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LES APACHES ET LE MILLIONNAIRE

11 Novembre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

 

 

LES APACHES ET LE MILLIARDAIRE

Nouvelle par J. H. ROSNY de l'Académie Goncourt

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— Paris devient une des plus sales villes d'Europe ! Ronchonna Henry Charlevignes... Les Apaches arriveront à assassiner en plein boulevard.

— Ils n'en sont fichtre pas loin ! Riposta Combeferre... Car enfin ils viennent d'occire et à dix heures du soir, en plaine rue Montmartre ! Qu'après ça ils opèrent boulevard des italiens, ça n'aurait rien de particulièrement insolite !

— Non ! Fit rêveusement Philippe Lacour... D'ailleurs il y a plus longtemps que vous ne le croyez qu'ils opèrent près du centre... J'en sais quelque chose... puisqu'ils ont failli me « sonner » dans la rue des Lavaudière-Sainte-Opportune en 1897. Je leur dois même une fameuse chandelle... car enfin, sans eux, je traînerais probablement des jours calamiteux... Oui, à le bien prendre, c'est aux apaches du Sébasto que je dois d'avoir fait fortune.

Il plongea une paille dans son cocktail et pompa une gorgée, puis il repartit :

— A cette époque, je tirais le diable par la queue ! Je venais e perdre un petit emploi que je tenais chez un commissionnaire en denrées coloniales, et j'en étais arrivé, certain vendredi, à ma dernière pièce de quarante sous. C'était en hiver, le froid et l'inquiétude m'avaient chassé de ma chambre ; je rôdais par la ville en machinant ces combinaisons extravagantes que machinent les pauvres. En me nourrissant de pain et de fromage, je pouvais tenir encore quelques jours, mais après ? Toutes mes démarches avaient échoué. Aucune espérance ne luisait dans les ténèbres de l'avenir. La faim me guettait comme une hyène.

Je marchais vite, poussé par le gel et la fièvre ; je traversais la rue des Lavaudière-Sainte-Opportune, déserte en ce moment, lorsque quatre silhouettes se dressèrent brusquement devant moi.

— Pas de giries ou on te saigne ! Cria l'un des survenants, grand escogriffe en veste de pilou et en chandail, le nez en cimeterre et les yeux ronds.

— Aboule la braise ! Grogna le second personnage, bas sur pattes, avec des mains colossales.

— Ça tombe à pic ! Pensais-je avec amertume.

Et résigné, je tirai de la poche de mon gilet la malheureuse pièce qui constituait toute ma fortune.

— Voilà ! M'écriai-je en la jetant... C'est le fond de ma poche !

— La barbe ! Clama le grand. On est pas des gnolles... aboule tout ou je te sonne !

— Je vous dis que c'est le fond de ma poche ! Réitérai-je.

Je n'avais pas grand peur ; depuis quinze jours j'avais passé pas trop de transes ; la mort même ne m'effrayait pas. Pourtant, je ne voulais pas être sonné. Et comme l'escogriffe faisait un geste pour me saisir à la gorge, je me rappelai brusquement les principes de la boxe française, tel que je les avais appris chez le père La Grogne.

D'un coup de pied bas suivi d'un bon chassé-croisé j'étendis mon apache dans le ruisseau, après quoi d'un bond, je me réfugiai sous une espèce de porche.

— Ah ! Salaud ! Glapit le trapu en tian son couteau à virole.

Les deux autres l'imitèrent, tandis que le grand se tordait sur le trottoir. Pendant une minute, ils restèrent à m'examiner, cherchant la meilleur façon d'en finir. Ce fut une espèce de voyou à face de fromage, encore en mal de croissance, qui mena l'attaque. Son couteau brilla à quelques pouces de ma poitrine. Mais j'avais eu le temps de lui envoyer un bon coup de pied de face, dans le bas-vendre qui le plia en deux et le fit s'asseoir sur la borne. Par malheur, les deux autres étaient sur moi ; une pointe me piquait durement entre les côtes, tandis qu'une autre m'entrait dans l'épaule droite.

— Ça y est ! Songeai-je ; si seulement ils pouvaient me tuer vite !

Pour les exciter, j'allongeai encore un coup de pied qui, d'ailleurs, porta fort mal, tandis que les pointes continuaient à me larder. Je me tenais pour mort et toutefois, tant par instinct de conservation que pour ne pas leur tomber encore vivant entre les pattes, je prolongeais la lutte. Même je réussis à jeter un troisième bandit par terre. Il se releva plus furieux en hurlant :

— Attends ! C'est moi qui l'aurai, ta sale peau !

Il cherchait une bonne place pour me donner le coup de grâce, lorsqu'un bruit de casseroles se fit entendre, une machine passa comme la foudre, s'arrêta net — et deux hommes, l'un semblable à un ours à tête de gorille, l'autre en veste de cuir fourrée, arrivèrent à la rescousse avec des revolvers. Une balle siffla, un apache s'abattit, des sergents de ville parurent et je me sentis enlever par deux mains vigoureuses.

 

 

Je ne sais pas trop ce qui se passa par la suite, affaibli par les fontaines de sang qui jaillissaient partout de ma pauvre carcasse, j'avais perdu connaissance. Je me réveillai la nuit, couché dans un lit confortable, bien pansé, bien emmailloté avec auprès de moi, un médecin e un gros monsieur à la tête grise, à la face rasée, aux yeux bleu d'acier.

— Aoh ! S'écria cet homme, vô revénez à vô !...

Et comme je le regardais avec surprise et inquiétude :

— Soyez tranquille... Vous êtes blessé de seize coups de couteau. Mais c'est rien du tô... n'est-ce pas docteur... cet homme il court aucun danger ?

— Aucun ! Répondit l'autre veilleur... Le temps de cicatriser tout ça et de lui refaire du sang... car, fichtre ! Pour ce qui est du sang, il en a perdu !

— Aoh ! On le lui rendra, fit le gros homme.

Et avec un sourire :

— Vos êtes un vrai homme, my friend... Vos avez travaillé avec vos pieds comme oun diabel. Oun Américain, il aurait pas fait mieux...

— C'est égal ! Murmurai-je... sans vous...

— Aôh ! Sans moi, vous étiez oun homme mort... je vous défends pas dé m'être reconnaissante... Soyez reconnaissante et guérissez vite...

Il fallut environ six semaines pour me rétablir. Le gros homme venait me voir deux fois par jour, baragouinait quelques paroles et se retirait. A la fin de la sixième semaine, le chirurgien déclara que j'étais en état de reprendre ma place parmi mes concitoyens. C'était par un beau mois de février. Un soleil clair et âpre entait dans ma chambre et le gros homme me regardait avec une sorte d'attendrissement.

— Eh bien ! Vous allez loutter, dit-il en se frottant les mains... Si vous louttez aussi bien que la vie que contre les épèches, vous ferez fortune !

— J'essayerai, répondis-je avec un pâle sourire.

Et songeant à l'état de mes ressources, mon cœur s'emplit d'amertume, je regrettai sincèrement qu'on eût pris la peine de me sauver la vie.

— Mon Dieu, oui assez triste... d'abord quitter cette chambre hospitalière... ensuite...

— Ensuite ?

— De recommencer la lutte sans un sou ! Répliquai-je … et sans emploi...

le gros homme se mit à rire, ce rire des Anglo-saxons où il y a de l'enfant et de l'onagre :

— Alors voçus êtes assez bête pour croire que je me souis donné la peine de vô sauver la vie pour vous jeter à la rue ? Vô n'avez donc jamais vu jouer le Voyèdje dé Mossiou Perrichonne (Le voyage de monsieur Perrichon) ? Mais je donnerai pas vô pour cent mille dollars ! Je sous oun homme vaniteux. Jé veux raconter à tout le monde que je vous ai sauvé des épèches...et pouis vous montrer et dire : voilà le gaillard... Il avait réçiou seize coups de couteau énormes...

il se remit à rire, avec des gestes d'hippopotame. Et il reprit.

— Yves ! Jé vous lâche plous... Et surtoute n'ayez pas peur... jé vous mettrai dans mes affaires, je souis dans le pétrole et les cotons... vos pourrez travaillez comme oun bœuf...

Tandis que je le regardais dans un saisissement de joie, il me frappait sur l'épaule et criait :

— C'est seulement dommage que j'ai pas oune fille... Vous auriez été le gendre de Mossiou Perrichonne !...

 

 

Il me mit dans les cotons et dans le pétrole, comme il l’avait promis. Et à vrai dire, je ne m'y conduisais pas trop mal, il parait même que j'ai donné beaucoup d'extension aux affaires — pour son profit et le mien car je vaux aujourd'hui trois millions de dollars. Et je ne puis m'empêcher de me dire que, sans les coups de couteau des apaches, je vivrais sans doute une pauvre et grise existence d'employé dans quelque mélancolique bureau et quelque plus mélancolique logement de Vaugirard, de Grenelle ou de Montparnasse.

 

REVUE NOS LOISIRS DU 28 JUIN 1908

 

A PARTIR DU 7 A 11 HEURS UNE PARTITION DE MUSIQUE

 

Je vous mets sur ce blog une partition de musique. Si cela vous intéresse veuillez me le faire savoir sur le blog. J'en mettrais cinq partitions au début. Sans réponse de votre part j'arrêtai. D'avance merci de vos réponses.

 

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