MOINEAUX SANS NID N° 137
Il est difficile de définir quel fut le plis
consterné des deux d’Evreux : Anselme à cause de la disparition de Valérie Labeille, ou sa sœur Alice, en apprenant l’emprisonnement de Robert Montpellier.
La sublime passion qu’est l’amour n’est pas l’unique apanage des âmes nobles et élevées. Elle domine l’humanité toute entière, et les bons comme les méchants la ressentent.
L’unique différence constate dans la façon de l’éprouver : chez les êtres bons, elle se transforme en un esprit de sacrifices et d’abnégation, tandis que, pour les méchants, elle n’est qu’une sorte de continuelle exaltation du désir d’une domination totale.
C’était là exactement l’amour d’Alice pour Robert Montpellier.
Elle faillit mourir de saisissement et de chagrin en apprenant son arrestation. Non pour la raison en elle-même, mais parce qu’il avait été arrêté en essayant de secourir Valérie, sa rivale détestée ! Comme il devait l’aimer pour en arriver là !
Non, elle ne pouvait croire qu’il avait agi de la sorte en possession de toutes ses facultés ! Son amour inconsidéré pour cette femme indigne avait certainement dû lui déranger l’esprit ! Se disait-elle.
Comment pouvait-elle encore espérer reconquérir le cœur de Robert ?
Alice décida d’aller le voir en prison pour lui faire comprendre l’abîme où le précipitait cette passion funeste pour une femme plus que méprisable. Mais comme ce n’était pas le jour des visites aux détenus, elle dut attendre, dévorée d’inquiétude et d’impatience.
Son exaspération et la fébrilité de cette impatience lui firent assurer toute l’étendue de son amour pour le jeune peintre. Elle comprit qu’il lui serait impossible de vivre sans celui auquel elle tenait plus qu’à la vie !
S’il ne veut pas de moi, décida-t-elle, alors, tant pis pour lui, car il n’appartiendra jamais à aucune autre femme que moi !
Pendant ce temps, Robert Montpellier vivait des heures d’une mortelle angoisse, enfermé dans sa cellule.
Le juge lui avait déjà fait subir deux interrogatoires exaspérants, essayant de lui faire avouer ses « fautes ». Vainement, le malheureux jeune homme avait expliqué la vérité. Le magistrat refusait absolument de croire ce qu’il disait.
Sa « victime » continuait d’autre part à l’accuser, affirmant le reconnaître malgré le mouchoir qui lui cachait le visage. De plus, il avait été retrouvé chez elle, il lui avait également offert de l’argent pour reprendre l’enfant, argent que la mégère avait refusé ...
Tout l’accusait ! Le pauvre Robert dut se résigner à attendre ainsi l’ouverture de son procès. Inutile de dire ce que signifiait pour lui le fait d’être en prison ! Il espérait toutefois que son innocence finirait par éclater.
Le cas de Valérie lui prouvait assez que les apparences suffisent parfois pour faire injustement condamner des innocents.
Qu’adviendrait-il, pourtant, si on le jugeait coupable ? Non, jamais il ne pourrait supporter une telle honte !
Lui faudrait-il comme la malheureuse Valérie, consacrer tout le restant de sa vie à établir son innocence et dire adieu à l’art, la gloire et l’amour ?
La mort était, dans ce cas, mille fois préférable ! Jamais il ne pourrait supporter une telle humiliation, une telle injustice !
Et inconsciemment, maintenant, au lieu de se préparer à lutter contre l’adversité, son esprit les aspirait à la fin de tout à sa disparition de ce bas et injuste monde ...
Ce même jour, alors qu’il était en proie au plus total désespoir, le gardien ouvrit la porte de la cellule de Robert Montpellier, l’invitant à le suivre au parloir où l’attendait une visite.
L’infortuné jeune homme obéit sans prononcer un seul mot, ni chercher à s’enquérir de l’identité du visiteur inattendu.
Un instant plus tard il se trouvait devant Alice d’Evreux.
Robert la salua très froidement sans témoigner le moindre plaisir, mais sans se départir non plus de sa courtoisie habituelle, malgré l’effort que cela lui coûtait en d’aussi pénibles circonstances.
— Bonjour, Alice, dit-il simplement, en la fixant tristement. Je te remercie infiniment de ta visite.
Alice ne put cacher sa déception, car elle espérait un tout autre accueil. Toutefois, elle se domina et lui adressa son plus séduisant sourire.
— Tu ne t’attendais certainement pas à me voir, n’est-ce pas, Robert ? Je suis déjà venue hier, mais ce n’était pas le jour des visites, et j’ai dû m’en retourner. Si tu savais quelle peine je ressens de te voir dans un tel lieu !
— Oui, soupira-t-il, je suis en prison, tout comme un vulgaire malfaiteur !
— J’ai appris ce qui t’était arrivé par les journaux, déclara la perfide femme en le dévisageant avec une légère inquiétude.
— Et qu’as-tu pensé de moi ? Demanda le peintre en souriant, non sans une visible amertume.
La jeune fille hocha la tête et poussa un profond soupir.
— J’ai pensé que tout ce que je t’avais prédit n’a pas manqué de se réaliser ! Répliqua-t-elle avec un accent d’affectueux reproche. Et je suppose que tu es innocent ...
— Je te remercie. Et ta supposition m’honore, murmura-t-il avec une légère ironie. En effet, il est logique que tu n’en sois pas tout à fait sûre !
Elle haussa les épaules, vexée.
— L’unique chose dont je suis absolument certaine, souligna-t-elle c’est que tu cours à ta perte. Je ne puis te croire capable de vol, mais je te crois cependant très capable d’avoir enlevé l’enfant. Je suis persuadée que, pour plaire à cette ... cette fille, tu peux faire pire encore !
— Tu as raison, Alice, approuva-t-il avec le plus grand calme. Je suis capable de tout pour elle, mais non de commettre une infamie !
Un pénible silence suivit ces paroles, durant lequel la jeune fille le dévisagea avec anxiété, tandis qu’il gardait une attitude froide et indifférente.
— Pourtant,Robert,reprit-elleamèrement,c’estbienparlafautedecettefemmequetuesenprison,commeunvoleurouuncriminel !Etje ...
Les yeux du peintre étincelèrent de colère et il l’interrompit d’un geste violent.
— Tais-toi, Alice ! N’augmente pas mon tourment, car je t’affirme que la femme dont tu parles est bonne et vertueuse.
— Comment ? S’écria-t-elle en éclatant d’un rire strident. Tu n’es pas encore convaincu de sa perversité ?
— Pas le moins du monde ! Répliqua-t-il ; au contraire, chaque jour qui passe me persuade davantage de sa pureté, de sa droiture, et me confirme dont la certitude qu’elle est l’infortunée victime de la fatalité.
Alice pâlit terriblement à cette réponse et reprit d’une voix vibrante de colère et de jalousie :
— Je constate avec peine qu’il n’existe pas de remède pour te guérir de la folie. Que faut-il donc pour t’ouvrir les yeux ?
— Que quelqu’un soit capable de me démontrer que toutes les accusations formulées contre elle correspondent à la vérité, déclara Montpellier avec force.
— Ne l’ai-je pas déjà fait ? S’écria la jeune fille, pleine de rage.
— Non, réfuta Robert méprisant, car l’unique chose que tu as essayé d’appuyer n’était qu’une odieuse calomnie ; la lettre que m’a fait lire Georges Bertil était un faux et cet homme une vraie canaille.
— Tu te trompes, Robert, affirma Alice avec force.
— Et moi, je te répète qu’il est une canaille, protesta-t-il fermement. Il l’a reconnu lui-même car, en présence de Valérie il n’a jamais osé soutenir qu’elle était l’auteur de cette lettre, et il a filé sans oser prononcer une seule parole !
— C’est sûrement cette coquine qui s’est vantée de cela, ironisa-t-elle.
— Pasdutout,réponditRobertenlafixantsévèrement.J’assistaisàlascèneetj’aiconstatédemesyeuxlafuitehonteusedecemisérable.Jetegarantiequejeleretrouveraiensortantdeprison,etjesaurailuiarracherlenomdeceuxquil’ontpayépourcommettreunetelleinfamie !
Cette réponse déconcerta la jeune fille.
— Je ne vois pas qui aurait eu intérêt à la charger d’une chose pareille ! Murmura-t-elle avec embarras.
— Je ne le sais pas encore avec certitude, mais j’ai quelques doutes là-dessus, répliqua-t-il en la dévisageant avec insistance. Mais, reprit-il après un léger silence, n’est-ce pas toi qui me l’as présenté ?
Alice tressaillit, puis simula la plus vive indignation.
— Aurais-tu le front de me soupçonner, Robert ?
— Je veux m’en tenir uniquement aux faits, poursuivit-il froidement. Je raisonne de la façon suivante : j’aime une femme et je suis aimé d’elle, mais, par malheur, une autre s’est éprise de moi et je suis incapable de répondre à son amour, car ...
— Et qu’en déduis-tu ? Interrompit-elle, les yeux noirs de colère.
— Que c’est cette dernière qui m’a présenté ce vil calomniateur, répondit robert sans hésiter, répondant de l’honorabilité et de la droiture de ce voyou, lequel, de son côté, a cherché à se persuader de la perversité d’une femme pure et droite, innocente victime d’une terrible fatalité !
— Ainsi, tu prétendrais que je suis la principale responsable ? Questionna-t-elle amèrement.
— Je désire que tu me dises où et comment tu as rencontré cet homme, et pourquoi il t’a fait prendre connaissance de la lettre soi-disant écrite par Valérie Labeille !
— Tout à fait par hasard, expliqua la jeune fille sans hésiter. Bertil était un ami de longue date. Un jour, s’entretenant avec lui du crime de la rue Lakanal ; je lui révélai que tu t’étais sottement épris de Valérie Labeille. Alors, il me dévoila à son tour ce que tu sais ... Moi, en songeant qu’à ton bien, je le suppliai de prouver ce qu’il me disait pour te préserver d’une catastrophe inévitable.
— Tout d’abord, Bertil refusa, mais il finit par céder devant mes prières, comprenant la bonne action qu’il accomplissait en te faisant comprendre ton erreur. C’est tout, Robert ? Et maintenant, au lieu de m’en être reconnaissant, tu m’insultes ! Acheva-t-elle douloureusement.
Robert remarqua qu’elle luttait pour ne pas éclater en sanglots, il la fixa longuement, mais repris en soupirant :
— Dans ta maison, Alice, j’ai toujours assisté à des choses bien étranges. Toujours tes frères et toi avez été contraints de fournir des explications plus au moins valable à des actes répréhensibles. Je veux parler, pour commencer de la disparition du testament de Julien, ensuite de la prétendue protection de Pierrot, puis de Mireille, que vous avez séquestrée en les trompant ; je pense enfin à la nuit effroyable de ton frère Jacques qui ...
— Cependant, coupa vivement l’ignoble fille, nul n’a pou nous accuser de quoi suer ce soit
— Jusqu’à un certain point ! Corrigea froidement Montpellier.
— Prends garde à tes paroles, Robert ! S’exclama Alice furieuse. Ne réalises-tu pas à quel point tu peux m’offenser !
— Je regrette, mais c’est la stricte vérité et tu ne peux le nier ! Conclut-il sans se laisser impressionner. Vos protestations, au début, peuvent être troublantes, mais lorsqu’on y réfléchit ensuite, le doute vous prend et l’on découvre qu’il existe trop de coïncidences que vous expliquez toujours avec une habileté extraordinaire ...
Mademoiselle d’Evreux ne put rien opposer à de tels arguments. Elle était venue le voir dans cette prison, persuadée de trouver le Robert naïf et si attentionné de toujours, mais elle découvrait soudain en lui un homme tout à fait différent, doublé d’un accusateur dont la confiance en elle avait disparu.
Comment pourrait-elle le reconquérir ? L’empêcher de savoir la vérité ?...
— Je me demande, murmura-t-elle enfin, qui a pu te mettre de pareilles idées en tête ?
— Toi-même, Alice, par ta façon d’agir, répliqua le jeune homme sans hésiter. Ce qui s’est passé avec Georges Bertil m’a tout de suite mis sur la défensive. Ensuite, toute une série de circonstances m’a démontré que tes frères avaient persécuté sans pitié le pauvre Pierrot et que tout ce que disait cet enfant, se rapportant à son enlèvement et à sa séquestration dans le pavillon de chasse, était vrai.
— Pourquoi ont-il agi ainsi ? Ce n’est certainement pas dans l’intention de le protéger ni de l’élever dignement. Non, Alice, ceci cache un mystère inquiétant que je n’arrive pas encore à percer.
— Que veux-tu donc essayer de comprendre ? S’écria la jeune fille avec colère.
— J’ai la conviction que vous possédez les preuves que Pierrot est le véritable fils de Julien, répondit Robert en la fixant intensément.
Alice éclata d’un rire sarcastique.
— Quelle stupidité ! S’exclama-t-elle. N’avons-nous pas suffisamment démontré nos bonnes intentions envers son héritier, quel qu’il soit ?
— C’est justement ce que je ne comprends pas, avoua-t-il très l’air songeur.
— Ce n’est pas de notre faute si nous avions été trompé par la mère de Guy ! Protesta avec force la perfide Alice. C’est toi, après tout, qui l’as découvert !
Robert fit un signe de tête affirmatif, puis répondit loyalement :
— C’est vrai, c’est moi, où plutôt le détective que nous avions chargé de le rechercher. Mais je suis également sûr que cette Anna avait été mise au courant par quelqu’un.
— Quoi ? Que dis-tu ! S’écria la jeune fille avec une frayeur qu’elle réprima aussitôt.
— Je répète que cette femme avait été parfaitement renseignée sur tout ce qui était arrivé au fils de Julien, continua Robert sans s’émouvoir, et c’est pourquoi j’ai eu confiance en elle. Mais, lorsque j’appris qu’elle n’était pas la véritable Anna, l’amie intime de la maîtresse du pauvre Julien, j’eus alors la certitude que quelqu’un lui avait révélé les faits que seuls, vous trois et moi, connaissions. Sinon, comment cette inconnue aurait-elle été au courant de la liaison de Julien et des mésaventures de son fils ? Donc, vous seuls avez pu les lui dévoilés !
— Pourquoi dans ce cas, aurions-nous tant tenu à retrouver cet enfant auquel nous avons remis notre fortune ? Répliqua Alice d’un air triomphant.
Robert eut un geste de lassitude.
— C’est justement cela qui a éveillé mes soupçons, précisa robert, franchement.
— Tu ne peux douter de mes bonnes intentions, protesta de nouveau la jeune fille. As-tu donc oublié ma joie lorsque tu m’appris que tu avais retrouvé mon petit cousin et ma hâte à lui faire la donation de ma part d’héritage ?
— Ceci également est très étrange, reconnut Montpellier. J’admets que,par scrupule et conscience, tu t’es sentie obligée de lui restituer cet héritage, mais je trouve illogique que tu te sois exécutée avec un tel enthousiasme. Je ne peux que penser que tu aies agi ainsi de gaieté de cœur. Pourquoi l’as-tu fait ? C’est ce que je n’arrive pas à m’expliquer !
Alice eut un sourire plein d’amertume.
— Pauvre robert ! Murmura Alice avec pitié. Jamais je n’aurais cru que ton amour pour cette misérable pût te changer de la sorte ! Je suis sûre que c’est elle qui t’a soufflé ces idées et ta complètement faussé l’esprit ... Tu as perdu ! Perdu sans espoir ; Te voici maintenant entre les murs d’une prison, et peut-être te condamnera-t-on ... Tu es un homme fini, oui fini, comme tous ceux qui sont ici !
Robert ne sembla guère m’émouvoir de ces paroles. Il la fixa durement, faillit lui répondre avec colère, mais se domina et répliqua :
— Adieu, Alice ! Je te quitter sans que tu aies pu répondre à mes questions précises, ni m’expliquer tes relations avec de faussaire de Bertil ! Malheur à vous tous, le jour où je sortirai d’ici !
— Elle lui tourna le dos et sortit du parloir sans mot dire. Elle rentra chez elle plus morte que vive, considérant Robert comme définitivement perdu pour elle.
Une véritable tempête se déchaînait dans son âme : l’édifice si habilement édifié par ses crimes et ses intriguent, était sur le point de s’écrouler lamentablement !...
( A SUIVRE LE 10 MAI )
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