MOINEAUX SANS NID N° 109
Pendant que sedéroulaient cesévénements, Valérieet Mireillevivaient, àl’auberge,des minutesd’uneangoisse mortelledans l’ignorancedu sortde l’infortunéPierrot.
La petite fille ne cessait de pleurer, et ses larmes si amères, bouleversaient tous les gens présents, y compris même les gendarmes. Enfin un coup de fil de Bonnières leur transmit les révélations des Bohémiens ; ils avaient avoué que l’enfant était bien parti avec eux de l’auberge, mais que, dans leur fuite, chacun ayant uniquement pensé à soi, ils ignoraient ce qu’il était devenu.
— Ne croyez pas un mot de ce que racontent ces misérables ! Affirma l’aubergiste. Je suis certain qu’ils lui ont fait subir de mauvais traitements !
— Alors, partons immédiatement à sa recherche, proposa l’un des gendarmes, bien que, désormais, je ne pense pas que ça donne grand’ chose. A cette heure, le petit doit être rentré à Paris. Vous devriez partir, Madame, pour vous en assurer.
— C’est impossible ! Murmura Valérie. Nous l’aurions croisé sur la route.
— Parfois, on ne voit pas tous les passants en roulant. Mais ne vous tourmentez pas, car, s’il est dans les parages, nous le trouverons, mort ou vif !... Allons, ne pleure pas comme ça mignonne, je suis certain que ton frère est en vie.
— Je ne veux pas partir d’ici avant d’avoir retrouvé Pierrot ! S’écria Mireille entre deux sanglots.
— Nous perdons un temps précieux en ce moment, j’en suis persuadée, déclara énergiquement Valérie. Partons sans plus tarder à la recherche de mon petit garçon, je vous en prie.
— Très bien, Madame, et puisque vous tenez à nous suivre, allons-y, mais je vous préviens qu’il est dangereux de pénétrer dans les bois à une heure pareille.
— Cela m’est bien égal, affirma la jeune femme. Nous ne tenons plus en place toutes les deux et je me torture à la pensée qu’il pourrait être arrivé malheur à ce petit.
— En avant donc, ordonna le gendarme.
Et ils quittèrent tous l’auberge alors que le jour tombait. Ils prirent à travers champs, suivant le chemin parcourut par les Bohémiens à la fin de la nuit précédente et ils ne tardèrent pas à gagner le bois.
Mireille criait de toutes ses forces le nom de Pierrot, imitée par Valérie et les gendarmes. Hélas ! Personne ne répondait à leurs appels !
Soudain la fillette leur fit signe de se taire ; elle venait de percevoir une sorte de gémissement plaintif dans le lointain.
— Vaillant ! C’est Vaillant ! S’exclama-t-elle, son petit cœur palpitant brusquement d’espoir.
Ils hâtèrent le pas dans la direction d’où venait la plainte, qui se répéta plus proche cette fois.
Tout à coup, ils distinguèrent, s’avançant vers eux, se traînant littéralement sur les feuilles mortes, un animal qui gémissait lamentablement.
Mireille s’élança vers la bête ; c’était son chien ! C’était Vaillant, leur fidèle ami qui, toujours, l’avait dé&fendue contre les méchants.
— Où est Pierrot ? Lui demanda-t-elle comme si la brave bête pouvait répondre.
Le pauvre chien dont le pelage était maculé de sang coagulé, c’était affaissé aux pieds de la fillette, sans cesser cependant d’agiter sa queue pour manifester sa joie de la revoir ... Puis, se redressant soudain, il recommença à clopiner devant eux, tournant la tête pour s’assurer qu’il était suivi, montrant le chemin à prendre.
Le malheureux Vaillant haletait.
— Incontestablement, cette bête sait où se trouve l’enfant, dut le gendarme.
— Maisilestsérieusementblesséetpeutmouriravantdenousyconduire,fitobserversoncamarade.
— Non,non,Vaillantnemourrapas !ProtestaMireille.LebonDieunele permettrapas.Ilesttropbonetjel’aimetrop.
De temps à autre, le chien s’arrêtait pour reprendre haleine, puis, presque aussitôt, recommençait sa marche harassante, comme s’il devinait que la vie de son jeune maître dépendait de lui.
Après quelques instants de cette avance pénible, l’un du gendarme entraîné à discerner les ombres la nuit, en se mettant brusquement à courir :
— Le voilà !
Tous l’imitèrent aussitôt. Valérie et Mireille poussèrent en même temps un cri d’horreur ; Pierrot, debout contre le tronc d’un arbre, laissait retomber sa bête sur sa poitrine, ne donnant plus signe de vie ...
Mireille se jeta sur lui, l’appelant, le visage ruisselant de larmes.
— Pierrot ! Pierrot ! Qu’as-tu ? Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?
L’un des gendarmes l’éloigna avec douceur, la confiant à Valérie.
— Retenez-là, Madame, je vous en prie, pendant que nous détacherons ce pauvre enfant et verrons ce qu’il a. En tous cas, rassurez-vous ; il vit !
— Dieu soit loué ! S’écria la jeune femme.
— Il n’est pas blessé, je crois, mais transi de froid. Ces misérables paieront très cher un tel acte de sauvagerie !... Traiter de la sorte un si petit bonhomme ! S’exclama l’un des gendarmes tout en retirant sa capote dans laquelle il enroula Pierrot avant de l’étendre par terre.
Immédiatement, tous entourèrent le corps inanimé du malheureux. L’un des gendarmes, détachant une gourde de sa ceinture, fit couler quelques gouttes d’alcool entre les lèvres bleues ...
Mireille ne cessait de fixer son « frère » les yeux écarquillés d’effroi et brillants de larmes, tandis que Valérie agenouillée près de Pierrot, lui tâtait le pouls et le front, puis posait légèrement sa main sur le cœur du pauvre petit. Finalement elle voulut le prendre dans ses bras en disant :
— Rentrons vite, je vais le porter, il lui faut de la chaleur avant tout.
— Non, Madame, c’est moi qui le ferai, protesta le gendarme qui avait enveloppé Pierrot dans son vêtement.
Et ils repartirent reprenant le même chemin, ramenant l’enfant inanimé, enroulé dans la grosse capote du brave homme.
Ils avançaient très lentement à travers les arbres, à la lueur de leurs torches électriques, toujours suivis du brave Vaillant. Soudain, une voix étouffée sortit de l’épaisseur du manteau :
— Que se passe-t-il ? Disait cette voix.
Et, presque aussitôt, le visage pâle de Pierrot apparut se détachant sur le fond sombre de la rude étoffe militaire.
— Pierrot ! s’exclama la fillette dans un cri de joie.
— Pierrot ! Fit en écho la voix bouleversée de la jeune femme.
— Est-ce que ... je suis mort ? Demanda l’enfant effrayé.
— Non, mon chéri, le rassura Valérie en riant malgré elle.
— C’est bien vrai ? Reprit-il. Mais ... Qu’est-ce qui m’arrive ? On me porte, je crois ?
— Tu me reconnais, n’est-ce pas, mon chéri ? Lui demanda Valérie anxieuse. C’est ...
— Je ne vois rien ! S’exclama l’enfant. Il fait noir et je ne comprends plus ...Mireille, ou est Mireille ?
— Je suis ici !
Pierrot, d’un mouvement brusque et inattendu se libère des bras qui le tenaient et bondit sur le sol en criant :
— Mireille !... Mireille !...
Mais il poussa tout aussitôt un sourd gémissement, car ses jambes lui refusaient tout service et il tomba.
— Les canailles ! Ils m’ont démoli ! Murmura-t-il.
— qui t’a fait du mal, Pierrot ? Lui demanda la fillette en se précipitant à son secours.
— J’ai mal partout ! Se plaignit le pauvre petit. Mon Dieu ! Je vais être forcé pour le moment de renoncer à tout ce que j’ai projeté ... et je serai forcez de demander l’aumône pour vivre !
— Vite, transportons-le chez un médecin ! S’écria Valérie très inquiète. Ils l’ont blessé, battu, sans doute ?
— Non, ces misérables m’ont simplement lié à un tronc d’arbre et bâillonné. Ils n’ont pas eu le temps de me tuer à petit feu comme ils le désiraient, mais j’y suis resté longtemps, si longtemps ... Je ne sais plus combien de temps, sans manger, ni boire ... Oh ! Que j’ai mal aux bras et aux jambes ... Les cordes me sont entrées dans la chair !
— Sois courageux, mon chéri, nous allons te soigner et tu verras que ce ne sera plus qu’un mauvais souvenir dans un jour ou deux, murmura Valérie ;
— Quand je retrouverai ce maudit José, déclara Pierrot avec force, je lui ferai sauter son autre œil d’un second coup de pierre !
— Il sera puni comme il le mérite, intervint le gendarme. Il est actuellement en prison et il y restera pour de longues années ...
Quelques instants plus tard, ils rejoignaient l’auberge d’où ils téléphonèrent à un médecin qui arriva une heure après.
Valérie eut beaucoup de peine à faire admettre aux gendarmes et praticien qu’elle renonçait à porter plainte ; en effet, elle ne tenait pas à ce que la justice intervint, en premier lieu pour éviter que l’on parlât d’elle — son nom étant déjà assez tristement célère ! — et, ensuite elle craignait que l’assistance ne lui ravisse les deux enfants ou que la mère Picquet ne réclamât donc elle était la mère adoptive ...
Heureusement, l’état de Pierrot n’offrait aucune gravité. La nature robuste de l’enfant réagit très vite et, dès qu’il se fut reposé et restauré, il recouvrit toutes ses forces et son agilité coutumière.
La voiture de louage les ramena donc peu après dans la capitale. Hélas ! Une autre tragédie les attendait : Valérie et les deux enfants ne possédaient plus de toit pour les abrier et ils n’avaient plus guère d’argent :
Il faisait nuit et ils ne savaient où aller, ni à qui s’adresser, très découragée, la jeune femme fondit en larmes ; l’anxiété, les émotions subies au cours de ces dernières heures avaient raison de ses nefs devant la sombre réalité.
Les deux enfants eux, se trouvaient dans leur élément dans la rue, là où ils étaient habitués à puiser leur substance quotidienne. Pierrot, pour sa part, se sentait revivre, ne se souciant plus de ses poignets et de ses chevilles encore douloureux, heureux de sa liberté retrouvée, maître de tous ses gestes et prêt à reprendre ses occupations journalières.
— Ne pleurez pas, dit-il tendrement à la jeune femme, nous n’avons rien à craindre et il vous reste même encore un peu d’argent.
— Pauvres chéris, murmura-t-elle en souriant à travers ses larmes, vous oubliez que nous n’avons plus de « maison » et ne savons ou aller.
— Vous et Mireille, vous pourrez trouver une chambre à l’Hôtel de l’Ecrevisse, à deux pas d’ici.
— Mais ... et toi ? Observa-t-elle stupéfaite.
— Moi ? répliqua-t-il avec assurance en riant, j’en saurai toujours en riant, je saurai toujours m’arranger. Ne vous tourmentez surtout pas à mon sujet. J’en ai vu d’autres, allez, et ...
— Non Pierrot, interrompit-elle, nous ne nous quitterons pâs. J’aurais bien trop peur qu’il t’arrivât du mal §…Et die que je devais vous protéger, vous aider ! Et je suis incapable de le faire ...
Elle faillit éclater de nouveau en sanglots.
— Je vous supplie de ne pas vous désespérer ainsi. Il ne s’agit que de cette nuit. Demain, vous le verrez tant s’arrangera dès qu’il fera jour.
— Ne pleurez plus, intervint Mireille à son tour ! Avant la fin de la journée de demain, nous aurons pas mal d’argent devant nous et nous déciderons de ce que nous ferons.
Tous trois se dirigèrent vers le misérable hôtel de l’Ecrevisse et ils purent disposer d’une chambre.
Quant à Vaillant, il était resté à l’auberge où le propriétaire avait promis de le garder et de le soigner.
( A SUIVRE LE 16 FEVRIER )
