après déjeuner, avant de reprendre son travail, Claude Bernier alla rendre la visite qu’il projetait à Grégoire.
Quelles ne furent sa stupeur et son angoisse en arrivant devant l’entrée de l’hôpital, d’apercevoir le directeur qui descendait de voiture et pénétrait sous le porche.
Claude pressa le pas, le rejoignit et le salua respectueusement.
— Monsieur le directeur ...
— Tiens, Lornier ! Vous avez donc eu la même idée que moi ! Constata-t-il en lui souriant très aimablement. Cela me fait vraiment plaisir que vous vous intéressiez du sort de nos gardiens.
— C’est que, comme vous, je suis assez inquiet, Monsieur, et je désirais avoir des nouvelles de ce pauvre garçon avant de recommencer à travailler.
— Eh bien !... Puisque vous êtes déjà venu, indiquez-moi la salle où est hospitalisé notre homme.
Claude Lornier se sentait un peu rassuré ; se trouvant avec son directeur, il pourrait intervenir à temps si Grégoire était en état de parler, pour l’empêcher de commettre une grave indiscrétion. Et il se félicita d’avoir eu l’excellente idée de passer voir le malade à cette heure au lieu d’attendre le soir.
Ils gagnèrent la salle du premier étage et, dès qu’il en eut franchi le seuil, Claude Lornier se rendit immédiatement compte de l’amélioration du malade ; en effet, le visage de Grégoire était fort pâle et ses yeux, bien ouverts, regardaient tout autour de lui clairs et durs .
— Justement leur dit l’infirmière à laquelle le secrétaire s’était adressé la veille, je me proposais à l’instant, de vous téléphoner pour vous apprendre la bonne nouvelle ; notre malade va beaucoup mieux. Votre visite me dispense de ce coup de fil.
Lornier lui sourit en murmurant des parles de remerciements, tandis que son supérieur s’approchait du gardien.
— Vous sentez-vous un peu mieux aujourd’hui, Grégoire ? Lui demanda-t-il avec sollicitude.
— Oui, Monsieur le directeur, répondit Grégoire d’une vois faible, mais nette, et je vous remercie beaucoup de votre visite.
— Bien, bien ... Ne parlez surtout pas afin d’éviter toute fatigue, mon pauvre vieux, déclara le directeur en souriant avec bonté. Cependant je suis très impatient de savoir ce qui vous est arrivé. Dès que vous serez un peu plus fort, vous me le raconterez !
— Ah ! Monsieur le Directeur ! Murmura amèrement le gardien ... J’ai bien cru que ma dernière heure était arrivée ! Je ne sais ...
Il s’interrompit brusquement en remarquant le regard dur et menaçant de Lornier. Celui-ci alors, intervint vivement en s’écriant avec un accent de reproche dans la voix :
— N’avez-vous pas entendu ce que vient de vous recommande Monsieur le directeur, Grégoire ? Vous ne devez pas vous fatiguez ! On nous a interdit de vous faire trop parler. Vous le ferez bientôt, lorsque vous serez un peu plus fort. Pour le moment, taisez-vous, mon ami ! Acheva-t-il en appuyant sur « taisez-vous » ...
Grégoire comprit la véritable signification de ces paroles ; il sourit avec ironie et murmura en soupirant :
— Je me tairai ... D’ailleurs, je n’ai rien à expliquer ! Je ne sais pas moi-même comment les choses se sont passées !
Le directeur de la prison consulta brusquement l’heure à sa montre du poignet et s’exclama en se tournant vers Lornier :
— Puisque notre brave Grégoire est hors de danger à présent, allons donc travailler mon cher !
Le jeune homme fit tout d’abord un signe de tête affirmatif, puis ajouta, hésitant :
— Puis-je vous demander, Monsieur, de rester encore quelques minutes auprès de Grégoire ? Je voudrais lui demander s’il n’a besoin de rien et s’il aimerait que je fasse prévenir des proches ou ders amis qu’il est ici ...
Le supérieur répondit après une brève hésitation :
— Bien, Lornier, je vous accorde une demi-heure, mais pas davantage ; nous avons de nombreux dossiers en instance, ne l’oubliez pas !
Après avoir adressé un geste de salut amical au malade, il s’éloigna rapidement, à la grande satisfaction de Claude Lornier. Lorsqu’il eut enfin disparu dans le couloir, le secrétaire baissa les yeux vers Grégoire en disant sévèrement :
— J’avoue, Grégoire, ne pas comprendre comment vous avez pu tomber dans ce canal ! Lorsque je vous ai quitté, vous vous êtes éloigné en titubant un peu, à cause du coup que j’ai été forcé de vous donner pour me défendre et ...
— C’est donc vous ? Interrompit Grégoire haineusement. Pourquoi essayez-vous de jouer la comédie à présent ?
— La comédie ? Répéta Lornier, stimulant admirablement la plus grande stupéfaction.
— Ca va ! Reprit le malade. Je sais que j’ai mal agi, poussé par la jalousie, mais à présent, en raisonnant froidement, je réalise que l’acte le plus grave, c’est vous qui l’avez commis ! Si je n’avais pas réussi à nager pour sortir de l’eau, je serais certainement mort à l’heure actuelle ... par votre faute !
Lornier essaya de nier, mais le gardien poursuivit furieux !
— Laissez-moi parler, je vous prie !
Le secrétaire lui désigna du doigt l’infirmière qui se dirigeait de leur côté.
— Taisez-vous, Morel ! Il vaut mieux que personne ne vous entende, pour vous comme pour moi !...
( A SUIVRE LE 15 AOUT )