MOINEAUX SANS NID N° 15
15 – VAINE TENTATIVE
Le calme du garçon n’était qu’apparent. Si son ravisseur l’avait mieux connu, il ne se serait pas fié à son air de résignation. Le marquis s’imaginait dompter ce gamin que le chagrin et la crainte semblaient avoir profondément abattu.
En réalité Pierrot était loin de manquer de ressort ; c’était une âme forte. Malgré la peur qui l’habitait, il s’était mis à réfléchir ; il avait conclu que la seule solution raisonnable c’était la fuite. Il n’entendait pas obéir passivement à cet inconnu qui, après avoir montré tant de générosité, de sympathie et d’affection même, s’était révélé brusquement comme un être cruel, tyrannique et méchant.
La grande jeunesse de Pierrot ne l’empêchant pas d’avoir une certaine maturité d’esprit. Plus d’une fois, il s’était trouvé dans des conjonctures très délicates. Fort de son expérience, il se mit à examiner posément la situation, et sa décision était déjà prise lorsque la voiture s’arrêta devant la maison. Il comprit que le moment d’agir était venu, et qu’une semblable occasion ne se représenterait peut-être pas de si tôt…
Il fallait agir sans tarder. Pierrot comptait sur la vitesse de ses jambes et, aussi sur sa bonne étoile qui, jusqu’alors, ne l’avait jamais abandonné. A peine eut-il, sur l’invitation du marquis, mit pied à terre, qu’il se mit à courir à toutes jambes dans la direction de la route nationale.
Son ravisseur ne put retenir un juron, puis il se lança à la poursuite du fugitif en proférant d’effroyables menaces. Mais l’enfant bondissait comme un jeune chevreuil et son tortionnaire se rendit compte qu’il ne réussirait jamais à le rejoindre. Alors, il s’arrêta et fit signe à son chauffeur, qui entre temps, avait réussi à faire faire demi-tour à sa voiture.
Cependant, Pierrot était déjà arrivé au bout du chemin de terre. Quand il vit qu’on le poursuivait en voiture, il comprit que ses ennemis auraient vite fait de le rattraper. S’il continuait à suivre la route, sa capture était inévitable.
Le cœur battant, il s’arrêta un instant et regarda autour de lui étudiant le terrain. Remarquant sur sa gauche un e petite éminence, il reprit sa course dans cette direction. Comme il allait à travers champs, il savait bien que la voiture ne pourrait plus le poursuivre. Il mit donc dans ses petites jambes, toute l’énergie dont il était capable afin d’atteindre le plus tôt possible le faîte de la hauteur. Ce fut une opération plus difficile qu’il ne l’avait pensé, car la neige couvrait les flancs de la colline et le gamin glissait à chaque pas.
Quand le marquis se rendit compte de cette manœuvre qu’il n’avait pas prévue, il entra dans une violente colère.
— Il faut le rattraper coûte que coûte ! fit-il au chauffeur.
Eh toute hâte, les deux hommes descendirent de la voiture et s’élancèrent à travers champs, eux aussi. Mais quand ils voulurent escalader la hauteur, l’opération s’avéra encore plus difficile que pour notre petit ami, car ils étaient loin d’en avoir la souplesse.
Tout en grimpant, Pierrot se retournait de temps en temps. Il put donc constater à son grand effroi que ses ennemis n’avaient pas renoncé à le rejoindre. Mais il constata que ceux-ci avaient beaucoup plus de peine que lui à gravir la colline et cela lui rendit courage et espoir.
Comme il s’était arrêté pour reprendre son souffle, il remarqua des arbres et des buissons qui se dressaient ça et là, mettant des taches sombres sur la blancheur de la neige. Il se mit donc à courir de l’un à l’autre dans l’espoir de désorienter ses poursuivants. Mais ses pieds laissaient dans la neige de profondes empreintes. Et les deux misérables n’avaient aucune peine à retrouver sa piste.
Cependant, Pierrot sentait la fatigue le gagner. Il comprit que le jeu dangereux qu’il était en train de jouer, ne pourrait se prolonger indéfiniment. Le découragement s’empara de lui et il fut sur le point de renoncer à sa tentative… Tout à coup, il laissa échapper un petit cri de joie ; sur l’autre versant de la colline, au pied de celle-ci, il aperçut un ruisseau qui, par bonheur, ne semblait pas gelé.
Il se mit à dévaler la pente, au risque de se rompre quelque membre. Quand il fut arrivé au ruisseau, il y entra bravement et marcha dans l’eau glacée. Par cette tactique, il espérait faire perdre sa trace.
Il avait parcouru une centaine de mètres, quand au bout du ruisseau, il remarqua un assez vaste espace couvert d’herbe pourrie. Là, il n’y avait plus de neige. Avec un nouveau cri de joie, il sortit de l’eau et s’engagea sur cette étendue où espérait-il, ses traces seraient beaucoup moins visibles.
De là, il se dirigea vers deux petites éminences rocheuses qui s’élevaient à faible distance. C’est ainsi qu’il découvrit une espèce de grotte, dans laquelle il s’empressa de sa cacher. Grand était le silence et si vive était son anxiété qu’il entendait les battements de son cœur. Il savait bien que dans cette cachette providentielle, ses ennemis avaient très peu de chances de le retrouver et il en conçut un nouvel espoir de reconquérir bientôt sa liberté.
Le pauvre enfant ne se souvenait pas d’être jamais sorti de Paris. Il ignorait tout de la campagne, et la nature, qu’il voyait pour la première fois, lui apparaissait sous un aspect étrange et terrible.
Il était certainement bien loin de Pantin, où il luttait joyeusement pour gagner son pain et défendre sa liberté. La solitude dans laquelle il se trouvait maintenant, le silence qui l’entourait, lui inspiraient une sorte d’horreur sacrée.
Comme il n’entendait plus les voix de ses ennemis qui, cependant continuaient à le poursuivre avec acharnement, Pierrot s’abandonna à ses réflexions : »Combien de temps va-t-il me falloir pour rentrer à Paris ? se demandait-il avec inquiétude. Vu la vitesse à laquelle nous sommes venus ici, nous avons dû faire beaucoup de chemin… Cent kilomètres, peut-être ? »
Puis ses pensées privent une autre direction : « Pourquoi cet homme ce monsieur si distingué, tient-il tant à me séquestrer ? C’est la première fois qu’on s’intéresse à moi de cette façon. Je doute fort que ce soit pour me rendre heureux, à moins qu’il ne soit en relations avec mes parents. En ce cas, il m’en aurait parlé ?... »
Tout à coup, il entendit des vois. Instinctivement, il se tassa sur lui-même, se fit le plus petit qu’il put.
— Il doit être ici ! affirme une voix que l’enfant reconnut aussitôt, non sans frissonner, comme celle de son ravisseur.
— Oui, il ne peut être qu’ici ! approuva une autre voix ; celle du chauffeur. Ce petit fripon doit être caché et bien caché sans quoi nous l’aurions vu de là-haut.
— Si c’est ça, Jacques, nous sommes perdus.
— N’exagérons pas tout de même ! Crois-(tu que notre oncle retrouverait si facilement que ça la trace de ce gamin ?
— Quoi qu’il en soit, on ne prend jamais trop de précautions !
< Tiens ! Tiens ! se dit Pierrot. L’affaire se complique ; de quel oncle s’agit-il ?... Et pourquoi me chercherait-il ? >
— Comment veux-tu qu’il le retrouve ? reprit la voix de tout à l’heure. Il ne sait rien. Ni lui, ni l’autre petite dame ne se sont jamais occupée du garçon… Ils n’ont aucune idée de l’endroit où il est. Ils ne savent même pas s’il est encore de ce monde.
— Tout fini par se savoir, mon frère, surtout si l’on y met le prix. Par conséquent il faut retrouver ce garnement mort ou vif !
— Hum ! La première solution me semblerait de beaucoup la meilleure !
— Ne dis pas de sottises ! En ce cas on ne tarderait pas à avoir des soupçons sur moi !
— Alors que comptes-tu faire de lui ?
— Le protéger, bien sûr… lui faire donner une bonne éducation mais dans un pays lointain ; en Australie par exemple !
— Mais on en revient de l’Australie !
— C’est vrai, mais quand il en reviendra, il y aura belle lurette que l’oncle sera mort et enterré ! Nous n’aurons donc plus rien à craindre, car nous serons déjà en possession de l’héritage.
Aucune de ces paroles n’échappait à l’oreille attentive de Pierrot. « Eh bien ! pensa notre ami, voilà qui n’est pas mal ! Ou je suis le dernier des crétins, ou ces deux bandits veulent me frustrer d’un héritage qui devrait me revenir ! Je l’avais bien dit que cette affaire-là était tout simplement une affaire de famille »
— Continuons à chercher, Anselme.
Tout en parlant, les deux hommes se rapprochaient de la cachette de Pierrot. Plus mort que vif, le gamin retenait son souffle n’osant faire le moindre geste dans la crainte de trahir sa présence. Jamais le cœur de l’enfant n’avait battu si violemment !
Désormais, il savait à quoi s’en tenir ; ces individus étaient deux canailles qui avaient décidé de le frustrer d’un héritage… S’ils le trouvaient, ils étaient bien capables de le tuer et de l’enterrer sur place et personne, pas même Mireille, n’entendrait plus parler de l’infortuné Pierrot !
Malgré la terreur à laquelle il était en proie, le pauvre enfant sentait en lui une grande joie ; il y avait au monde quelqu’un qui pensait à lui. Qui ? Il ne le savait pas, c’était sûrement un parent… peut-être même un parent très proche…
Cependant les deux hommes étudiaient minutieusement la bande de terrain exempte de neige qui bordait le ruisseau.
Les yeux dilatés, la gorge crispée par l’angoisse, l’enfant observait leurs allées et venues par l’ouverture de la petite grotte dans laquelle il était réfugié et où personne ne pouvait le voir, tant les ténèbres y étaient profondes. Mais les deux individus passèrent devant la grotte, puis s’en éloignèrent sans avoir soupçonner la présence de celui qu’ils cherchaient. Alors, Pierrot poussa un profond soupir de soulagement. Le sang se remit à circuler librement dans ses veines ; il se sentait revivre.
— Dieu soit loué ! Ils ne m’ont pas découvert ! murmura-t-il.
Plusieurs minutes passèrent qui lui semblèrent autant de siècles. L’enfant n’entendait plus le moindre bruit, puis de nouveau il entendit des pas sur les herbes flétries… C’était l’un des deux complices qui était revenu par là. Il s’arrêta, hésitant…
— Mon Dieu ! pria le pauvre petit en fermant les yeux. Mon Dieu je vous en supplie, faire qu’il ne me voie pas ! » A ce moment précis l’homme s’arrêta près des arbustes ; quelque chose avait dû attirer son attention.
— Par tous les diables ! s’écria-t-il l’instant après. Comment ai-je fait pour ne pas m’en apercevoir plus tôt ? Il y a une infractuosité parmi ces rochers !
Pierrot se mit à trembler… Résolument, l’homme écarta les branches et se dirigea vers l’ infractuosité rocheuse qu’il avait remarquée. L’instant après, il passait la tête par l’ouverture et découvrit le pauvre enfant, tapi entre deux grandes pierres.
— Ah ! Canaille ! s’exclama le poursuivant triomphant. Tu t’es bien caché mais cela ne t’a servi à rien !
Puis il se retourna et appela l’autre.
— Ohé ! Il est ici, je l’ai trouvé !
Cet homme était le conducteur de la voiture ; le marquis s’empressa de venir le rejoindre et, la minute après, il passait la main dans l’ouverture pour empoigner le petit.
— Allons, sors d’ici ! ordonna-t-il d’une voix menaçante.
— Je vous en supplie, ne me faire pas de mal ! cria Pierrot qui semblait brusquement vidé de toute son énergie et de tout son courage. Je ne vous ai rien fait, moi ! Ayez pitié !
— En tout cas, tu nous as bien fait courir, coquin, canaille, vagabond ! Oui, vagabond ! Car tu ne seras jamais capable d’être autre chose de toute ta vie !
— Par charité, ne me battez pas ! supplia encore Pierrot.
— Et pourquoi ne te battrais-je pas ? grinça le marquis, d’un ton sarcastique. Tu trouves que tu t’es bien conduit envers ton protecteur ?
Ainsi que nous le savons déjà, Pierrot devait, à une existence fertile en aventures une précoce mais profonde expérience des hommes. Malgré son effroi, il comprenait bien que s’il laissait seulement deviner qu’il savait pourquoi ses ennemis lui en voulaient, ceux-ci l’abattraient immédiatement. Il décida donc de faire l’innocent et de feindre de tout ignorer.
— Vous ne me battrez pas, n’est-ce pas ? pleurnicha-t-il en levant des yeux suppliants sur le visage sévère du marquis.
— Pour cette fois, non, se décida à répondre l’homme, mais gare à toi, si tu recommences, petit misérable ! Je ne sais pas dans ce cas si je réussirais à dominer ma colère. Tu mériterait une rude leçon, mais je ne te la donnerai pas, car je ne voudrais pas que tu puisses me tenir pour méchant alors que je ne le suis pas.
Il le fixa intensément, sourit, puis finalement allongea la main pour lui caresser la joue.
— Allons, rassure-toi gros bêta ! Ne tremble pas comme ça ! De quoi as-tu peur ? Je ne vais pas te manger, bien sûr ! Tout ce que je désire, c’est m’occuper de toi et de ton avenir ! Oui, je veux t’aider pour que plus tard tu sois un homme ! Tu devrais être content, au contraire. Je paire que tu n’avais jamais rêvé d’un bonheur pareille : Ah ! il n’a plus d’un gamin qui serait content à ta place !
Pierrot baissa les yeux ; c’est en vain qu’il cherchait à se dominer ; des tremblements convulsifs secouaient sans cesse son pauvre petit corps malingre.
— Mais je te dis de ne pas avoir peur ; répéta le marquis, presque en criant
— Allons ne le tourmentons plus ! Lui dit l’autre, plus concilient, il finira bien par se calmer, tu verras !
Alors le « bienfaiteur » prit l’enfant par la main et le contraignit à le suivre. Ils refirent ensemble le pénible chemin qu’ils venaient de parcourir dans la neige. Finalement, ils retrouvèrent la voiture à l’endroit où les deux hommes l’avaient laissée. Tous trois montèrent en voiture. Le chauffeur mit l’ moteur en marche, manoeuvra pour tourner et, quelques minutes plus tard, ils étaient de nouveau devant la maison solitaire ou ils s’arrêtèrent.
(A SUIVRE LE 10 MAI)