MOINEAUX SANS NID N° 125
— Puisque je te dis que cette vieille possède
son poids d’or qu’elle cache chez elle !
— Tu racontes de sottises, mon pauvre « Boiteux » !
— Après tout, que perdrons-nous en essayant ? Reprit le premier des interlocuteurs.
— Et si on nous surprenait ?
— Le policier capable de réussir cet exploit n’est pas encore né ! Déclara « Le Boiteux » avec suffisance, et ce n’est pas le premier travail de ce genre que j’entreprends.
— Je croyais que tu te cantonnais dans le rôle du malheureux qui vient de perdre son bébé et dont la femme est à l’article de la mort !
— C’est en effet mon principal travail, reconnut « Le Boiteux », mais lorsqu’une affaire importance se présente, je ne la laisse jamais échapper ; et celle-ci me parait splendide !
« Le Boiteux » et l’homme qui l’avait accompagné quelques jours auparavant chez « l’Araigne », se trouvaient actuellement dans une pièce sordide, chichement éclairer par une lucarne jamais ouverte, car elle était complètement voilée par l’épaisses toiles d’araignées.
Trois chaises bancales et une table recouverte d’une respectable couche de crasse meublaient ce répugnant réduit qui était le domicile du « Boiteux » - ou plutôt l’un d’eux – car il en possédait quatre autres pour y traiter ses ténébreuses et louches affaires.
— Je crois que nous venons de tomber sur un véritable filon, remarqua l’homme au sobriquet, après un bref silence.
— Cependant objecta son interlocuteur, nous ne pourrons toucher cet argent tout de suite.
— Je vais activer les choses, tu le penses bien !
— Nous pourrions faire d’une pierre deux coups, c'est-à-dire non seulement nous emparer du magot de la vieille, mais emmener la petite avec nous.
— Ca c’est ce qu’il y aurait encore de plus facile. Mais qu’en ferons-nous ensuite.
— Suis-moi ! Ordonna « Le Boiteux ».
Ils s’engagèrent dans un étroit et très long couloir sur lequel donnaient plusieurs pièces ne possédant qu’une porte pour toute ouverture. Ils pénétrèrent ensuite dans la dernière de ces sortes de cellules au fond de laquelle il existait une petite porte bases que « Le Boiteux » ouvrit à l’aide d’une grosse clé, et, avec son compagnon, il pénétra dans un minuscule réduit ou ne filtrait aucune lumière
— Crois-tu qu’ici la petite ne se trouvera pas en sûreté ? S’exclama-t-il l’air ravi. Elle pourra y crier tout à son aise ; personne de l’entendra !
— Elle peut aussi y mourir ; il fait un froid glacial la dedans, observa son complice.
— Cettecellulenousserviraseulementpourluifairepeur,précisa« LeBoiteux ».Sielleveutbienêtreraisonnable– carcettegamineesttrèsbelleettrèsintelligente– nousessaieronsalorsdelapersuaderdeselaisserguiderparnousdeux.Jesuiscertaind’ailleursquetoutmarcheracommenouslesouhaitons.Toi,tusurveilleraslapetitepourl’empêcherdes’enfuir ;lereste,jem’encharge.
— Très bien. Mais comment la dénicherons-nous ?
— Je crois le savoir.
— Parle vite, afin que nous y allions tout de suite.
— Non. Il vaut mieux que ce soit « l’Araigne » qui s’en empare la première ; elle y a droit ; ensuite, nous la lui volerons pour la mise à exécution de mes projets.
— Et si, comme j’ai cru le comprendre, sa mère ne possédait pas le premier sou ?
— Elle en aura, soit sans crainte ! Je sais ou se trouve son grand-père et c’est un vrai Crésus !
Ils retournèrent dans la première pièce, vidèrent toute une bouteille de cognac avant de sortir, ce dirigeant vers une des rues les plus malfamées de la capitale.
Le lendemain, Valérie était occupée à ranger le comptoir en attendant l’heure d’affluence des clients, lorsqu’elle ne peut retenir une exclamation de stupeur ; elle venait de voir entrer dans le bar Georges Bertil, accompagné par une jeune inconnue. Tous deux s’empressèrent de la rejoindre.
— Toi ici, Valérie ? S’écria Bertil.
— Il n’y a rien de tellement surprenant à cela, répliqua-t-elle avec froideur. Une femme de mon espèce est capable de tant de choses !
— Pourquoi me parles-tu de la sorte ? Questionna-t-il en la fixant attentivement d’un air surpris.
— Et toi, comment oses-tu m’adresser encore la parole ? Reprocha-t-elle en hochant tristement la tête.
— J’avoue, Valérie, que je ne comprends rien à ton attitude ! S’exclama-t-il, simulant à s’y méprendre le plus parfait étonnement.
— Pourquoi m’as-tu si odieusement calomniée ? Demanda durement la jeune femme.
— Moi ? Protesta le misérable.
— Quel mal t’avais-je donc fait, Georges ?
— Jenesaisréellementpascequetuveuxdire !Enfin,tum’expliquerascelaplustard,parcequejesuistrèspressé.J’aiquittéBarceloneuniquementpourtetransmettreunmessagedelapartdetonpère.
Valérie pâlit brusquement.
— Est-ce possible ? Balbutia-t-elle en pressant son cœur d’une main tremblante.
— Cette dame peut te confirmer. Elle est très liée avec monsieur Labeille, s’empressa d’ajouter Georges en désignant la jeune femme qui l’accompagnait.
— Alors ... Papa regretterait-il ?... Hésita Valérie, encore incrédule.
— Oui, Mademoiselle, répondit Estelle Marnier – car c’était elle. Votre père a longuement réfléchi ; il ne peut vous croire coupable de telles abominations. Il désire ardemment vous revoir, et le plus vite possible !
— Mon Dieu ! Je vous remercie ! S’exclama Valérie en proie à une émotion si forte qu’elle dut s’asseoir pour ne pas tomber. Enfin il reconnaît son injustice et me rend sa tendresse !
— Je ne crois pas qu’il vous l’ait jamais retirée, remarqua Estelle avec douceur. Mais les hommes, lorsqu’il s’agit d’honneur, perdent très facilement leur sang-froid. Maintenant, il faut vous préparer à partir cette nuit même.
— Cette nuit ? Oh ! C’est impossible !
— Votre père à grand besoin de votre présence.
— Serais-t-il malade ? Demanda Valérie, soudain angoissée.
— Oui, répondit Bertil. Il est alité, fort abattu. Il te réclame sans cesse. Son état est très sérieux ; tu n’as plus une heure à perdre !
— C’estque ...Jen’aipasunsou !
— Votre père à fait virer à votre nom une assez grosse somme au Crédit Lyonnais, boulevard des Italiens, pour votre voyage. Allez tout de suite la retirer afin de ne pas manquer le train de ce soir, conseilla Estelle.
— Auparavant, je dois prévenir mon patron et ensuite rentrer chez moi pour emmener la petite.
— De quelle petite veux-tu parler ? S’informa Bertil, étonné.
— Il s’agit d’un petit être adorable, tellement sensible que je l’aime comme si elle était réellement ma fille ... Mon pauvre papa ! Mon dieu ! Faites que j’arrive à temps pour l’entendre dire qu’il croit à mon innocence et qu’il m’aime toujours comme autrefois.
— Dépêchez-vous, afin d’aller faire votre valise pour partir ce soir sans faute.
— Attendez-moi un instant, pria Valérie.
Elle se dirigea vers l’arrière-salle, tout en retirant son tablier.
— Excusez-moi, Monsieur, dit-elle au patron du bar, mais ces personnes sont venues me chercher de la part de mon père ; il est gravement malade et désire me voir à son chevet.
L’homme la scruta attentivement, comme s’il voulait s’assurer de sa sincérité ; puis il grommela avec indifférence :
— Très bien, Mademoiselle, mais, dans ces conditions je pense que vous aller finir de me rembourser l’avance que je vous ai faite.
— Mais certainement, Monsieur, la rassura-t-elle. Je vais de ce pas à la banque toucher ce chèque que l’on vient de me remettre (elle lui montra le précieux rectangle) et je reviens vous régler.
Elle traça hâtivement quelques lignes qu’elle remit au chasseur, afin qu’il téléphone à Robert de venir chez elle dans deux heures, sans faute. Elle gagnait ainsi le temps de la communication.
Elle quitta ensuite l’établissement en compagnie d’Estelle et de Bertil, ne pensant plus qu’à son père, anxieuse de le rejoindre au plus vite. Elle avait l’intention d’emmener Mireille et de confier Pierrot à Robert ou à l’abbé Louis.
Lorsqu’ils eurent achevé leurs différentes courses et arrivèrent chez Valérie, Robert s’y trouvait, bavardant avec les deux enfants. Le jeune homme fut très désagréablement surpris de la voir en compagnie de Georges Bertil. Il crut tout d’abord que Valérie l’avait amené pour le confondre en sa présence, mais il fut vite détrompé.
— Robert, lui annonça-t-elle, je dois partir ce soir même pour Barcelone ! Mon père est au plus mal et m’appelle. J’emmène Mireille. Pouvez-vous me promettre que vous prendrez soin de Pierrot pendant mon absence ?
— Vous pouvez compter sur moi, Valérie, répondit Robert, très ému.
— Mon père, reprit la pauvre jeune femme avec un triste sourire, a reconnu l’injustice de ses accusations et il a de nouveau confiance en moi.
— Et moi aussi, Valérie, je crois en vous ! S’écria Montpellier spontanément. Et puisque ce monsieur se trouve ici, je désire vivement lui demander certaines explications concernant cette odieuse lettre.
— C’est vrai, je l’avais complètement oubliée ! Murmura Valérie. Georges, reprit-elle sévèrement en se tournant vers Bertil monsieur Montpellier m’a dit que tu lui avais montré une de mes lettres ... une lettre indigne d’une honnête femme.
Au comble de l’embarras, Bertil ne sut que répondre. Il pâlit affreusement, se demandant comment arriver à nier ce fait devant Robert.
— Répondez, Monsieur, je vous prie ! Ordonna Montpellier d’une voix que la colère faisait trembler, et en lui jetant un regard lourd de haine.
Valérie se plaça entre les deux hommes, puis saisissant Bertil par un bras, elle le poussa vers la porte en s’écriant :
— Sors d’ici ! Disparais à jamais de ma vie, misérable !
— Fou de rage, Robert s’élança à sa suite, mais, épouvanté, Georges dévalait l’escalier en courant pour échapper à la leçon qu’il méritait, et Valérie retint le peintre en lui prenant le bras.
— Laisse-le aller, Robert, dit-elle tristement. Nous aurons bien un jour l’occasion de le revoir. Quand à moi, je partirai avec Madame. La présence de cet individu n’eût été odieuse !
Elle commença à habiller Mireille qui la fixait, étonnée et inquiète à la fois. Enfin, s’armant de courage, elle demanda :
— Où allons-nous, petite maman chérie ?
— A Barcelone, ma mignonne, chez mon père, répondit la jeune femme en souriant pour la rassurer.
— C’est loin ?
— Oui, très loin. Nous prendrons le train et tu verras des tas de belles choses.
— Ah !Ditl’enfant.
Elle garda un moment le silence, paraissant réfléchir profondément à ce voyage si soudain, puis elle reprit :
— Pierrot part avec nous, n’est-ce pas ?
— Non, ma chérie. Pierrot restera à Paris.
— Pourquoi ? Questionna la fillette dont le visage s’était brusquement assombri.
— Parce que ce n’est pas possible pour le moment. Mais tu le reverras très vite, car ...
A cet instant, on frappa à la porte.
— Va ouvrir, Pierrot, dit Valérie.
Le petit garçon s’empressa d’obéir, mais referma le battant presque aussitôt, tout pâle de frayeur.
— C’est ... c’est la mère Picquet avec deux agents ! Ils viennent certainement pour Mireille !
Un léger cri d’effroi échappa à Valérie, tandis que, livide et tremblante, la fillette s’accrochait à son cou en sanglotants.
— Ma petite maman, ne me laissez pas emmener par cette méchante ! Je ne veux pas la voir ! Balbutiait-elle à travers ses larmes.
— Ouvrez, au nom de la loi ! Ordonnait une voix impérieuse de l’autre côté de la porte.
Valérie adressa un regard suppliant et désespéré à Robert qui semblait très perplexe.( A SUIVRE LE 4 AVRIL )
— Mon Dieu ! Lui demanda-t-elle en étreignant étroitement Mireille contre elle, que faut-il faire, Robert ?
Il soupira, mais répondit sans plus hésiter.
— Il faut ouvrir !
Il alla lui-même à la porte et madame Picquet, suivie de deux agents de police, pénétra dans la pièce.
( A SUIVRE LE 4 AVRIL )
