MOINEAUX SANS NID N° 114
Lesdeux enfantsne rencontrèrentpas ValérieLabeille carla pauvrejeune femmeessayait, pendantce temps,de découvrirun autreemploi quecelui de« barmaid ». Maisaprès avoirvainement courupartout, ellerevint aupetit barde laMadeleine, décidéeà travailler,coûte quecoûte.
Et puis, qu’importait ! Elle saurait rester sérieuse et honnête ; le patron, ainsi que la serveuse elle-même, lui avait bien dit que c’était facile.
Elle hésita pourtant encore quelques secondes avant d’entrer dans l’établissement ; le courage lui manquait.
A cette heure de la nuit, la salle était pleine d’une clientèle presque uniquement masculine. Les serveuses circulaient entre les tables, riant et bavardant avec les consommateurs. Ce spectacle fut pénible à la jeune femme, mais elle se décida et franchit résolument le seuil.
Pour atteindre le comptoir où se trouvait le patron, il lui fallait traverser toute la salle et louvoyer entre les tables, ce qui lui valut e nombreux et très directs compliments, accompagnés d’invitations de quelques hommes.
— La jolie fille ! S’exclamait l’un.
— Asseyez-vous à ma table, ma belle ! Lui disait l’autre.
Valérie avançait silencieuse, le visage légèrement crispé et très pâle. L’éblouissant éclairage de l’établissement l’aveuglée ; les voix lui arrivaient aux oreilles tel un bruissement assourdissant auquel elle ne comprenait rien. Soudain, elle se trouva presque nez à nez avec le patron qui, tout de suite, s’enquit avec empressement.
— Vous vous êtes enfin décidée, Mademoiselle ?
— Oui, Monsieur, répondit Valérie d’une voix étranglée.
— Parfait ! Reprit-il sans dissimuler la satisfaction que lui causait cette réponse. Vous connaissez mes conditions, n’est-ce pas ?
— Oui, oui, Monsieur, murmura Valérie en baissant la tête et si vous voulez bien je commencerai demain, ajouta-t-elle en demandant si elle aurait le courage de revenir dans un tel lieu.
Comme s’il avait pu lire sa pensée, l’homme lui tendit un gros billet, de manière à ne pas la laisser échapper.
— Prenez cet acompte sur votre salaire. Vous devez sûrement en avoir besoin.
Valérie hésita ... Mais, hélas ! Il n’est rien d’aussi tentant que l’argent pour celui qui se trouve dans le besoin, et ces billets signifiaient la possibilité d’avoir, dès le lendemain, un toit, m^me très humble, pour elle et les deux enfants, de ne plus vivre aux crochets de Pierrot et de Mireille, sans être forcée de s’en séparer.
Elle prit donc l’argent en murmurant :
— Merci beaucoup, Monsieur, et à demain !
Il la retint encore.
— Avant de vous en aller, veuillez me signer un reçu de la petite somme que je vous ai avancée, lui dit-il tout en rédigeant le papier qu’il lui tendit ensuite.
Valérie obéit et signa du nom qu’elle avait définitivement adopté : Lucie Martin.
Maintenant elle était forcée de rembourser cet homme par son travail et ne pourrait plus revenir en arrière.
— Vous commencerez demain matin, poursuivit le propriétaire du bar, c’est-à-dire au moment où son établissement est le moins fréquenté afin de vous mettre au courant. Le soir, vous regarderez travailler vos compagnes et vous familiariserez avec les clients. Ici, c’est ce qui compte le plus ; il faut être gentille, prévenants, aimable, et sans rien accorder, ne témoignez jamais ni mauvaise humeur ni hostilité. Si quelqu’un vous courtise, ne le repoussez pas brutalement, mais avec un sourire, agissez de façon à ce qu’il puisse garder un léger espoir. Le reste vous regarde. Autre chose ; si vous avez un amoureux, qu’il ne vienne surtout pas rôder dans le coin, afin de ne pas éloigner les clients. Tâchez également de vous entendre avec vos camarades, et si elles font des réflexions ou des commérages, n’y prêtez aucune attention.
— Traitez de la même manière celui qui vous laisse de bons pourboires et celui qui est moins généreux. Soyez cordiale avec tout le monde. Est-ce compris ?
— Oui, Monsieur, répondit Valérie, j’essayerai de vous satisfaire.
— Très bien !
Les clients avaient suivi, intrigués, ce long entretien. Le bruit se répandit aussitôt qu’il s’agissait d’une nouvelle serveuse et nombreux furent ceux qui projetèrent de la courtiser. Cette jeune femme était réellement belle, car, même sans aucun artifice, sa beauté rayonnait, vraie, naturelle.
La serveuse qui s’était occupée d’elle le matin et qui était l’amie du patron la présenta ensuite à ses nouvelles compagnes.
— Ne faites pas attention si elles ne sont pas très aimables envers vous, la prévint-elle, car Monsieur est fatigué d’elles toutes, et il a décidé de renouveler entièrement son personnel.
Unefoisdanslarue,Valériesedemandasielleavaitbienfaitd’acceptercetemploi.LorsqueRobertl’apprendrait,quepenserait-ild’elle ?Etsonpère ?L’opinionqu’ilsefaisaitd’elleneserait-ellepasrenforcée ?
Mais comment agir autrement ? Aller rendre l’argent avancé par le patron et refuser l’emploi, cela signifierait de nouveau la misère, la rue ...
« Mon Dieu protégez-moi ! » Murmura-t-elle en descendant l’escalier du métro pour rejoindre Pantin et retrouver ainsi ses deux jeunes amis.
Dès que Pierrot et Mireille l’aperçurent, ils se précipitèrent vers elle avec des exclamations joyeuses.
— J’ai une nouvelle sensationnelle à vous apprendre ! Lui annonça le petit garçon.
— Ah ! Et de quoi s’agit-il ? Demanda la jeune femme en caressant les cheveux drus de l’enfant.
— Eh bien ! J’ai appris que le petit garçon qui se trouvait chez monsieur robert est le fils d’un certain Félix Carrel.
Valérie le fixa, ahurie, se demandant si elle avait bien compris.
— Certes, ce que tu me dis là est très important ! Mais tu m’en parleras tout à l’heure. A présent, suivez-moi, car je tiens à ce que vous cessiez de vivre dans la rue.
— Auriez-vous trouvé une place ? S’informa vivement la fillette.
— Oui, ma chérie, répondit tendrement la jeune femme, et nous allons pouvoir vivre tous les trois ensemble. Vous irez désormais à l’école chaque jour et ne manquerez plus de rien. Partons vite d’ici.
— Attendez que je finisse de vendre les trois journaux qui me restent, intervint Pierrot.
— Ne t’occupe pas de tout cela, ordonna Valérie.
Et elle les entraîna vivement vers le pauvre hôtel où ils avaient couché la nuit précédente.
Dès les premières heures du lendemain matin, ils cherchèrent et découvrirent une modeste chambre avec une kitchenette qui parut être un véritable palais aux deux enfants.
Après avoir fait les quelques emplettes les plus indispensables, Valérie les quitta pour se rendre à son travail.
Que pouvaient désirer de plus ces deux petits moineaux sans nid ? Ils avaient un toit à présent, une maman tendre et jolie et, bientôt, ils iraient à l’école et vivraient comme tous les autres enfants de la terre ...
( A SUIVRE LE 2 MARS )
