MOINEAUX SANS NID N° 102
102 — A LA RECHERCHE DE PIERROT
Valérie n’ignorait pas que Georges Bertil se rendait à son cercle tous les jours et elle pensait le trouver là. Mais on lui apprit qu’il avait quitté Paris sans laisser d’adresse.
Cette nouvelle contraria vivement la jeune femme. Elle réagit cependant et, malgré ce renseignement, alla à son domicile. Là également la concierge lui dit la même chose, ajoutant qu’elle ne connaissait pas non plus la date de son retour dans la capitale. Très déçue, Valérie s’apprêtait à repartir, lorsqu’un inconnu vint, à son tour, demander le jeune homme.
— Mais Monsieur, je vous ai déjà dit l’autre jour que monsieur Bertil était absent, grommela la concierge agacée.
— Je veux son adresse ! Insista le visiteur, furieux. Sinon, je porterai plainte !
— Je n’y puis rien, Monsieur, répondit la femme. Vous ferez ce que vous voudrez !
— Vous ne savez réellement pas où je peux le joindre ? Demanda l’autre de nouveau.
— Je vous jure que non, Monsieur !
— Le voleur, le bandit !... Il me doit trois cent mille francs et j’en ai un besoin urgent en ce moment ! Vous lui direz en tout cas, que Basquet est venu exigé son dû. Je sais qu’il a réglé certains créanciers ces jours derniers, ajouta-t-il de plus en plus irrité.
— Je ne sais où le trouver, je vous le répète, affirma la concierge qui commençait à s’énerver. Et ce n’est pas à moi qu’il faut vous plaindre !
L’homme très fâché, continuait à protester avec violence, ne ce décidant pas à s’en aller.
Valérie, qui avait assisté à cette scène, immobile et stupéfaite, intervint lorsqu’il se tut enfin.
— Excusez-moi, Monsieur, murmura-t-elle timidement, j’ai bien involontairement entendu ce que vous venez de dire et je dois vous avouer que je m’intéresse beaucoup à Georges Bertil.
L’homme la dévisagea, étonné tout d’abord puis il sembla ressentir de la sympathie pour la jeune femme et lui demanda avec une grande amabilité d’un ton fort radoucie :
— Sans doute vous doit-il également de l’argent, Mademoiselle ? Je crains, dans ce cas, que vous ne soyez pas près d’être remboursée.
— Il s’agit hélas ! De choses beaucoup plus importantes, répondit tristement Valérie. Monsieur Bertil était un ami d’enfance et je l’ai toujours considéré comme un parfait gentleman.
— Vous vous trompez diablement, Mademoiselle ; ricana amèrement Basquet.
— Avez-vous parlé sérieusement ! Insista la pauvrette. Ou bien est-ce la colère qui vous a fait prononcer d’aussi dures paroles, envers lui !
— Je n’ai dit que la stricte vérité, Mademoiselle, affirma-t-il. Votre ami d’enfance ne vivant que d’expédients et de louches combinaisons ... Si je vous racontais ce qu’il m’a fait, à moi, son meilleur ami, vous auriez peine à me croire, j’en suis certain.
Valérie leva sur l’homme ses beaux yeux remplis d’angoisse.
— Oui ! S’écria-t-il avec violence, il a été tellement ignoble que jamais je ne pourrez lui pardonner !... Ma mère est une pauvre vieille femme qui vit uniquement de ce que je lui donne. Elle habite Marseille chez des cousins éloignés, parce que le médecin lui conseille le climat du midi.
— Un jour, Georges vint me voir en m’apprenant qu’il partait le soir même pour Marseille et me demande si j’avais à le charger d’une commission pour ma mère. Je venais justement de recevoir d’elle une dépêche m’apprenant qu’elle était très souffrante et avait besoin d’un séjour à la montagne. Elle me priait de lui envoyer un peu d’argent. Comme j’avais précisément réalisé, le matin même, la vente d’un beau stock de marchandise, je remis à Georges les trois-quarts de mon gain.
— Je sus par la suite qu’il n’avait jamais été à Marseille que ma mère se portait comme un charme et ne m’avait jamais envoyé de dépêche, ni demandé d’argent ... Tout ceci était l’œuvre de sa diabolique rouerie. Que pensez-vous d’une telle façon d’agir ?
— Oh ! S’écria Valérie, bouleversée. Je ne peux croire Georges capable d’aussi ignobles procédés.
— J’eus également beaucoup de mal à l’admettre, mais j’appris peu après qu’il avait la réputation d’un des pires voyous de la capitale ... Malgré tout, je répugne à envoyer un ami en prison.
— Et quelle excuse a-t-il pu trouver ? Demanda Valérie avec angoisse.
— Il m’a simplement dit, pour commencer, qu’on lui avait volé cet argent, puis il me supplia ensuite de ne pas porte plainte contre lui, me jurant qu’il me restituerait jusqu’au dernier sou la somme qu’il m’avait extorquée, mais je ne l’ai jamais revu depuis !
— Peut-être est-il gêné en ce moment, chercha à l’excuser la jeune femme.
— Je sais qu’il vient de régler divers créanciers. Il a dû réussir Dieu sait quel coup !
Valérie ne put en entendre davantage. Puisque cet homme était capable de commettre une pareille escroquerie, il pouvait également salir la réputation d’une femme.
« Mon Dieu !... Mon Dieu ! Se dit l’infortunée, pourquoi le destin s’acharna-t-il aussi cruellement sur moi ? »
Parfois, l’âme a des moments de clairvoyance extraordinaire durant lesquels tout s’explique nettement, laissant entrevoir la décision à prendre ou la voie à suivre, et où il nous est possible de réaliser ce qui change et se passe en nous.
Valérie le ressentit et se révolta contre le destin de toutes les forces de son énergie.
« C’en est assez ! Décida-t-elle en s’arrêtant soudain de marcher. Je dois défendre mon honneur, être plus forte, et reconquérir l’amour de celui que j’aime ainsi que l’estime et la tendresse de mon père !... Etre heureuse enfin !... Maman, aide-moi, je t’en supplie à accomplir ma tâche ! Je ne cesserai plus de lutter afin de me réhabiliter et faire châtier ceux qui m’ont fait tant de mal, dussé-je les poursuivre jusqu’à l’autre bout du monde. »
Puis s’apercevant qu’elle se trouvait tout près d’une église, elle y entra pour faire une courte prière et se sentit un peu réconfortée. Elle en sortit avec l’impression de ne plus avoir à craindre les coups du destin ni la méchanceté des hommes, forte de son amour de la vérité et de sa volonté de vaincre ...
Elle rejoignit la Porte de Pantin et aperçut Mireille qui vendait ses billets de loterie à la sortie du métro, les yeux humides de larmes. Elle la saisit par la main.
— Viens ma petite chérie, rentrons vite. Je ne veux plus que tu continues à errer ainsi dans les rues. Où est Pierrot ?
— Il n’est pas encore revenu, répondit la fillette avec inquiétude.
— Regagnons la maison. S’il n’y est pas, je partirai aussitôt à sa recherche, déclara la jeune femme.
— Mais comment ferez-vous puisque nous n’avons plus l’âne ? Lui fit remarquer Mireille.
— Je prendrai un taxi, même si, après il ne me reste pas un seul sou, ajouta sans hésiter Valérie.
— Je vais avec vous.
— Non, tu resteras ici car nous reviendrons immédiatement.
— Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé ! S’écria l’enfant angoissée.
— Ta présence, dans ce cas, ne changerait rien, répliqua Valérie. (Puis, craignant d’avoir été trop sèche, elle murmura avec douceur) : Vois-tu, petite, des choses ne sont arrivées qui, brusquement m’ont changée et je ne me sens plus du tout la même.
— Mon Dieu ! Vous ne nous aimez plus, sans doute ? Hasarda la fillette d’une voix tremblante.
— Oh ! Que vas-tu imaginer là, ma chérie ? Protesta Valérie avec force. Je vous aimerai toujours tout les deux plus que tout au monde, mais il faudra m’obéir sans discuter.
— Oh ! Oui, ma petite maman jolie, affirma l’enfant, désireuse de témoigner sa bonne volonté et dont les yeux limpides et tendres brillèrent de bonheur.
— J’entends prendre soin de vous, vous élever et vous protéger, poursuivit Valérie, et ne veux pas que vous continuiez à vendre vos journaux et vos billets dans la rue, comme vous l’avait fait jusqu’à présent, comprends-tu ?
— Mais, puisque vous n’avez pas d’argent et que vous ne savez comment en gagner ? Objecta la fillette, très logiquement.
— Cela me regarde et je t’affirme que vous ne manquerez de rien, continua Valérie avec assurance.
Elle compta ensuite l’argent qui lui restait ; un peu plus de deux mille francs, car elle n’avait pas touché les gages que lui devait le marquis d’Evreux.
Quelques minutes plus tard toutes les deux se dirigeaient vers la « maison » très loin de se douter de la désagréable surprise qui les attendait ; en effet, elles trouvèrent la porte de la cour grande ouverte, et un homme leur demanda avec brusquerie :
— Que venez-vous faire ici ?
Les arrivantes, ahuries ne surent tout d’abord que répondre.
— Oui, que voulez-vous ? Insista l’homme.
— C’est que ... commença Valérie avec effort. Je ne sais comment dire ... (Puis le fixant, saisie d’un doute subit, elle demanda à son tour) : Et vous, qui êtes-vous ?
— Le nouveau propriétaire de cette bâtisse, déclara-t-il avec autorité.
— Ah !
— J’en suis entré en possession après une décision du tribunal ajouta l’inconnu, pour me dédommager de tout ce que me devait l’ancien propriétaire.
Valérie s’arma alors de tout son courage, comprenant qu’elle devait dire la vérité.
— Monsieur, reprit-elle cette petite fille, son frère et moi occupions ce ... ce hangar pour nous loger.
— Diable ! S’exclama-t-il fort étonné qu’une femme aussi bien mise que Valérie se contentât d’un logement si misérable.
— Oui, soupira la jeune femme, de pénibles circonstances m’ont contrainte à de douloureuses extrémités.
— Je suis navré pour vous, répondit-il, mais je ne puis faire de mon hangar un asile de nuit !
— Je ne vous demande rien, Monsieur, s’empressa de dire Valérie pour le rassurer, mais permettez-vous seulement d’attendre ici le retour du petit garçon.
— Vous l’attendrez dans la cour, parce que des ouvriers travaillent à l’intérieur pour faire les réparations nécessaires.
— C’est que ... Nous y avons laissé tous nos vêtements, murmura timidement la malheureuse jeune femme.
— Ah ! Je me disais bien que quelqu’un devait sûrement coucher ici, grogna le nouveau propriétaire. Eh bien ! Entrez, allez chercher vos affaires et emportez-les ailleurs. Et vous pouvez me remercier de ne pas vous dénoncer à la police !
— Mais nous n’avons rien fait de mal ! Protesta Valérie.
— Comment se fait-il qu’une personne comme vous n’ait pas un domicile plus convenable que celui-ci ? Reprit l’homme avec méfiance.
— Hélas ! Monsieur ... Murmura tristement la pauvrette.
Il la dévisagea avec moins de dureté dans le regard, puis décida :
— Pour cette nuit encore, Mademoiselle, vous pourrez rester ici.
— Je vous remercie de tout mon cœur, Monsieur ! S’exclama Valérie.
— Cependant je ne veux plus trouver personne demain, parce que les réparations vous être activées ... Elles ne coûteront d’ailleurs bien plus que ne vaut cette misérable baraque !
— Vous avez sans doute l’intention d’y installer une usine ? demanda la jeune femme.
— Pas précisément ; je vais en faire une fabrique de poupées.
— Si vous pouviez me donner du travail ! Demanda Valérie, dans une inspiration soudaine.
— Dans les ateliers ou dans les bureaux ? S’informa-t-il en l’examinant avec sympathie.
— Où il vous plaira, Monsieur, cela n’a pas d’importance, répondit-elle. J’ai tellement besoin de gagner ma vie !
— Bon, je verrai ... Mais que savez-vous faire ?
— Tous les travaux de bureau.
— Revenez dans deux jours, dit-il après quelques secondes de réflexion. Vous m’apporterez vos références ... Et puis, non, ce n’est pas la peine ! Je vous mettrai à l’essai et, très vite, je saurai si vous pouvez m’être utile. Quand à votre conduite, je la devine irréprochable ; votre aspect en témoigne.
— Peut-être me connaissez-vous de vue ? Demanda la jeune femme étonnée.
— Non, Mademoiselle, dit-il en souriant, mais si vous n’étiez pas honnête et sérieuse, vous n’auriez pas besoin de chercher un emploi, car, en une heure, vous auriez vite fait de gagner ce que je vous payerai en un mois !
Des larmes perlèrent aux cils de Valérie, et elle serra avec émotion dans les siennes la main de ce brave homme. Il avait été le seul à la réconforter par la justesse de son jugement à son égard. Tous ceux qui l’accusaient n’auraient eu qu’à se donner la peine de l’observer pour comprendre que, si elle avait été foncièrement mauvaise, elle n’aurait jamais eu besoin de supporter d’aussi dures épreuves ...
— Qu’avez-vous ? Demanda l’homme, surpris d’une telle émotion.
— Rien ... rien, le rassura-t-elle vivement. Je pense que vous devez certainement avoir très bon cœur, Monsieur.
— Je n’en sais rien et je m’en moque ! S’écria-t-il en haussant les épaules. Ce n’est pas avec le cœur qu’on gagne de l’argent, mais j’aime rendre service de temps en temps, et si je n’ai jamais fait l’aumône de ma vie, j’ai cependant rarement refusé du travail à qui m’en demandait. Je crois ainsi bien agir. Pour moi celui qui ne travaille pas n’a qu’à disparaître, car il devient une charge pour la société. J’espère que vous saurez m’être utile, care l’honnêteté seule ne suffit pas.
Il acheva ces mots en sortant un petit carnet de sa poche qu’il ouvrit en demandant à son interlocutrice :
— Maintenant, dites-moi votre nom.
Valérie le fixa, muette et effrayée ; elle n’osa le lui révéler, mais répugnait à mentir, tandis que Mireille la dévisageait avec anxiété. Elle se domina toutefois et répondit :
— Je m’appelle Valérie Labeille.
— Comment ? S’exclama-t-il. Vous êtes donc la personne qui a été mêlée à cette sinistre histoire de la rue Lakanal ?
— Oui, Monsieur, mais il s’agit d’une lamentable erreur judicaire, je vous l’assure, bredouilla l’infortunée jeune femme.
— C’est possible, mais tout est différent à présent, déclara-t-il sèchement en glissant son carnet dans la poche de sa veste. Je ne peux rien pour vous !
— Ne me poussez pas au désespoir, je vous en supplie, Monsieur ! S’écria Valérie avec angoisse. Mon Dieu ! C’est partout la même chose ; on me repousse dès que je révèle mon nom. Je vous jure que tout ce que j’ai de plus sacré au monde, que je suis innocente.
— Je regrette, ronchonna l’homme en lui tournant le dos.
— Il s’éloigna puis, après avoir fait deux ou trois pas, il s’arrêta et revint vers elle.
— Puisque vous avez des vêtements ici, reprenez tout ce qui vous appartient et filez, déclara-t-il.
— Allons-nous en tout de suite ! Murmura la jeune femme en reprenant la petite main glacée de Mireille dans la sienne.
Ayant vivement entassé leurs pauvres affaires dans la valise de Valérie, elles quittèrent le hangar qui les avait abrités tous les trois jusqu’ici.
— Et que va-t-on faire à présent ? Demanda l’enfant une fois qu’elles furent dans la rue.
— Tu ne vas pas t’éloigner d’ici, au cas ou Pierrot reviendrait, dit Valérie. Pendant ce temps, je vais chercher une chambre pour y passer la nuit.
— J’ai une idée ! S’écria Mireille.
— Ah ! Et laquelle ?
— Je sais comment pénétrer dans le pavillon où vous =habitiez, répondit la petite fille. Là, rien de nous manquera et nous pourrons y dormir confortablement ce soir.
— Ma foi, pourquoi pas ? Mais je dois partir sans tarder à la recherche de Pierrot, objecta Valérie. Il devrait être de retour à présent et ce retard m’inquiète beaucoup.
— Moi aussi, j’ai bien peur pour lui ! s’exclama l’enfant. Je vous en prie, emmenez-moi avec vous !
— Et s’il revenait pendant ce temps ? Il ne saurait plus où nous joindre, objecta la jeune femme.
— Ne vous tourmentez pas à ce sujet, conseilla la fillette. Nous le retrouverons toujours au métro de Pantin.
Cet argument sembla convaincre Valérie, mais elle réfléchit encore avant de répondre :
— Eh bien ! Nous irons donc ensemble. Après tout, je préfère ne pas te laisser seule, car la mère Picquet pourrait te retrouver et te forcer à la suivre.
Les yeux de Mireille brillèrent de satisfaction.
— Nous irons à pied ? Demanda-t-elle nullement effarouchée par cette éventualité.
— Non, ma chérie, répondit Valérie en souriant ; nous prendrons un taxi.
— Cela nous coûtera une fortune ? Fit remarquer la fillette.
— Sans doute il ne nous restera plus un seul sou après, soupira la jeune femme, mais tant pis ! Dieu nous aidera ! C’est Pierrot seul qui compte à présent ...
Et elles partirent aussitôt à la recherche d’un garage. Valérie discuta longuement afin d’obtenir les conditions les moins onéreuses pour sa maigre bourse. Lorsque l’accord fut conclu et le taxi payé, il ne lui restait pas un centime dans son porte-monnaie.
La voiture partit finalement, emportant les deux voyageuses vers le pavillon de chasse du marquis d’Evreux.
Valérie réfléchissait tristement en gardant le silence. Décidément, le mauvais sort s’acharnait toujours sur elle et sur ces deux propres enfants ... Qu’allaient-ils devenir, à présent ?
Où trouver un toit pour les abriter ? Comment lutteraient-ils contre leurs terribles ennemis si la misère les poursuivait et s’ils étaient repoussés de tous, comme des parias ?
Ces pénibles pensées torturaient sans relâche l’esprit de la jeune femme, tandis que le taxi se rapprochait du terme de leur voyage. Valérie se demandait maintenant ce qui avait pu arriver à Pierrot ? Pourquoi n’était-il pas revenu à Pantin ? Quel événement avait pu le retenir de la sorte ?
La plus vive impatience s’emparait d’elle, au point qu’elle en oubliait ses propres angoisses pour ne songer qu’à Pierrot et à la douce et adorable enfant assise auprès d’elle.
( A SUIVRE LE 26 JANVIER )
